‹ La BelgiqueChapitre 57 sur 187 · CARNAVAL DES HUES. BATAILLE DE PEPERNOTEN · texte numérisé non relu

CARNAVAL DES HUES. BATAILLE DE PEPERNOTEN

des poussées, les yeux fixés sur le bout des rues. Puis un cri éclate, domine toutes les autres rumeurs : « Daar zyn ze ! » Ils sont là !

D'abord apparaissent de petits dauphins en carton portés à dos d'homme : ils se suivent par rang de taille, grandissant de pioche en proche, jusqu'à atteindre les dimensions de la baleine ou plutôt des trois baleines qui les suivent. Celles-ci s'avancent supportées par des chars attelés de six chevaux ; à califourchon sur la croupe de chacune d'elles, de petits génies aux ailes de papillon manœuvrent du côté de la foule des lances alimentées par un réservoir mussé en la carcasse du monstre. Comme on choisit pour ce rôle de fontainiers

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des gamins dégourdis, ils prennent plaisir à doucher les bonnes gens endimanchées, les chapeaux de soie neufs, les bonnets tuyautés des paysannes, et làrhaut, par delà les balcons chargés de jolies femmes, les salons enrichis de tentures et reluisants d'or. IMus la façade de la maison révèle d'aisance, plus le rusé gavroche multiplie ses malices, use de feintes pour ne point effaroucher ses victimes et leur darder au bon moment la terrible gerbe ruisselante.

Ces farces populaires étaient encore dépassées autrefois par les gai tés d'un mardi gras enragé comme une saturnale antique. \ coups de pepernoten, grossières pâtisseries à la farine et au miel, dures comme des cailloux, s'engagaient d'homériques combats entre les jeunes gens massés en plein milieu du pavé et les dames debout dans l'embrasure des fenêtres. Les vitres volaient en éclats, les chapeaux se bosselaient, les chairs délicates des assiégées rougissaient sous les meurtrissures, mais on riait tout de même.

La rue des Tanneurs, le Marché aux Souliers, la rue des Peignes, la vaste placé de Meir, imposante comme un forum, présentaient un spectacle d'animation dont Home et Venise seules pourraient donner l'idée. Les calèches découvertes, les landaus fermés, les dog-carts, les four-in-hands, les attelages en flèche défilaient en colonne serrée à travers la haie compacte des curieux. Ici d'ailleurs, comme aux fenêtres des maisons, le duel s'engagait entre les piétons et le monde des voitures : des dames, des messieurs, arc-boutés dans leurs huitressorts, visaient à travers la foule, lançaient le pepernote, à leur tour cherchaient, par toute sorte de virevoltes, à parer l'averse; et les huées, l'hilarité, la clameur touchaient au délire. Des mascarades sonnant de la trompe entouraient les passants ahuris. Les vessies de porc gonflées s'abattaient avec un bruit mou sur les dos en boule. Les femmes se lamentaient, les hommes bougonnaient, les enfants braiaient. Soudain on entendait un cri : saropenbroeikê (petit pain de sirop). Un joyeux drille travesti en chie-en-lit élèvait au-dessus d'une bande de jeunes drôles une façon de canne à pêche dont la ligne portait en guise d'hameçon un petit pain trempé dans le sirop. La trogne en l'air, la bouche ouverte, les mômes sautaient après l'appeau, s'engluant à la mélasse les mains, la face et les habits. Celui qui parvenait à serrer l'amorce entre ses dents recevait un cens du propriétaire de la canne à pèche, qui gravement ensuite poursuivait son chemin et recommençait un peu plus loin ses exploits. Ailleurs un loustic campé au coin d'une rue abattait, à coup d'oranges pourries, les chapeaux des cochers, au fur et à mesure (pie les voilures débouchaient sur la place. Et les costumes baroques, les travestissements insensés, les bigarrures facétieuses, les tapées de pierrots, d'arlequins, d'astrologues, de débardeurs, de petits marquis, de seigneurs en fraise, grouillaient, déambulaient, tumultuaient, pêle-mêle avec les animalités chimériques, ours, onagres, loupsgarous, girafes, autruches, hommes-poissons, gorilles, etc.

Vers le soir, toute cette folie investissait les cafés, les bars, les tavernes, les bals publics. Un de ces bals était célèbre, celui du « Théâtre des Variétés ». La foule se donnait rendez-vous, les nuits de carnaval, dans cette énorme baraque qui, avec son clinquant d'or et de fleurs, son éclairage fantastique, ses statues en stuc, ses fontaines artificielles, ses réchampis imitant le marbre et les porphyres, son orchestre où dominaient les aigres pistons et les ophicléides mugissants, stimulait les fermentations de la bacchanale. Comme les pagodes des idoles de l'Inde, le sanctuaire avait sa crypte, un caveau où les libations de bière pale alternaient avec les consommations de saucisses bouillies, tandis qu'au-dessus des tables grondait, comme un tonnerre, le piétinement des milliers de talons martelant le parquet. Les Variétés, comme on disait, ont été démolis, et avec les pepernoten a disparu le carnaval anversois. L'actuel et banal confetti laisse sans entrain un peuple naturellement brutal et chez qui la gaîté s'excitait jusqu'à la frénésie.

La chorégraphie n'a pas perdu pour cela ses droits. Chaque soir les musicos du port regorgent d'un peuple de marins déhanchés en des bourrées frénétiques, au piaulement des orgues de Barbarie. Les « salles » des environs de la gare de l'Est, par contre, sont dévolues aux militaires et aux servantes. Le saute-ruisseau et la « fille de boutique », de leur côté, s'en vont tournoyer dans les innombrables « Eldorado, Alhamhra, Palais Rubens, Thalias, Palais des Heurs », etc., du quartier de Borgerhout. Puis, l'été venu, on se répand dans les guinguettes de Berchem, où des jardins entourent les salles de bal et ménagent à l'intimité des causeries le retrait de leurs tonnelles. Une certaine effervescence se mêle à ces pastorales, qui souvent dégénèrent en rixes et en bagarres, particulièrement dans les endroits fréquentés par les marins et les soldats.

A la passion de la danse s'en ajoute une autre, le canotage, la partie sur l'eau, la promenade à l'aviron ou à la voile. « Varen ! » Naviguer ! c'est la grande dilection. Le cockney n'a pas plus de tendresse pour la Tamise, « the silent way », que le Signor pour les grasses eaux plombées de son cher Escaut. 11 met à conduire un esquif sur les vagues houleuses, à portée des passages dangereux, par des temps de tourmente, le même amour-propre intrépide qu'un turfiste à dompter et à dresser un cheval de sang. Les clubs nautiques sont presque aussi nombreux que les sociétés de fanfares et que les cercles dramatiques. Yachts, centerboats, gigs à quatre et à six avirons réservent aux amateurs autant de sports différents. Et quelle émulation, quelle rivalité lors des régales ! Quel entraînement héroïque et persévérant avant le grand jour ! quelles angoisses durant la joute ! quels hourras acclamant le champion !

Le goût des exercices du corps, alimenté par cette infinité de clubs, par des sociétés de gymnastique et d'escrime, des cercles de patineurs, d'excursionnistes, etc., règne à tous les échelons de la population anversoise ; et cet amour des activités physiques a peut-être contribué, avec l'air salin de l'Escaut, à propager dans la métropole une race forte et saine dont la large carrure frappe d'étonnement l'étranger. On ne rencontre pas à Anvers ces figures faméliques et minées, ces peaux blettes et talées qui impressionnent si pitoyablement le visiteur dans les villes industrielles du pays. La beauté des femmes d'Anvers, particulièrement, est proverbiale. Ce qui distingue l'Anversoise, c'est la fraîcheur lumineuse de son teint marbré de rose sur un fond laiteux, le carmin de ses lèvres saillantes et charnues, les narines découpées et mobiles, enfin la limpidité cristalline des yeux, variant d'un brun chaud, pailleté d'or, au bleu verdàtre et changeant de l'aigue-marine. Quant au corps et aux membres, si les attaches manquent souvent de finesse, si la main est plus potelée que longue, si le pied, large et court, pose solidement sur le sol, en revanche les lignes du buste et des hanches, pleines, onduleuses, hardies, se groupent dans un ferme dessin complété par les contours puissants de la poitrine, la cambrure svelte du dos, la rondeur des épaules taillées en pleine chair. Rubens cambrant les croupes flexibles de ses sirènes dans les écumes du Débarquement de Marie de Médicis ne faisait que reproduire la belle structure et le plein épanouissement des femmes de sa race.

Le type de l'homme des bords du bas Escaut n'est pas moins remarquable. Massif et carré, le visage plein, l'œil clair, les cheveux abondants et ras, souvent crépus, le cou vigoureusement rattaché à d'herculéennes épaules, il se révèle en sa beauté inaltérée aux alentours des entrepôts, sur les quais, parmi les affiliés des « nations » et des corporations de débardeurs. Aucun spectacle, pour les artistes épris de la force agissante, ne prévaut sur la manœuvre d'un déchargement de navire ; par longues files, on voit les natiegasten (compagnons des nations), les reins d'abord ployés sous la pesanteur du faix, redresser graduellement leurs torses demi-nus, aux pectoraux équarris comme des dalles, jusqu'à ce

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que la charge soil bien assise sur l'épaule, puis, d'un pas égal, leurs biceps saillants comme des câbles, s'acheminer par la frêle passerelle oscillante qui relie le navire à la terre et sans effort apparent, le souffle régulier, le corps balancé en des mouvements cadencés,

gagner les hangars où, ployant leurs jarrets, demi-renversés en arrière, ils déposent enfin sur le sol leur fardeau, sous lequel pantellerait un bœuf.

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