‹ La BelgiqueChapitre 52 sur 187 · LES PORTES DE BERCHEM : ENTRÉE DES FORTIFICATIONS , SOLDATS DU TRAIN · texte numérisé non relu

LES PORTES DE BERCHEM : ENTRÉE DES FORTIFICATIONS , SOLDATS DU TRAIN

tiennent l'affairement général dans un calme relatif; on comprend qu'avec de tels hommes les pertes et les gains sont prévus, que rien n'est laissé à l'aventure et qu'ils sauront réparer laborieusement les brèches faites à leurs fortunes, si la chance tourne contre eux.

Le souvenir de mon premier séjour à Anvers remonte à une époque déjà lointaine. J 'étais allé retrouver un ami, soumis aux dures épreuves du concours en loge ; il était peintre et convoitait le prix de Rome. La ville de Rubens et de Van Dyck a gardé, en effet, les privilèges de son ancienne gloire : son Académie des Beaux-Arts est demeurée le boulevard de la tradition des maîtres ; et c'est chez elle encore que se cueille le vert rameau. Une auberge, sise au Marché au Lait, avait en ce temps, pour hôtes principaux, outre la petite bourgeoisie de province et les porte-marottes en tournée, des jeunes gens turbu-

lents et bavards, en qui les cheveux ébouriffés, la moustache effilée et la longue barbe hirsute eussent suffi à faire reconnaître des peintres et des sculpteurs. On vivait là à bon compte. Les heures du midi et du soir nous trouvaient réunis autour de la longue table commune, nantie d'énormes quartiers de viandes et présidée par le maître de la maison, qui gravement dépeçait les gigots et les rosbifs en tranches roses, tandis que les femmes passaient les portions à la ronde. Par rentre-bâillement des portes nous arrivait l'odeur de la tabagie, avec la voix haute des buveurs. Dans l'escalier, des canaris chantaient.

La nuit venue, après une promenade au port où, attablés dans un cabaret, nous arrosions de bière d'orge trois sous de crabes et de crevettes, nous revenions à notre hôtellerie par les rues enténébrées, le long des maisons endormies aux fenêtres desquelles des lampes achevaient de mourir ; et ce retour, sous le bleu des étoiles, dans le silence de minuit tombé des vieux pignons et nous berçant mieux qu'une musique, avait une douceur grisante, comme si nous eussions marché dans un songe. L'obscurité se peuplait alors autour de nous des visions du passé ; il nous semblait voir circuler dans l'ombre les visages sévères et charmants des grands peintres, comme nous-mêmes rentrant le soir chez eux, après une ripaille suspecte ou un festoiement patricien. A chaque instant, un souvenir de cette époque brillante se levait devant nous : ici, le toit tailladé en dents de scie qui avait abrité le bel adolescent Antoine Van Dyck ; là les portiques majestueux sous lesquels avait passé le triomphant Rubens ; ailleurs, les demeures, aujourd'hui vermoulues, où vivaient la fleur et la gloire de l'art, ces palais princiers, du haut en bas garnis d'étoffes rares et de meubles précieux, dont les escaliers étaient montés par les Jordaens, les de Crayer, les Otto Venins. Notre imagination, surchauffée par la contemplation des toiles célèbres dans les églises et les musées, ne pouvait plus se détacher des temps qui les avaient vues se produire ; clic se traînait dans le sillon qu'elles avaient ouvert devant nous, et notre nuit en demeurait délicieusement troublée.

Si Bruges, la ville des ombres, suggère les mystiques et silencieux Memling, Anvers partout évoque lame joyeuse et forcenée d'un Rubens. Notre rêverie prenait corps dans une de ces luxueuses ordonnances, comme le prodigieux artiste aimait à en combiner. Les seigneurs et les dames du temps se pressaient dans son atelier, magnifiques, aimables, souriant au caprice du maître qui les groupait pêle-mêle avec les portefaix, les hercules de foire, les marins du port, tous merveilleux de force et d'audace ; et les pourpoints s'allongeaient en grands manteaux flottant sur des torses rudes de Christs ; toute la grâce et la puissance du temps se métamorphosaient sous les pinceaux en belle matière vivante, que rehaussait l'éclat des lampes, des pierreries et des ors, dans le scintillement chaud des pénombres. La sève et le sang des Flandres coulaient à longs flots sous les cinabres dont rougeoyaient les fonds; un éclaboussement de torchères allumées tombait sur les chairs,

enfla iait les satins, traînait sur les tentures; les voûtes s'élargissaient sur des perspectives

de ciel; des floraisons étincelantes montaient du sol, croulaient de la nue, s'épandaient à travers l'atmosphère ; des recoins, de dessous les draperies et jusque des profondeurs de l'azur partaient des musiques qui déliaient les gestes, réglaient les altitudes et cadençaient la démarche.

Les grands voiliers du port filant dans un air chargé de vapeurs et de fumées, les statues plantées sur les places publiques, les chapelles peuplées par le génie des peintres, celle traînée de chefs-d'œuvre qui part du musée, passe par Notre-Dame et Saint-Jacques, s'étend a Saint-Paul cl court de paroisse en paroisse, constellant partout les murs et rejaillissant jusque dans les maisons des particuliers, sont bien faits pour laisser un éblouissement. On revit en pensée une époque de grandeur et de fécondité intellectuelles, soi-même

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transporté dans une atmosphère de légende, parmi des existences royales, un train de cour oii trônaient des peintres, des musiciens, des sculpteurs, un faste de cortèges empanachés et de joyeuses entrées qui faisaient lever des arcs de triomphe au carrefour des rues avant que le féroce Alvarès de Tolède vint pratiquer ses saignées terribles au cœur des provinces flamandes. Où finit le réel? Où commence le mensonge? On rêve, on croit se souvenir cependant que de quart d'heure en quart d'heure, le carillon de la cathédrale égrène son chapelet de notes sautillantes ; leurs vibrations se répercutent dans la ville, s'éteignant, se réveillant, cognant par moments les vitres comme les tintements d'un rire moqueur, et d'autres fois s'alanguissant en des points d'orgue, un murmure de soupirs, quoique chose du vibrant silence qui suit un chant expiré.

Grandeur, décadence cl renaissance d'Anvers. — Le négociant au travail et au repos — Les théâtres, — Le caféconcert. — Diverses classes d'Anversois correspondant à des quartiers divers de la ville. — Les démolitions : la porte Royale ou de l'Escaut, le Marche aux Poissons et les vestiges des premières fortifications d'Anvers. — La légende de Salvius Brabo et du géant Antigon. — Origine et armoiries d'Anvers. — Handwerfien ! — Le Steeu de l'Inquisition, — La Halle des Bouchers. — Le Guignol anversois — L'Hôtel de Ville — La maison Hanséatique. — La maison de Hesse. — La maison Hydraulique et Gilbert van Schombcke.

Il est des villes privilégiées entre toutes et qui, semblables à l'oiseau fabuleux, renaissent de leurs cendres. Telle est Anvers. Héritière au quinzième siècle de la prospérité de Bruges, elle arrive à l'apogée de sa splendeur commerciale à l'époque de la Réforme ; les guerres de religion, les proscriptions du duc d'Albe, les sièges qu'elle soutient contre Alexandre Farnèse, duc de Parme, les traités européens qui sacrifient son port, les changements du joug qu'elle su hit la dépeuplent et la ruinent ensuite, jusqu'au moment où la conquête la jette aux mains de Bonaparte.

Avec cette sûreté de coup d'oeil que ses thuriféraires comparaient au regard de l'aigle, le grand batailleur, qui savait être aussi à l'occasion un grand économiste, comprend le parti qu'on peut tirer de sa situation topographique, de son fleuve, merveilleux instrument de stratégie, de son port, le plus sûr du monde. Si on l'a condamné à mort, c'est parce que toutes les puissances convoitaient ce riche morceau : ne pouvant se le partager, elles ont mieux aimé qu'aucune d'elles ne jouît de sa possession. Mais Napoléon, qui n'a ni les scrupules ni les craintes des potentats de la Paix de Munster et de Nimègue, décide que le moment est venu de restituer à la métropole décadente son ancienne importance. Anvers graduellement voit s'élever ses premières installations maritimes modernes, celles-là même qui furent étendues plus tard par les rois belges Léopold Ier et Léopold II, après avoir été négligées sous le régime hollandais pour ne point porter ombrage à Amsterdam, sa rivale.

Anvers est actuellement la grande ruche oit s'opèrent les trafics internationaux, où s'élaborent les fortunes particulières, oit s'alimente la richesse publique ; les millions s'y enfournent journellement au creuset des affaires; elle est un des foyers les plus puissants de la prospérité nationale, et son activité n'a de comparable que celle des plus vastes ports de l'Europe.

D'un bout à l'autre de l'année, les vaisseaux abordent en ses eaux et tous les pavillons du inonde flottent à leurs mâts; ses quais incessamment s'encombrent des ballots que les Indes, les deux Amériques, les Iles lui envoient, et elle n'a point assez de ses

docks pour recevoir les cargaisons qui lui viennent de partout. Chaque vague de son fleuve roule de l'or, sous les espèces des produits variés qu'enfante la terre ou qu'engendre le travail des hommes ; et régulièrement, d'un effort sans hâte et sans trêve, elle fait au soleil sa, grosse besogne d'ouvrière qui ne connaît pas la lassitude. Parcourez ses rues, vous y verrez se confondre les types les plus dissemblables : le Russe à l'œil gris, à la barbe longue, aux membres courts et trapus, l'Anglais roux et flegmatique, l'Éthiopien basané, le Nègre couleur de vieux bronze, le Hollandais fumé comme un saumon, l'Italien saccadé et nerveux, l'Espagnol toujours prêt à jouer du couteau, le Norvégien géant et doux, reflétant dans ses prunelles bleues l'eau dormante de ses lacs, le Français agile et bondissant, l'Américain largement planté sur ses pieds, enfant d'une terre libre. Toute cette foule, saturée de senteurs marines, promène dans la ville ses vareuses bigarrées, ayant dans

l'œil la nostalgie des grands voyages, population fluctuante, amalgamée, furtive, qui se mêle à la race commerçante du terroir.

Dès les premières heures du jour, la cité présente une animation de fourmilière, toutes les rues emplies d'allées et venues affairées, les longs baquets broyant le pavé sous leurs énormes roues, un peuple d'êtres poudreux et hâlés circulant sous des fardeaux. Les commis penchés sur leurs bureaux font grincer leurs plumes; un bruit de forge sort des magasins; les entrepôts se vident et se comblent ; principalement le long des quais, sur le fleuve, dans les docks et les bassins, la vie se fait intense, gronde, halète, d'un ahan perpétuel qui crie sous le ciel, mêlé au beuglement des machines et au clapotement des eaux.

Jusqu'au soir, l'Anversois est l'homme des affaires et de l'argent (1). Si vous le rencontrez dans la matinée, il vous bousculera sans vous regarder, laissera tomber un bonjour sec, en dérobant sa main. 11 ne connaît point d'amis avant l'heure de dîner, divise l'humanité en acheteurs et en vendeurs, ne considère plus les choses qu'au point de vue de l'offre et de la demande. Une demi-heure de répit à midi pour déjeuner, un quart d'heure de détente après les transactions de la Bourse, voilà tout ce qu'il ose distraire de sa journée de travail. Toutes les facultés de son être convergent au merveilleux palais qu'il s'est constiuit au cour de la cité, comme la glorification de ses activités. Là, sous ces voûtes magnifiquement décorées auxquelles s'attachent les puissantes nervures du fer contourné en arcs et jaillissant en colonnes, dans le cadre splendide d'un hall gothique distribué selon les nécessités modernes, il se sent maître et roi; il n'a qu'un pas à faire pour communiquer avec les deux Amériques; le télégraphe incessamment lui apporte des nouvelles de toutes les contrées de la terre : des flottes de steamers et de voiliers n'attendent (pie son signal pour appareiller. Le puissant organisme commercial de la métropole se résume véritablement, en ce moment, dans ce gros homme bruyant et affairé qui court, les mains ouvertes devant lui, comme un conquérant. Le port et sa prodigieuse agitation se répercutent dans les mouvements de son cerveau; il souffle avec les poumons de ses machines, respire par

(1) Je remercie ici, ;i propos de ces notes sur Anvers, ses habitants et ses particularités locales, l'auteur de « La nouvelle Cartilage ••, le puissant écrivain Georges Ecklioud qui voulut bien mettre à ma disposition sa rare pénétration d'observateur et fixa les meilleurs traits de cette élude.

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les tubes de ses steamboats, va et vient dans cette multitude qui gronde autour de lui, en proie à toutes les frénésies de l'argent, comme un capitaine sur le pont d'un navire.

Ce n'est qu'à la tombée du jour qu'il redevient l'homme de la famille, de la sociélé, d'un autre commerce que celui de Mercure. Le soir il reprendra les manières du gentleman, que des rapports continuels avec de rognes capitaines de navires, des portefaix indociles, des charretiers bourrus lui ont fait perdre pendant la journée. Il abandonnera alors le ton du commandement, la parole brusque, l'air distant qu'il se croit obligé de garder devant sa légion de commis. Dans la tiédeur du milieu familial, près des tètes blondes et brunes dont les boucles s'allument aux reflets des lampes, son front se déridera, ses sourcils contractés se détendront, et, comme un homme qui se réveille après un lève pénible, il mettra une bonne grâce souriante à caresser ses enfants.

Tout ce qui l'entoure chez lui est bien fait d'ailleurs pour le distraire de ses préoccupations habituelles. Cet homme d'argent qui, en barbare expéditif, a déjeuné d'un plat du jour et d'une lourde pinte d'ale, dans une taverne aux relents rances, entre des coulissiers et des agents de change glapissant des chiffres, dine maintenant en gourmet, hume le bouquet d'un crû princier dans un verre ciselé, prend le temps de s'essuyer la bouche pour dire des choses aimables aux siens, s'informer de leur santé, plaisanter, s'intéresser à des ragots de femmes ; et par moments, renversé dans sa chaise à haut dossier taillée sur le modèle de celles du vieux temps, les yeux à demi clos, comme en une sorte de béatitude de gourmet dilettante, il contemple un Teniers, un Ostade, un Ruysdael, dont les tons mordorés se détachent sur les lambris de l'appartement.

S'il a des convives, le patricien déploiera un entrain surprenant pour égayer la table ; le même homme qui, sans trop se fâcher, se laisse traiter de ladre et chicane de pauvres diables pour les plumes, l'encre, le papier qu'ils consomment â son service, stimule par une large ostentation le zèle d'un cordon bleu auquel il paye souvent des appointements qu'il refuse à un correspondant pour les langues étrangères.

Après le dîner, on se rend au théâtre. Le théâtre, c'est ici l'opéra, exclusivement : le monde « comme il faut » délaisse la scène flamande et l'abandonne au peuple, à la petite bourgeoisie, à un groupe d'artistes et de littérateurs amis de la langue savoureuse des ancêtres. En réalité, pour une ville de l'importance d'Anvers, qui aime la féerie, les pompes décoratives, les parades, se pique de dilettantisme musical et a fourni à la scène des compositeurs originaux et puissants, le théâtre, même lyrique, est peu fréquenté. Cette indifférence s'explique en partie par la concurrence que suscitent aux auditions publiques les nombreuses sociétés privées et les réunions particulières où l'on exécute d'excellente musique de chambre. Les idolâtres de Beethoven, de Mozart, de Haydn ont l'embarras du choix. Chaque soir ils sont invités chez l'un ou l'autre marchand qui les régale de quatuors et de quintettes, et l'importance croissante de la colonie allemande dans la ville tend à répandre de plus en plus le goût de ces concerts intimes.

La jeunesse dorée, elle, est attirée par les salles de calés-concerts où se débitent les « scies » qui ont fait trois mois auparavant les délices des habitués de l'Horloge et des Ambassadeurs. Il n'est pas rare, au surplus, que le gros négociant lui-même, l'important gentleman de tout à l'heure, après une courte apparition à l'Opéra, brûle la politesse à Rossini et à Meyerbeer pour les cumulcts et les sauts périlleux de quelque compagnie de trapézistes et s'en vienne au prochain Eldorado accompagner du bout des lèvres, en battant la mesure avec sa canne, les gaudrioles d'un quart de chanteuse, étalée dans des falbalas pailletés.

Le goût de la distraction existe d'ailleurs dans toutes les classes, mais plus particu-

lièrement encore chez les hommes d'affaires, si rares que soient leurs loisirs. Sans le négociant, le théâtre resterait vide, les sociétés chômeraient, les étalagistes demeureraient les hras croisés devant des rayons encombrés. C'est le « monde du négoce » qui donne à dîner, organise les sauteries, prend l'initiative des grandes solennités artistiques, imprime partout à la vie l'impulsion.

Les rangs de cette grande société anversoise organisée pour le travail et le plaisir, sont,

du reste, divisés par de véritables murailles chinoises de préjugés et de traditions. On pourrait faire une étude bien curieuse sur la population, rien qu'à se promener dans les divers quartiers où elle est répartie. Les marchands, suivant la nature de leurs affaires, ont leurs bureaux cl leurs magasins le long du fleuve, à proximité des bassins ou aux environs de la Bourse, et leurs maisons dans les quartiers nouveaux, les avenues voisines du parc et les faubourgs. Le noble, lorsqu'il ne vit pas, hiver et été, sur ses terres de la Campine et des Polders, se relire dans un de ces froids hôtels patrimoniaux, fermés et muets comme un cloître, qui bordent encore la rue de l'Hôpital, la place de Meir, la rue Neuve, la rue Saint-Paul, bien que la plupart des grandes demeures aristocratiques du passé tendent à s'industrialiser.

Les descendants des vieilles familles bourgeoises se claquemurent, d'autre part, dans les rues étroites et sinueuses du centre de la ville, principalement du côté de l'ancienne église des Jésuites. Les petits détaillants ouvrent leurs boutiques et leurs débits le long de celle artère qui part du Marché aux OEufs pour aboutir à la plaine Falcon, tandis que leurs concurrents, plus ambitieux, installent des magasins et des bazars copiés sur ceux des capitales dans la vaste artère qui part de la me Leys et aboutit au Marché aux Souliers. Enfin, les quartiers Saint -André, Sainl- Amand, du Stuyienberg, du Scheleke, et les ruelles des centres bourgeois ou aristocratiques, telles que le « Zwanegang », cette mal famée allée du Cygne, dérobée en plein cœur de la ville riche, avec ses amas de charrettes, le timon en l'air, son grouillement de petit peuple, son ramassis de marchandes d'oranges, de moules cl de crevettes, le regard hardi, le geste cynique, sont dévolus ;i la plèbe et à la ribaudaille. Quant aux marins, aux bateliers, aux portefaix, aux gens qui vivent exclusivement du fleuve et que leurs occupations retiennent près de l'eau, « aan 't vvater », ils ont choisi la partie la plus ancienne de la métropole et se tassent dans le labyrinthe des pittoresques venelles entrelacées aux

Dessin d'Alf. Hubert.

LE ZWANEGANG f ALLÉE 1)1 CYGNE I.

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abords de l'ancien Marché aux Poissons, sur remplacement du « Burg », la première forteresse d'Anvers et le berceau de la cité. De toute cette tassée humaine sort une rumeur de vie qui, le matin, s'accroit de l'activité des différents marchés où les paysannes de la Campine et du Polder, coiffées encore, quelques unes, de grands bonnets à barbes flottantes, viennent vendre les laitages et les légumes.

Parmi les réceptacles habités presque exclusivement par le peuple, le quartier Saint- André montrait autrefois le plus d'animation. Il était traversé par une rue longue et étroite, baptisée d'un nom significatif, le « Luizen .Markt » (Marché aux Poux). De celte artère s'étendait, à droite vers l'Escaut et à gauche vers la ville, un réseau de ruelles et d'impasses, suant l'humidité et le miasme, au bord desquelles, rongées de lèpres, les plâtras écroulés, les portes sans fermeture, oscillaient des façades de bois noircies et comme calcinées, aux pignons finissant en gueule de brochet. Certains « enfers » de Londres et de Manchester donneraient seuls une idée des foules qui s'entassaient là, flopées d'enfants et de commères trôlant dans les boues de l'égout, grappes de faquins arrêtés à l'angle des rues, les mains dans les poches, l'œil provocateur, bandes de filles impudentes, la lèvre incarnadine, des braises dans l'œil, riant aux plaisanteries cyniques de leurs adorateurs en sarraux.

Avec ses maisons déchiquetées, ses pignons dentelés, sa patine de crasse et de misère, sa rude population de laborieux et de faméliques, ce quartier ménageait des ressources abondantes aux artistes. De superbes lascars y promenaient leur crànerie picaresque, sous d'épaisses crinières à reflets bleus trahissant une origine semi-mauresque. On était étonné lorsque partaient, de la bouche d'une fillette évoquant certains portails de Murillo, de grossières injures proférées avec un accent rogomme, dans le patois traînard et péjoratif de l'endroit. Assise en plein vent près de sa brouette, telle marchande de pommes rances, d'acres saucissons, de « mastelles » lapidifiées et de « scholle », poissons salés qu'adore le peuple anversois, aurait pu vendre sur les bords du Xénil , une rouge fleur de cassis dans les cheveux, les oranges savoureuses et les limons parfumés. Peut-être même cette noiraude aurait-elle eu à la cour de Madrid un tabouret au pied du trône. Certains des habitants du quartier Saint-André ou des autres centres ouvriers d'Anvers ont non seulement gardé le type espagnol, mais même des noms castillans, souvent retentissants à travers l'histoire de l'ibérie. On m'a cité le cas d'une marchande de légumes, veuve et mère de dix enfants, la femme « Armiroto », du nom de ce marquis Armiroto qui fut un des seigneurs de la suite du duc d'Albe. Sa descendante, indifférente à cette haute origine, brouettait des choux par les rues, traînant sa fière hérédité dénaturée par un sobriquet ignominieux : « Arme Rotle ».

La transformation de ces quartiers pestilents et squalides est consommée; une voie spacieuse remplace, sous le nom de rue Nationale, l'immonde « Luizen Markt » et ses ramifications. L'air et la lumière ainsi ont assaini les cloaques où se vautrait une humanité vicieuse, gangrenée de maux sans nombre. C'est l'un des résultats, appréciable celui-là, du bouleversement qui, depuis bientôt vingt-cinq ans, a mis en coupe réglée la vieille ville, éventré les anciens quartiers, taillé à blanc estoc dans le las des souvenirs historiques.

Qui ne regrette, telle qu'elle s'offrait autrefois, la superbe et triomphante porte de l'Escaut, ou porte Royale, surmontée de son énorme dieu marin et construite par Arthur Quellyn, d'après les dessins de Rubens, à l'occasion de la Joyeuse entrée du roi d'Espagne Philippe IV. Quand on descendait la rue, au haut de laquelle s'élargissait son arcature, le fleuve s'apercevait par delà, comme à travers un porche ouvert sur le ciel et l'eau. Il nous faut faire notre deuil également du marché aux Poissons, ce pittoresque et bruyant rendez-vous des ménagères s'agitant autour de la marée jetée toute vive sur les élaux, en longues traînées

d'or, de nacre et d'azur. La destruction a surtout frappé les quartiers oii se commémorait le vieil Anvers. Ainsi on a abattu, malgré la protestation des artistes belges, malgré Viollet-le-Duc, qui s'en était ému, le vieux bastion connu sous le nom de « Tour Bleue », dernier vestige des fortifications du quinzième siècle; les belles portes historiques, la porte d'Alençon (Borgerboul), et cette autre, la porte Impériale (Berchem), construite par Pieler

DissiK de A'f. Hubiri.

l'ancien MARCHÉ AUX POISSONS.

I i ans ne sont plus; ainsi a disparu encore le délicieux et fruste hospice de la rue Otto Venins, dans la cour duquel Levs aimait à s'isoler et qui lui a servi à envelopper de la mélancolique atmosphère du passé plus d'un de ses tableaux. Du « Burg » du glorieux Burg lui-même, il ne demeure plus qu'un souvenir effacé : du quai on peut voir un reste des murs d'enceinte et deux tours trapues, en assez mauvais état. Les respectera-t-on ? Anvers n'a qu'un culte relatif pour ses vénérables origines et les pierres qui en témoignent.

C'est pourtant dans l'intérieur du Burg que la grande cité prit naissance. En ce

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Lemps-là, un géant, le méchant Druon Anligon, dont l'effigie est encore promenée par les rues les jours de kermesse, ravageait les rives de l'Escaut. Dans la position du colosse de Rhodes, un pied sur la rive du pays de Flandres, l'autre sur la plage anversoise, il guettait le passage des flottilles qui remontaient le cours du fleuve. Malheur aux bateaux naviguant à portée du géant ! Druon se baissait, étendait le bras et empoignait L'esquif

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