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STATUE DE MARGUERITE «AUTRICHE ET LES HALLES

ces bouts de marines s'animent d'un passage de chalands aux ventres bruns, zébrés de rouge et de vert. Toutefois la vie n'en paraît pas sensiblement haussée dans la ville : les lourds mouvements de ses bateliers semblent rythmer une activité sommeillante qui n'a point de raison de se presser ; même le grincement des poulies, manœuvrant au long du quai, se perd parmi le silense de l'air, comme une plainte sans échos.

La rue suivie tout à l'heure nous mène à la Grande Place : au milieu s'érige une Marguerite d'Autriche, en marbre blanc, tenant d'une main le traité de Cambrai et ramenant de l'autre les plis d'un manteau bordé d'hermine. La fière gouvernante a la face tournée vers Saint-Rom baud, dont la tour élancée par-dessus les maisons, échafaude dans le ciel de prodigieux contreforts ; derrière elle, comme un fond de décor sur lequel se détache sa silhouette, les Halles, vieille construction inachevée et massive, se coiffent, par-dessus un grand toit trapu, d'une courte tour carrée, flanquée à ses angles de tourelles octogones.

L'ensemble de la place est pittoresque : des maisons la bordent sur trois faces, avec des jeux variés d'architecture, les unes s'encapuchonnant de toitures à lucarnes, les autres

terminées en pignons découpés et semblables à des proues de navires, presque toutes étroites, de hauteur égale, emboîtées l'une dans l'autre et faisant jouer au soleil des moulures, des festons, des bossages, des enseignes, dans un amusant chatoiement de façades.

Reculez jusque sous le porche des Halles : vous verrez s'emmêler devant vous, par-dessus la ligne tourmentée des toits, la forêt des dais, des fleurons et des aiguilles, partout accrochés au chevet de Saint -Rombaud ; et du même coup les hautes fenêtres à pinacles se projetteront comme des glaives entre- croisant leurs pointes.

De toute sa masse, la tour immense plonge dans le ciel, avec ses hautes baies eflilées, ses balustrades ouvrées et ajourées, sa profusion de niches et de sculptures, ses énormes cadrans dorés, vastes comme des arènes. De là-haut, comme une volée d'oiseaux chantants, part, chaque quart d'heure, la sonnerie du carillon, dont le vent disperse au loin ou rabat par les rues les basses ronflantes et les légères vocalises, en larges ondes sonores auxquelles se mêle en sourdine l'accompagnement des bruits de la ville. Ce n'est encore qu'un prélude, un frisson de notes se mourant au bout d'une mesure, et comme le premier coup d'archet de l'orchestre de cuivre caché dans les profondeurs de la tour ; mais, aussitôt que l'aiguille a marqué l'heure, la gigantesque muraille s'ébranle ; la musique, un instant assoupie, se réveille ; l'air inachevé se continue à travers un bourdonnement joyeux ; une folie d'arpèges tourbillonne dans le ciel, et les marteaux frappent, les timbres retentissent, les cordes s'étirent et grincent, on dirait, de toute cette gaité ailée qui passe comme le vent, l'éclat de rire éclatant des guivres et des tarasques sculptés dans la pierre. A ces moments, Malines la silencieuse semble sortir de sa léthargie ; un frémissement parcourt ses places, comme un peu de vie qui lui viendrait de son carillon ; aux angles de ses vieux murs, dans ses écheveaux de petites ruelles entortillées, sur le seuil de ses maisons muettes et jusque dans l'obscurité de ses ponts, des voix, de vieilles voix chevrotantes d'ancêtres chuchotent alors des mots depuis longtemps oubliés ; et, tandis que s'égoutte la pluie mélodieuse, comme une rosée qui fait refleurir les choses d'antan, le lointain Béguinage lui-même s'anime.

La Grande Place, du moins, a gardé quelques chaleur dans la décrépitude du reste de la ville ; elle est comme le cœur d'un corps frappé de paralysie. C'est là, dans sa vaste enceinte, que passent, à de certains jours, les cortèges, que traîne la flânerie lente des habitants, que roulent les charrettes des maraîchers se rendant aux Bailles de fer, et que, le dimanche, stationnent, au sortir des messes, les groupes qui ensuite s'éparpillent du côté des estaminets. C'est là aussi que, les jours de liesses populaires, apparaît, à l'une des fenêtres de l'hôtel des Archives, l'immémorial ()p Signorken, le bouffon malinois, dont l'origine et les aventures ont largement défrayé la conjecture des archéologues. Ajoutez qu'à un pas se dresse le Schepenhuis, un joli édifice garni de tourelles, où siégeait en I i75 le grand Conseil, aujourd'hui refuge des collections d'art de la ville ; qu'à l'entrée de la rue de BefTrc s'aperçoivent les élégants vestiges d'un palais commencé par Rombaut Kelderman, d'après les ordres de Charles-Quint ; enfin, que les principales artères de la ville débouchent à chacun des coins du spacieux quadrilatère dessiné par la place. Au fond, les Halles, avec La lourdeur écrasée de leurs gros murs plats, ressemblent vaguement à une prison où achèverait de mourir la vieille gloire de Malines. Cependant, qu'un clair de lune enveloppe ce tronçon de tour, écaille les ardoises du toit, glisse dans les niches vides, l'informe construction, noyée dans ces blancheurs, silhouette romantiquement et non sans fierté ses lignes déchiquetées dans la nue.

Traversez la place dans sa longueur, vous arriverez à une vieille boucherie publique

PROVINCE D'ANVERS

installée au niveau de la me. Aux ais trapus du plafond pendent des cages à claire-voie, des poulies, des balances, un enchevêtrement de cordes cl de perches qui, dans la demiobscurité bruineuse, s'emmêlent avec des complications bizarres. Quelquefois un coup de soleil,

glisse par les baies latérales, accroche une pourpre vive aux grands quartiers de viande achevant de saigner aux crocs, et détache sur les pénombres roussâtres un tablier blanc de bouchère cognant à coups de hachette les billots éclaboussés de rouge. Et, tandis que l'on passe entre deux rangs de bètes immolées, étalant leurs ventres ouverts, une odeur fade de charnier monte des dalles. Là pullule un peuple de rais qui, la nuit, sort de ses retraites et fait la chasse aux dépouilles abandonnées sous les établis. Dehors, le long du mur extérieur, s'alignent des échoppes protégées par des auvents de bois : c'est la continuation de la boucherie, dans la clarté crue du plein air tombant sur les veaux roses et les vieux bœufs à chair lie de vin.

A de certains jours de la semaine, ce coin de la ville s'emplit de la circulation des ménagères. Les cheveux en bandeaux aplatis à la mode flamande, elles vont, le seau de cuivre au bras, à travers les Bailles voisines, marchandant les fruits et les légumes, d'une voix chantante et la crécelle. Le type féminin n'a pas, toutefois, ici, la Polders : la chair, sous le capuchon qui

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