DÉCHARGEMENT DUN NAVIRE
flottant, la morgue des morts vivants diminuait au loin : lentement les émigrants s'enfonçaient dans les flots.
Constamment, dans l'immense port retentissant, les antithèses se heurtent, mettent en présence la Vie et la Mort, donnent aux choses l'aspect changeant des houles. Après les cargaisons humaines exportées pour les Indes et l'Australie, les cargaisons de viande animale convoitées par la vorace Angleterre ; elle bêle, meugle, grogne, piétine et grouille sous l'apparence de gras moutons dodelinant la tête, de grands bœufs roulant des yeux glauques,
de porcs fouillant du groin le sol. De cette tassée s'élèvent des rumeurs indescriptibles qui par moments s'unissent dans un tapage assourdissant où la cornemuse ronflante du gros bétail fait une basse continue aux grêles glapissements du reste du troupeau. Celui-ci, pris en écbarpe par de sifflants coups de lanières, traverse enfin la passerelle, moutonnant dans des bousculades d'échinés, les croupes et les têtes emmêlées, puis se débande par le quai, au milieu des cris et des jurons des conducteurs qui les poursuivent, les repoussent, finissent par les parquer, apeurés, ahuris, laissant aller de leurs peaux frémissantes une vapeur chaude. Plus loin la même agitation règne dans un navire qui vient d'entrer en rade, avec un arrivage de chevaux de sang; à grand'peine les maquignons font sortir des box, en les fixant par le licol, les bêtes qui résistent, renâclent, chancellent sur leurs jambes, battent le pont de leurs sabots mal assurés. Puis encore, ce sont des transports de victuailles, de salaisons, de tonnes de pétrole ou de goudron, déchargés par tas énormes qui encombrent les docks ; des amoncellements de cuirs de Buenos-Ayres ; des amas croulants de peaux de bêtes saignantes; des montagnes de cornes de buffle répandant une pestilence fade de charnier; et la clameur des hommes, le vacarme des chantiers, le ronflement des machines, le grincement des milliers d'essieux broyant le pavé, composent un orchestre prodigieux dont les rauques sonorités ébranlent l'air, du lever au coucher du soleil.
Pas un coin de l'horizon où ne s'encadre un tableau : un navire est signalé ; un autre démarre; les salves de bienvenue se croisent avec les salves d'adieu; une voile fuit au tournant d'Austruwell ; une autre apparaît du côté d'Hoboken ; des hélices battent l'onde, comme des nageoires monstrueuses, laissant derrière elles des mousses d'écume ; des pavillons banderolent au bout des mâts comme des flammes ; un paquebot a l'air de s'engloutir dans du métal en fusion; une chaloupe émerge de l'horizon vermeil; il y a des moments où les rames, en sortant de l'eau, semblent s'égoutter en pluie de feu; et, sur l'autre rive, les chantiers ouvrent leurs vomitoires obscurs sur le bleu de l'air. Une vie débordée, ailée, furieuse, une activité incessante d'appareillage, une gaîté du ciel et de l'eau chantant dans les cordages et battant le ventre des carènes remplissent le paysage d'une mobilité éternelle. Sans cesse les points de vue se déplacent, les perspectives fuient. Ce qui était de l'azur se bouche avec une carcasse sombre; la buée des eaux s'augmente du noir vomissement des chaudières; un vol de goélands se change dans un glissement de voile : des îlots roses qui sont des sloops semblent se détacher de la terre, doucement se dissoudre dans de la fumée violette; et des tubes de steamboats sont pareils aux tours d'une ville vue de la rase campagne. C'est le royaume de la chimère et du mirage : les barques bondissantes sur la crête des vagues font l'effet de poissons volants; les immenses murs immobiles des vaisseaux de grand tonnage plongent dans les marées avec des airs de promontoires; et d'autres fois des silhouettes, indéterminées, demeurent flottantes dans le vague de leurs contours. Par moments aussi la nappe liquide paraît se rompre en rejaillissements d'étincelles ou se dresser en d'oscillantes colonnes fluides, puis encore s'effumer en un tremblement de brumes diamantées; aux heures d'orage, les nuées y appuient des architectures piranésiennes, d'où fulgurent les éclairs et qui s'amoncellent, pantelantes, par-dessus la ville; et les couchants, de leur côté, l'éclaboussent d'une pourpre d'apothéose. Mais ce sont là les aspects extraordinaires de l'Escaut, et les Flamands l'aiment surtout quand il coule plombé et sombre, étalant entre ses rives un ventre terreux de squale. Il est par excellence le corridor de la grise mer du Nord : les lourds nuages pluvieux courant à la débandade dans un ciel d'automne, comme un troupeau de bœufs, font à ses eaux leur cadre naturel.
Cette animation d'un décor toujours changeant au gré de l'air qui l'allume ou l'assombrit, cette circulation incessante de foules cosmopolites, cette infinie variété des scènes auxquelles
PROVINCE D'ANVERS
donne lieu la vie des eaux, se retrouvent sur tous les points du quartier maritime. Une des surprises les plus étonnantes du port est le spectacle des bassins, réservoirs immenses dans lesquels se pressent et s'enchevêtrent les navires de toutes les nations du monde. Un fourmillement de mâts met dans l'air comme l'amas touffu d'une forêt, à travers un lacis embrouillé de cordages et d'agrès dont les linéaments déliés ressemblent aux découpures d'une gigantesque toile d'araignée dans laquelle des hommes s'agiteraient, pareils à des lutins exécutant sur des fils de la Vierge d'effrayantes voltiges. Des ondulations lentes par moments font onduler toute la niasse, et, par grands lambeaux qui se déchirent et crèvent sur les percées de ciel, un perpétuel tourbillon de fumées monte, s'allonge, finit par tout noyer dans le flottement d'une brume violette.
Non loin se creusent une succession d'arènes, comme les cirques antiques, étagées en gradins immenses et modelant leur structure sur les ovoïdes parois des carènes : ce sont les cales sèches. Quand le bâtiment avarié, glissant sur la marée comme sur un levier, a investi la cavité, celle-ci est rendue étanche, et bientôt le vaisseau en touche le fond; il est visible alors et abordable sur toute sa surface, prêt à être soumis aux opérations que réclame son étal. Une nuée d'ouvriers l'attaquent à l'instant de toutes parts; calfats, menuisiers, charpentiers, blindeurs, forgerons, peintres, cordiers se ruent sur ses flancs, se glissent sous sa quille, se pendent à sa poupe, entament à coups de maillet ses vertèbres, lui posent des cautères de goudron, font tous ensemble l'énorme opération chirurgicale après laquelle le moribond, remis de ses avaries, pourra de nouveau défier les tempêtes. La coque rafistolée, on fait rentrer graduellement les flots dans le réservoir. Puis le blessé est débarrassé de l'appareil de madriers et de tuteurs qui l'étançonnaient aux parois de la cale. Le bouillonnement des écumes monte autour de lui ; le voilà qui se balance à fleur des eaux ; et enfin il regagne fièrement, à travers les canaux, les sas et les écluses qui avaient servi à l'introduire dans la cale réparatrice, le fleuve et plus tard la pleine mer.
Au quai des Bassins anciens, se groupaient autrefois, sur une superficie de près de trente-deux mille mètres, les pavillons des entrepôts, reconnaissables à leurs avant-corps entaillés d'une colonnade et à leurs larges frontons. Un incendie terrible les détruisit. Reconstruits depuis, ils supportent des terrasses : les frontons et les colonnes n'ont pas été rétablis. A l'intérieur, d'interminables files de magasins, des labyrinthes de caves reliées par des couloirs larges à y faire passer des éléphants chargés de leurs tours, réalisent l'image d'un colossal madrépore percé dans tous les sens; par convois immenses s'y déversent les marchandises ; elles montent le long des murs, s'amoncellent sous les voûtes, débordent par delà les seuils. Comme à un estomac prodigieusement gorgé et qui jamais n'est regoulé, toute l'activité du port, le mouvement des arrivages, la rumeur des déchargements, la danse; des navires dans les houles marines aboutissent à ces cavernes non moins flamboyantes, au figuré, d'escarboucles et d'or que les palais enchantés des noirs Kobolds. Cependant autour d'eux la vie gronde, les essieux roulent, les poulies grincent, les grues manœuvrent, un tonnerre incessant ébranle l'air. Indéfiniment les installations se succèdent, développées sur des étendues considérables, avec des magasins, des entrepôts, des casemates, des embarcadères : ici , les aires couvertes qui servent à la dessalaison des peaux , vastes hangars emplis d'une population de femmes, les faces allumées et trognonnantes, les bras rouges, la taille mafflue, raclant, à grands coups de balai, des dépouilles de bêtes étendues à terre ; là, les baraquements, isolés du reste des quais par les biefs des écluses et oii, par rangées innombrables, s'alignent les barriques à pétrole ; ailleurs, les halles sous lesquelles se remisent les cargaisons en formation, les chargements en quarantaine, les arrivages non réclamés. Et à travers cet amas de charpentes, ce dédale de circuits, cet
enchevêtrement de locaux, cette prise de possession effrayante de la terre par le travail de l'homme et cet encombrement de cordages, d'ancres, de chaînes, de ballots, d'épaves, circulent des voies ferrées, plongent des canaux, s'ouvrent des écluses, s'allongent des biefs, mugissent des machines.
Sur l'autre rive, dans le silence d'un désert, le hameau de Sainte-Anne semble
Dessin de Eugène Verdyen.
UN CANAL A l' ANCIEN PORT.
sommeiller, perdu aux limites de la vie. De quart d'heure en quart d'heure, de petits steamboals font la traversée, débarquent des passagers, des victuailles, des marchandises, par moments un troupeau de bêtes qui, cornant, sifflant, piétinant, bousant, accompagne de ses clameurs le ronflement de la machine.
Ce petit hameau a bien son charme, soit qu'on longe les fossés, au pied d'un vieux fort désaffecté, soit (pion s'attarde à la table des cabarets où les gens d'Anvers vont arroser de bière pâle des matelotes d'anguilles. De la jetée les regards se portent sur un panorama merveilleux : devant soi la rade et ses flottilles de navires, le fleuve aux eaux limo-
PROVINCE DANVEKS.
neuses, les hélices tourbillonnantes, l'entrée et la sortie des barques de pêche, un bouillonnement d'écumes, des envolées de voiles, un perpétuel frisson de l'air et de ronde ; au second plan, le turbulement du port, les allées et venues de ses équipes de marins et de portefaix, les montagnes de caisses et de ballots s'étageant sur les quais, les deux vastes promenoirs cimant les hangars et se prolongeant comme des bras aux deux côtés du Steen ; puis, pour fond, la ville avec son tohu-bohu de toits, d'auvents et de chevets d'églises, sa mêlée d'aiguilles, de tourelles et de clochetons, ses fouillis d'architectures dentelées, lambrequinées, ouvrées à jour, vraies broussailles de pierre hérissées de pignons, de dais, de pinacles, du milieu desquels darde en plein ciel, comme dans une gloire, et plus haut que toutes les autres, la triomphante flèche de la cathédrale. Quand, l'été, ce paysage de briques et de moellons s'enveloppe d'un rayonnement de tons mordorés, par- dessus la mer oscillante des fumées et des brumes, que toutes ces blancheurs, émergeant des dessous laissés dans^l'ombre,
Dessin île Xavier Mellery