LA PÊCHE MIRACULEUSE, PAR RUBENS
éblouissements du plein soleil. A Notre-Dame vous verre/, la « Pèche miraculeuse », à Saint- Jean 1' « Adoration des mages», et toutes deux ont la beauté accomplie qui fait les (ouvres éternelles. Ce sont des morceaux de peinture, radieux comme des jardins de vie échappés au grand peintre aux heures ardentes de l'automne; la pleine maturité avait sonné pour lui quand il les termina l'une et l'autre, et elles sont comme l'apogée de sa maîtrise. Dans chacune d'elles, l'effet varie autant que les figures et que le sentiment général ; 1' « Adoration» ressemble à un bouquet de fleurs sombrement enflammées, la « Pèche » à un écroulement de pierreries dans un éblouissement de clartés ; mais, si différentes-, une chose les apparente : le jet magnifique de la vie. Elle circule à pleins bords dans l'air salin de la « Pêche », dans sa grande mer bleue, dans ses rudes pêcheurs tannés par le haie ; elle circule non moins dans les gaîtés tumultueuses de 1' « Adoration ». Si celle-ci fait penser au train des kermesses,
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avec sa bousculade de personnages éjoyés et béats, l'autre évoque la sensation d'un rite mystique, accompli sans violence. Sur la première les flambeaux projettent des reflets vacillants qui, dans la pénombre, allument les pourpres, les ors, une pompe de fête; la liante splendeur méridienne ruisselle sur l'autre, dans la nudité sévère d'un paysage grandiose. Et, tandis qu'on croil ouïr là-bas les flûtes et les violons, accordés sur des rythmes pressés, le mugissement sourd des flots se prolonge ici avec lenteur.
Ce fut pour la corporation des Poissonniers de Malines que Rubens exécuta le tableau de Notre-Dame. En ce temps on associait l'art à toutes les idées de munificence, et de simples marchands ne trouvaient pas de plus bel emploi de leur argent que l'acquisition d'un ouvrage de peinture. Le maître, en représentant le miracle qui lui était demandé, songea sans doute à glorifier la puissance infinie des eaux : la «Pêche», en effet, évoque l'idée des forces secrètes et des genèses inépuisables que l'Océan cèle en lui; les filets regorgeant de marée y disenl le laboratoire perpétuellement en travail de la création sous-marine, la fermentation active des éléments propres à constituer la vie, l'animalité éternellement jaillissante des abîmes. (Test le miracle permanent des flots que chante la couleur avec la joie de ses notes claires et frémissantes , semées par l'air comme les gouttes d'une pluie astrale. Elle s'abat sur la mer, les hommes, l'amas scintillant des poissons, du haut d'un ciel divinement pâle ; et les vagues se confondent à la nue dans les fluides dorés d'une atmosphère d'aprèsmidi. Des hommes rudes, à face boucanée, les muscles en saillie sur des membres bien d'aplomb, se meuvent dans ce cadre éclatant; une silhouette les domine, altière et douce : c'est le Christ ; et la noblesse de son altitude tranche sur la virilité bourrue du groupe, comme la marque de sa divine origine. On se souvient, à regarder les apôtres, des robustes marins des poils : ils ont de ceux-ci les mouvements rythmés et forts, les larges torses noueux et les pieds carrément plantés sur le sol. Le maître les entrevit sûrement à travers les fumées des tavernes anversoises. Au contraire, la belle tête de l'Homme-Dieu signale un de ces efforts par lesquels le réalisme de l'école savait s'élever à l'intuition d'une humanité supérieure ; Jésus ne cesse point d'appartenir à la race mortelle, et pourtant une vie sublimisée se lit sur son front, comme un reflet des gloires célestes : il marche dans une apothéose, et son talon semble fouler les degrés d'un escalier qui mènerait aux étoiles.
L' « Adoration des mages», d'autre part, a la clarté et la grâce d'une vision. Quand, au fond de la vieille église de Saint-Jean, dans les ors et les marbres du maître-autel surmonté des statues de Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit, assises sur un nuage parmi les chérubins, se découvre, au mouvement du sacristain tirant les rideaux, l'éblouissante peinture, on croit assister à l'ouverture des portes du paradis flamand. A gauche apparaît la Vierge ; ses yeux noyés, placides, chargés de langueurs maternelles, illuminent comme des soleils charnels; et il en descend un sourire qui tombe sur la foule, autour de l'enfant divin. Ce sourire est irrésistible : il est en quelque manière le point central du tableau ; c'est le bonheur dans son expression la plus haute. Cependant des splendeurs de costume et d'accessoires flamboient dans la pénombre, aux poussées de ce peuple qui s'entasse et veut avoir sa part de la fête, sur les pas des rois mages drapés d'étoffes chatoyantes et pieusement accroupis dans des postures d'adoration ; les soies, les broderies, les aciers sont moins scintillants toutefois que les regards, vrais brasiers où s'attise un feu d'amour à la fois humain et religieux, humble et hardi, d'une dévotion soumise qui alterne avec des allégresses de paternité ; et cette scène d'étable, voisine des bœufs mugissants, tout à coup se transforme en magnificences royales, dans un train de palais dont la paille gisante à terre simulerait un tapis tissé d'or et de laines précieuses. Un accord de couleurs claires, légères, fondues, forme l'atmosphère de la toile, se combine aux blancheurs lactées
de la Vierge et du bambiho, léniiie les graves harmonies du clair-obscur, avec je ne sais quoi des soupirs, des haleines tièdes, des oraisons tendres d'hommes soudainement amollis par la contemplation de l'enfant trais comme une rose. Même sous les patines qui petil à petit ont encrassé la peinture exposée à la fumée des cierges et des encensoirs, le tableau a gardé sa belle jeunesse immortelle; une musique sérapbique semble sortir de ses profondeurs, accompagnant les respectueuses orations des rois ; et il est comme une messe à grand orchestre par laquelle le peintre aurait voulu glorifier la naissance du Sauveur, entremêlant aux basses solennelles des fonds, comme aux grandes voix des orgues, le chant ailé, le joyeux épithalame des tons assoupis, chatoyants et nacrés.
Le génie de Rubens contient la vie toute entière ; l'horreur tragique s'y confronte avec la grâce la plus riante ; les ailes blanches y frémissent sous le vol des ailes noires ; le jour y succède aux lourds crépuscules ; et tantôt c'est Ézéchiel, Dante et Shakespeare, tantôt Virgile, Anacrcon et Théocrite. A peine a-t-il fini de faire fleurir les tendresses et les sourires de 1' « Adoration » qu'il trempe ses pinceaux dans du sang fumant. L'un des volets qui accompagnent le panneau central représente la « Décollation de saint Jean-Baptiste » : le corps est couché à terre, comme celui d'une hèle; à un pas, la tête, martyrisée, a roulé; des carotides bouillonne un fleuve rouge. Ainsi un morceau de boucherie effroyable fait antithèse à la fête radieuse de la maternité : la mort contraste avec la vie. L'autre volet nous montre saint Jean l'Évangéliste dans les gloires et les ignominies du supplice; la chaudière bout, lécbée par les flammes, sous le corps du martyr que des bourreaux maintiennent assis. Un fond d'apotliéose, celte fois, encadre les affres de l'agonie; là-haut, dans les nuées, apparaissent des anges blonds, balançant des palmes; et, convulsé, blême, les yeux à demi sortis de la tête, mais beureux, serein, souriant, Jean les contemple, comme la promesse des félicités futures. L'allégresse sacrée de mourir pour sa conscience rayonne ici plus haut que la douleur et l'épouvante ; le corps du saint lui-même, éclatant de jeunesse lumineuse et rosée, a déjà comme le reflet des paradis; et, tandis (pie les froids tourmenteurs activent sans bâte les souffrances suprêmes, la chair, rôtie, saignante, ouverte, glorifie inépuisablement le Dieu triomphant.
Tel est ce beau monument de peinture. On sait que Rubens l'acheva rapidement. Commandé le 2(> décembre 1616 par l'administration paroissiale de Saint-Jean, le tableau et ses vantaux furent installés en septembre 1017 : le maître, il est vrai, se rendit à plusieurs reprises à Malines par la suite pour donner les dernières retouches et sans doute pour accorder les tons du tableau à la destination qu'il avait reçue; personne plus que lui n'avait le souci des harmonies décoratives. Mais moins d'un an avait suffi pour jeter tout pantelant sur la toile, dans sa grâce et son horreur, le sujet compliqué oii le sang du martyr et le lait dé la femme concourent à magnifier le Fils de l'homme.
(l'est au fond d'une vieille église délabrée, aux toits moussus, aux pierres effritées, que repose le chef-d'œuvre : rien au dehors n'annonce la gloire de celte possession magnifique ; mais, quand on a pénétré dans le temple, la sévérité des nefs, l'abondance des sculptures et des tableaux, la belle enfilade d'ogives qui se trouve à la gauche du maître-autel prédisposent à la contemplation de ce morceau d'art triomphant.
Notre-Dame, au contraire, où trône la « Pêche miraculeuse », développe un bel aspect extérieur ; deux portails latéraux, en style ogival flamboyant, lui font une entrée glorieuse, et ses statues, ses autels, ses stations de croix, ses bancs de communion dont l'un, taillé en 1618 par Antoine de Flo aux frais de la corporation des Bateliers, s'ornemente d'attributs mythologiques, avec accompagnement de neptunes, de triions el de sirènes, son buffet
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d'orgues, arabesque de sculptures et couronné d'une sainte Vierge parmi un vol de séraphins, ses oratoires enrichis de triptyques et do bas-reliefs, sa chaire à prêcher formée du groupe des quatre évangélistes assis dos à dos sous la tribune, achèvent de lui composer une physionomie imposante.
Ce ne sont pas les seuls lieux saints de Mali nos où se déploie la magnificence du culte : Notre-Dame d'Hanswyck, Sainte-Catherine, Saint-Pierre, du fond de leurs tabernacles