LA HALLE DES BOUCHERS
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qu'il semble que la pioche n'ait osé s'en prendre à ses invulnérables assises : on est devant la Halle des Bouchers. Les chroniques disent la splendeur de cette grande maison corporative commencée en 1501 et achevée l'an suivant, d'après les dessins de l'architecte Hcrman de Waghcmaekcre. On n'a plus pour en juger que les proportions harmonieuses de ce quadrilatère construit en briques purpurines, avec ses pans encadrés de chaînons en pierres de taille, ses tourelles hexagonales à clochetons s'aiguisant aux quatre coins, ses fenêtres ogivales découpées en meneaux flamboyants, et sur les deux façades latérales, l'élancement de son toit tailladé en gradins. Lame en est partie, ce grand seizième siècle, avec ses magnificences et ses vicissitudes. Le Steen se dressant à l'entrée de la rue, la Halle des Bouchers dominant
litssin de Xavier Mellevy.
POESJENELLE KELDEU (CAVE A POLICHINELLES).
la sortie; d'une part, la prison des tyrans espagnols; de l'autre, le palais d'une corporation opulente et libre; ici les guerres et les mercenaires espagnols inassouvis de pillage; là le commerce florissant et la prospérité matérielle récompensant un labeur constant, c'était, en ce bref espace, comme les douleurs et les gloires de toute une époque.
La vie présente gardait ses droits à travers ces images du passé: l'éclat de rire du marin, du marchand, de l'homme du peuple sonnait comme un défi en ce quartier hanté de visions tragiques, et ce n'était pas le seul rire qu'on y entendait. Un soir que j'arpentais une mince ruelle filant entre l'énorme mur de la Halle et un pâté de hautes maisons sans fenêtres, pareille à un de ces tortueux boyaux où Doré, dans ses caprices d'un chimérique moyen âge, suspend, au bout de tringles tordues, des panonceaux découpés en silhouettes
d'animaux, des clameurs qui semblaient partir de dessous terre brusquement frappèrent mon oreille. C'était comme un grondement intermittent, mêlé d'explosions de colères et d'hilarités. Une vague lueur filtrait d'un soupirail au ras de la rue.
L'esprit préparé à de fantastiques conjonctures, je n'hésitai pas, et, m'appuyant aux parois, je descendis un escalier de pierre aux marches inégales qui plongeaient dans l'ombre. Ma main enfin rencontra le loquet d'une porte : sans doute j'allais pénétrer dans une assemblée de gueux conspirant, ou peut-être encore troubler un conciliabule d'Espagnols; le moins qu'il pût m'arriver, c'était d'être poignardé par les uns comme espion, ou mis à la torture par les autres comme hérétique. Je poussai le battant et me trouvai parmi une foule gesticulante. Alors seulement je m'aperçus que ces catacombes recélaient un théâtre. Guignol, le Guignol anversois, me découvrait les mystères d'un « Poesjenelle kelder » (cave à polichinelles).
A la clarté tremblotante d'un quinquet suspendu à la voûte dans un brouillard d'haleines et de fumées de pipes, je distinguai des bancs dévalant en gradins jusqu'à la scène et chargés de bateliers en camisole de laine, de mousses au feutre mou, de jeunes flambarts coiffés de la desfoux anversoise, de poissonnières et de marchandes de moules, les hommes pileux et rudes, les femmes ça et là fraîches et grasses, tous ensemble oscillant au fond des pénombres, dans une grosse trépidation de fureurs et de rires. Sur la scène un drame déroulait ses péripéties. L'assistance, tout en croquant des pommes et des noix sèches, trépignait, hurlait, se démenait, applaudissant la victime et anathématisait le traître. A vrai dire, il eût fallu être initié aux habitudes de ce public simple et fruste pour distinguer ses bordées d'enthousiasme de ses marques d'improbation, tant les unes et les autres s'assimilaient dans des tumultes presques identiques. Ce que j'apercevais me donnait la sensation d'un pathétique spécial exprimé dans une langue aigre, crue, péjorative où la diphtongue gutturale parfois, dans l'injure, se compliquait de cris d'animaux.
Derrière la rampe, figurée par un cordon de chandelles, gigotaient au bout de leurs fils de laiton des fantoches en carton peint, affublés, qui en Soliman, qui en Fia Diavolo, qui en roi de jeu de cartes, qui en berger, qui en matelot. Le dramaturge, non content de se moquer des unités classiques, s'était affranchi des dernières entraves et passait, avec uni; désinvolture très goûtée par son public éclectique, des vers à la prose, du récit au dialogue, du quatorzième siècle à la bataille de Waterloo dont Charles-Quint racontait les péripéties à Geneviève de Brabant. De temps en temps les régisseurs de ce caricatural théâtre cessaient de mouvoir et de faire parler leurs marionnettes pour se chamailler entre eux avec des jurons et des poissarderies de haut goût. Le parterre alors s'agitait, attendant la lin de la querelle.
La police de la salle était faite par un grand diable de batelier basané, l'air farouche, armé d'un manche à balai qu'il promenait à la ronde, particulièrement sur la tête des gamins trop bruyants. L'entrée du théâtre coûtait deux cenlen (quatre centimes), et la représentation durait jusqu'à dix heures. Moyennant un pourboire, je pus visiter les coulisses; j'y restai jusqu'à la fin du spectacle, m'égavant de ses gai tés et subissant le magnétisme de ses tumultueux courroux. Le rideau tombé, la foule s'écoula en commentant les événements de la soirée, et longtemps je regardai moutonner dans les pâleurs de lune les larges épaules des hommes, les hanches débordantes et dandinées des femmes.
Ce qui subsiste de la ville ancienne offre encore, du reste, de nombreuses surprises à l'observateur. Depuis la Grand'Place jusqu'aux primitifs bassins, le regard est partout attiré par des architectures, des recoins mystérieux, des motifs d'art, des perspectives au fond
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desquelles s'encadrent des tableaux tout faits. Ici l'Hôtel de Ville, construit par Corneille de Vriendt et décoré à la partie centrale d'un élégant avant-corps, suscite les scènes de la Furie espagnole, celte Saint-Barthélemy des Anversois (4 novembre 1576), qui vit l'incendie détruire presque complètement le vieil édifice et où périrent six à sept mille personnes de tout rang, parmi lesquelles l'écoutète Goswin de Vauck, le hourgmeslrc Vander Meere et les échevins. Quelquefois, des maisons de bois, à pignons aigus, laissent apercevoir leurs intérieurs sombres, où un petit jour vert, descendu à travers les carreaux cul-de-bouteille, fait reluire, sous les travées enfumées, des escaliers de bois sculpté, aux rampes patinées par le glissement des mains. Ailleurs on s'arrête devant un amusant travail d'architecture, une porte massive cl armoriée, un bas- relief symbolique, une naïve sculpture taillée dans la pierre. Et tel édifice évoque la période tourmentée des luttes civiles, tel autre une ère de splendeur commerciale.
A cette dernière catégorie appartenaient la maison Hanséatique et la maison de liesse. Celle-ci seule subsiste ; l'autre fut, il y a quelques années, dévorée par les flammes. Toutes deux apparaissaient décimes et délabrées ; rien pourtant n'égalait leur gloire dans le passé. La maison Hanséatique était tout à la fois, au seizième siècle, le comptoir et la résidence des négociants allemands appartenant aux villes de la Hanse. C'était alors une somptueuse demeure, avec trois cents appartements où logeaient les marchands ; et au rez-de-chaussée se succédaient d'innombrables magasins dans lesquels s'entassaient les marchandises. La façade antérieure était surmontée d'une tour quadrangulaire à double galerie, d'oii l'on signalait les navires. Au sommet, l'aigle impérial d'Autriche déployait ses ailes. « Soixante-quinze villes allemandes contribuèrent aux frais de construction de cet immense palais, jusqu'à concurrence de soixante mille florins ; le magistrat d'Anvers intervint pour trente mille florins. Les Hanséales, qui restaient chargés seuls de la décoration intérieure et de l'ameublement, y mirent tant de luxe, que les marchands de Dantzig s'en plaignirent amèrement, disant que l'édifice, avec ses grandes et petites tourelles, ses donjons, ses cloches et sa splendide ornementation intérieure, ressemblait plutôt à un palais qu'à une habitation de négociants. » Au;. Tins.
Ce faste, que leurs confrères plus timorés trouvaient incompatible avec la gravité du négoce, les patriciens hanséates le déployaient dans tous les actes de la vie. Lorsqu'ils se
Destin de Xavier Meileyy ESCALIER DR LA MAISON HYDRAULIQUE.
rendaient à la messe et même à la Bourse, ils se faisaient précéder d'une troupe de musiciens jouant du litre, du violon et de la flûte, cette longue flûte du temps, de six pieds de long et la circonférence en proportion, dont le bec et les clefs étaient en argent doré. Dépossédé de ses tours et de ses tourelles, comme un corps auquel on aurait coupé les membres, l'immense édifice n'offrait plus d'ailleurs, avant le désastre où il sombra, que la vue d'une maçonnerie fruste et massive.
La maison de Hesse qui fut sa rivale en splendeur formait le quartier général des négociants bessois. C'est là que, le 22 janvier Ï580, l'archiduc Mathis donna, en présence des Etats, sa démission de gouverneur des provinces belges fédérées. Cette abdication fut pour la hautaine maison comme le signal de la décrépitude ; elle qui avait connu le train magnifique des grands armateurs semant l'or sur leur route, déduit au point de n'être plus qu'un lieu de casernement pour les troupes.
Dans une large rue, toute fumeuse du suint des brasseries et retentissant du martèlement des doloires cognant les douves, une construction, qui doit peut-être à ses proportions modestes d'avoir échappé aux mutilations de la civilisation et du progrès, souvent aussi perfides que celles des révolutions et de la guerre, avoisine les restes de ces orgueilleux palais : c'est la maison Hydraulique. L'apparence extérieure ne tranche pas sur l'aspect des maisons en bois qui l'entourent et qui, comme elle, se terminent en pignons à gradins; mais, dès l'entrée, on croit avoir sous les yeux l'un de ces tableaux des peintres hollandais où, dans des pénombres rayées de filtrées jaunes, monte un escalier à rampe sculptée, au bout d'un corridor dallé de losanges bleus et blancs. L'évocateur par excellence des particularités anversoises, Leys, et après lui ce peintre des intimités pensives, Henri de Braekeleer, ont souvent représenté, dans les ors brunis de leurs toiles, le palier en chêne par lequel on aboutit à la grande salle de l'étage, garnie encore de son mobilier séculaire et de haut en bas lambrissée d'un antique et merveilleux cuir de Cordoue. Aux murs, des portraits, des cartes topographiques alternent avec les cristaux des girandoles; et une grande allégorie de Jordaens étale ses torses nus sur le manteau de la cheminée.
La maison doit son nom à la destination que lui donna un ingénieur illustre, Gilbert van Schombeke, et son histoire se rattache à celle des prodigieux travaux qui transformèrent complètement au seizième siècle, en quinze années de temps, l'aspect de l'antique cité. En 1552 Gilbert van Schombeke ayant acquis, sur les bords du canal des Brasseurs, quatre cents verges de terrain, y érigea vingt -quatre brasseries. Pour les approvisionner d'eau douce, il avait imaginé de construire la maison Hydraulique, où les eaux d'un canal éloigné étaient amenées, par un tuyau souterrain, dans un immense réservoir; une chaîne à godets les remontait ensuite jusqu'en un vaste bassin élevé de vingt-trois mètres; de là enfin elles se répandaient, par une infinité de conduits, dans toutes les brasseries et dans plusieurs maisons du quartier. Aujourd'hui encore, la « Waterhuys » appartient à la corporation des Brasseurs, qui tient ses séances dans la grande salle latéralement éclairée par de petites baies vitrées de carreaux à meneaux.
Gilbert van Schombeke fut mal récompensé des bienfaits dont il dota sa ville natale. La maison Hydraulique touchait à peine à son achèvement et les eaux douces nécessaires aux brasseries arrivaient encore par bateau d'un village riverain de l'Escaut, quand on répandit le bruit qu'elles étaient corrompues. Une émeute populaire éclata le 11 juillet 1554. Les milices bourgeoises et les ghildes furent obligées de s'armer pour préserver les jours de Gilbert, accusé de dilapider les fonds publics. Le grand homme, découragé, ruiné, s'exila à Bruxelles, où Charles-Quint l'avait nommé membre du conseil des finances. Mais le chagrin
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causé par l'ingratitude de ses concitoyens ne tarda pas à miner sa constitution robuste, et il mourut à peine âgé de trente-sept ans, expiant la gloire d'avoir laissé à ses compatriotes, outre plusieurs industries nouvelles, l'agrandissement, l'assainissement et l'embellissement de leur ville.
Caractère de l'Anversois. — ■ La kermesse. — L'Ommegang. — Le carnaval. — Les upepernoten<>. — Les bals des Variétis. — Amour des An ver soi s pour la danse. — Les guinguettes. — Le canotage. — Influence de l'exercice corporel cl de l'air de l'Escaut sur l'hygiène publique et le type de la population. — Beauté proverbiale de l'Anversois. — Les compagnons des Nations. — La nouvelle ville.
Si nombre de monuments historiques de la grande cité ont disparu, l'Anversois a conservé, avec plus de ferveur et de religion que dans d'autres grands centres de la Belgique, ses mœurs, ses usages, son caractère et sa langue.
C'est avec orgueil qu'il se prévaut toujours du surnom de Signor dont l'avaient décoré les reîtres espagnols. Seigneur, il l'est demeuré par sa fortune matérielle, par ses trésors artistiques, par l'antiquité de ses origines. Vous ne trouverez si pauvre débardeur des quais qui n'ait conscience de l'importance de son rôle dans l'activité commerciale de la « Reine de l'Escaut ». L'accompagnement naturel de ce sentiment de sa propre dignité chez l'Anversois est une sorte de retenue hère, qui se manifeste au premier abord par une froideur quelquefois décourageante. Peu liant, il ne se laisse pas facilement prendre aux apparences. L'habitude des affaires et la défiance qui s'ensuit lui font observer longuement les gens avant de s'abandonner. Mais, la glace rompue, le prudent marchand devient un ami sur, souvent même un compagnon indulgent et jovial, d'un entrain qu'il ne semble dissimuler que pour le rendre plus désirable. La réputation d'égoïsme qu'on lui a faite et qu'un méchant calembour a aidé à propager (l'Anversois «bon envers soi ») est une accusation gratuite, aussi contestable que le reproche de manquer de vivacité dans le tempérament et de générosité dans l'esprit. Ses festivals de musique, ses expositions de peinture, ses sociétés littéraires flamandes, ses chambres de rhétorique, pour ne parler que des manifestations intellectuelles collectives, infligent un démenti à ces préventions et à ces préjugés. Il est gai, au surplus, d'une gaité turbulente et frondeuse qui se révèle surtout dans les occasions de réjouissances publiques. Il faut avoir pris part à ses kermesses, à ses défilés de cavalcades burlesques, à la bouffonne procession de son historique «Ommegang» pour démêler d'avec le signor grave et distant qu'il affecte de paraître le boute-en-train hilare et goguelu caché en lui.
Il n'est point à Anvers de véritable fêle populaire sans une sortie de cavalcade ; et c'est chaque fois une orgie de formes et de couleurs, où le géant Druon Antigon, la Géante, des navires, des chaloupes, des chars, la célèbre baleine et les non moins célèbres dauphins évoluent dans d'étonnantes promiscuités. Dès le midi, le gros bourdon de Notre-Dame s'ébranle à pleines volées dans la cage dentelée que lui a sculptée le génie d'Appelmans. Aussitôt les rues se remplissent. Les ouvriers, les portefaix, les gens du port ont endossé leur sarrau bleu reluisant; la casquette en pointe sur le coin de l'oreille, leurs faces débarbouillées, bien qu'encore huileuses des crasses de la semaine, ils vont, tendant leurs nerveux jarrets sous des pantalons de velours bouffants. Les contadines venues du Polder ou de la Campine arborent encore les bonnets à dentelles et à fanfreluches, les chapeaux profonds comme des entonnoirs et garnis de longues brides claquant au vent. C'est une foule bigarrée, versicolore,
chatoyante, à laquelle s'ajoutent les marins de toutes les nations, en pantalons blancs ou bleus, en vareuses aux cols retombants et biches, en feutres mous ou berrets, dandinés sur les hanches, les pieds largement plantes à terre, les uns bronzés, tatoués, couturés d'éraflures, vieux loups de mer trempés dans les écumes de toutes les eaux de la terre; les autres, simples « schippersjongers » (aide-bateliers), les joues glabres, les jambes convexes, courts, trapus, solides, l'oreille percée d'anneaux d'or. Et tout ce inonde s'enlre-choque dans
Dessin de A'J. Hubul.