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HOTEL DE VILLE DE LÉAU

PROVINCE D'ANVERS

VUE SUH L\ DYLE.

Dessin de Clerget

PROVINCE D'ANVERS

Matines. — Entrée dans la ville. — Les vieux souvenirs. — La Dyle. — La Grande Place. — Saint-Rombaud et le carillon. — Les Halles. — La Boucherie. — Les Bailles de fer. — Vieilles maisons. — Séminaires et couvents. — Le Béguinage.

On longe de grasses prairies, des campagnes coupées de longues files d'arbres, des villages aux toits de tuiles et de chaume, groupés autour de leurs clochers, une succession de paysages frais et reluisants sur lesquels la moiteur de l'atmosphère étend une sorte de vernis : c'est la continuation du potager brabançon. Rien encore ne trahit le caractère du pays anversois, ce partage de la terre entre de mornes étendues sablonneuses et de plantureuses zones cultivées, et pourtant, à chaque tour de roue, on pénètre un peu [dus dans la contrée. Là-bas, dans la perspective, s'estompe la haute silhouette de Saint- Rombaud, dominant de sa masse carrée la cité malinoise; et des clochers, des lotus, des faîtes aigus, élancés par-dessus les toits des maisons, en grand nombre, semblent autant de cadets groupés autour de leur aîné. Nous sommes ici dans un centre de grande loi et de catholicisme militant : du fond de son palais, le cardinal-archevêque commande à tout le clergé du pays.

Cette grande paix que la religion étend partout autour d'elle et oit s'alanguit le mouvement de la vie publique, vous la retrouverez à Malines dans le silence de ses places, l'affairement mesuré et lent de ses quais, la rumeur étouffée de ses industries et jusque dans le geste tranquille de ses habitants. Un peu du recueillement qui règne dans les sacristies se répand par ses rues, comme un air subtil mêlé à l'atmosphère respirable;

m LA BELGIQUE.

les bruits semblent s'y dissoudre dans du sommeil, un sommeil qui monterait des pavés, gagnerait le dedans des maisons, petit à petit endormirait les êtres et les cboses ; c'est la torpeur d'un jour de dimanche empiétant sur le reste de la semaine, avec une mélancolie douce; et la placide petite ville y est à ce point enfoncée, qu'en de certains quartiers le ballant d'une porte frappant son chambranle suscite, dans l'assoupissement général, comme l'inquiétude d'un événement insolite.

Malines partage, d'ailleurs, avec les villes en qui saigne le deuil du passé, le charme de cette physionomie silencieuse, un peu effacée, où se marque le regret des jours révolus. 11 semble que la déchéance soit l'envers de toutes les splendeurs humaines et que, pour les cités comme pour les hommes, la gloire doive être suivie d'un abaissement irrémédiable. 11 y a loin de ces quartiers déserts où le pas du promeneur éveille aujourd'hui des échos, loin de cette existence monotone et casanière, aux magnificences bruyantes de la cour de Marguerite d'Autriche passant par les rues au galop des équipages et par désœuvrement s'amusant à traquer à travers places et carrefours un dix-cors affolé.

En ce temps, l'esprit et les grâces florissaient à Malines; le palais de la régente retentissait du bruit des musiques succédant au récit scandé des beaux vers. Elle-même composait des stances à Notre Dame; et, sous les lambris sculptés, Jean Second, Érasme, Corneille Agrippa, Jean Lemaire se donnaient la réplique, écoutés des peintres Mabuse, Coxcie et Van Orley. Chevauchées, kermesses, ballets réunissaient les belles dames et les beaux chevaliers dans de grandes parties égayées par les parades de rosse Bayard, les farces des Aymon et les saltations grotesques des Géants.

De ces temps lointains il n'existe plus que des vestiges; les pierres seules parlent encore, en leur muet langage, des fastes passés; un vent de mort a soufflé sur le reste, sur les fêles, les tumultes et les gaîtés; et les figures illustres et charmantes, la grâce et la toute-puissance d'un jour ont disparu sans retour. Ce n'est point encore la douloureuse nécropole que fut longtemps Bruges et qui n'a pas disparu tout à fait; le contraste entre la grandeur ancienne et la médiocrité moderne est moins saisissant; mais déjà, à Malines, nous pénétrons dans celte obscurité que laisse après lui le soleil des belles époques de l'histoire et qui rend si irréparablement mélancoliques les lieux autrefois célèbres. Elle ne fera que grandir quand nous aurons dépassé les cercles de la vie et (pie nous nous rapprocherons des villes mortes des Flandres.

Pénétrons dans la ville par une de ses artères principales et suivons, par exemple, la Grande-Rue qui part de la gare. Des commerces variés alternent avec des aspects de maisons bourgeoises, reluisantes de vernis, les fenêtres ornées de mousselines et de guipures, derrière lesquelles s'entrevoient des appartements confortables, d'une richesse lourde et surannée. Rien de particulier dans ces échappées sur le train des ménages; on rêvait de vieilles chambres éclairées d'une lumière trouble et meublées de dressoirs, de bahuts, d'escabeaux noircis par le temps, avec d'archaïques personnages se mouvant lentement et pareils à des figures de tableaux gothiques; il faut en rabattre : la banalité uniforme des étagères chargées de brimborions, des crédenecs en acajou et des fauteuils en moleskine a remplacé, dans les familles bourgeoises, la vétusté pittoresque des ameublements.

Malines a perdu, principalement dans les quartiers commerçants, son caractère de ville historique. Partout les magasins, les cafés, les restaurants s'affublent de dénominations françaises, peinturlurées au-dessus des portes en grosses lettres noires, ou incrustées en zinc doré sur les enseignes. A peine la joyeuse fantaisie des écus pendus h des tringles et

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affectant des profils de demi-lune, de soleil ou d'animal chimérique, se remarque encore dans quelques recoins perdus.

Heureusement la vieille résidence de Marguerite d'Autriche possède toujours, pour dédommager la curiosité, ses pignons, ses rues enchevêtrées et ses canaux. Nous venons de passer le premier de ses ponts, et, à mesure que nous prolongerons notre promenade, nous verrons se multiplier les autres, au gré de la capricieuse rivière qui coupe la ville dans tous les sens.

La Dylè, en elïet, étend partout ses bras, ici s'ouvrant entre les maisons de vastes corridors où passent les bateaux, là s'étranglant en de brusques coudes, au pied de grands murs rouges, lleuris de mousses et de ravenelles. Selon que la marée monte ou descend, elle couvre ou laisse à nu les fascines et les pilotis qui protègent ses digues, tantôt roulant à pleins bords des eaux limoneuses où reflue le flot épais de l'Escaut, tantôt s'attardant avec des clapotements lents contre ses rives engluées de vase. Souvent

Dessin de Clcrgel.

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