BARQUES DE PÈCHE DANS LE BAS-ESCAUT
éclatent à la fois sur les bleus transparents du ciel, et que, dans la clarté, le vent, la gaîté du midi, les tours ressemblent à une floraison de lis prodigieux, on devine par ce qu'on voit les magnificences intérieures, les splendeurs cachées, le trésor jalousement gardé au cœur des musées et des églises.
Souvent je me suis attardé jusqu'à la nuit dans ces contemplations ; ça et là une paillette s'allumait dans le jour mourant ; des vitres s'enflammaient ; aux mats des navires tremblaient des fanaux, comme l'or pâle d'une étoile ; puis les feux grandissaient ; le gaz prenait par traînées ; des pans de murs s'illuminaient sur toute leur hauteur ; en haut, en bas, dans les airs, à ras du sol, des milliers de points scintillants épinglaient l'amas graduellement obscurci des maisons ; de moment en moment l'incendie s'étendait, montait comme une marée, finissait par projeter ses flammes dans les rougeurs immobiles du ciel ; et, à mes pieds, l'Escaut, clapotant et noir, se piquetait de fourmillements pourprés, se constellait comme dans l'éclaboussement d'une pluie de fusées, roulait son flot lourd, ensanglanté de reflets, tandis qu'au-dessus, par milliers, clignotaient dans le noir, comme des lucioles, les lanternes fixées à la pointe des mâts. Lentement le silence tombait dans le
port ; tout le grand tapage du jour s'anéantissait dans un souffle doux, égal, une sorte de respiration apaisée et lointaine, rompue seulement par le craquement des vergues.
La cathédrale. — Anvers vu du liaul de la tour. — I.a « Descente de croix » et « l'Élévation en croix ». — Le puits de Quinteu Massys et sa légende. — Les curiosités de la rue. — Tenu Kockeloer et la petite laitière.
Comme ses sœurs de Cologne et de Strasbourg, la cathédrale d'Anvers, ce chef-d'œuvre de la pierre évidée et sculptée, se complique, à son origine, de merveilleux. L'endroit étant marécageux, les fondations toujours s'écroulaient ; à peine les murs s'étaient élevés de quelques mètres au-dessus du sol, que des éboulements les entraînaient. Un des compagnons de l'architecte alors inféra d'un grimoire celte prédiction : les murs de Notre-Dame ne pourraient tenir que s'ils étaient bâtis sur des peaux de bœuf. Mais, possesseur du précieux secret, ainsi va la sottise humaine, il ne sut point taire sa découverte à sa femme et à ses enfants. L'un de ceux-ci conta au maître lui-même la cabalistique découverte. L'artiste tenta l'expérience, et cette fois la pierre s'éleva comme par enchantement. Le mauvais compagnon, frustré dans ses ambitions, tua l'enfant qui l'avait trahi. Ensuite, bourrelé de remords, il quitta la ville, et l'on n'entendit plus parler de lui jusqu'au jour où, au pied de l'édifice presque achevé, un cadavre effroyablement fracassé, dont les lambeaux s'enveloppaient d'une robe de pèlerin, fut aperçu par des gens matineux. Nul doute : c'était l'assassin qui, résolu d'en finir avec la vie, s'était laissé tomber du haut de l'église, expiant ainsi sa scélératesse. Aujourd'hui encore, on montre, au bas de la tour, une dalle bleue incrustée d'une quantité d'éclats de cuivre. Ces incrustations figurent les parcelles du corps du maçon criminel, et la tradition veut qu'il soit impossible de les compter.
En réalité, on ignore le nom du véritable auteur du plan, et l'on ne sait pas davantage en quelle année commencèrent les travaux ; toutefois les livres attribuent à Pierre Appelmans la gloire de la conception générale; il mourut en 1454, sans avoir joui du spectacle de son œuvre achevée. Les architectes Herman de Waghemaekere et Rombout Keldermans reprirent alors les travaux, en substituant à la pensée du créateur leurs initiatives personnelles. On aurait ainsi, de la base de la tour jusqu'à la hauteur de la galerie du cadran, la réalisation des plans d'Appclmans ; au delà de l'horloge, la fantaisie des successeurs du maître s'attesterait dans les arcs surbaissés et surchargés du gothique flamboyant; et, les styles se modifiant à mesure que s'exhaussait l'immense vaisseau, d'autres éléments se seraient par la suite mêlés à ceux-là, tourmentant la pierre de proche en proche et lui faisant porter des floraisons hybrides. Enfin, les élégances entortillées du gothique décadent, substitué lui-même à la sévérité de l'art ogival, auraient fait place à leur tour à une architecture encombrante et aventureuse ; et la flèche d'Appclmans aurait fini par se coiffer d'un pinacle travaillé au goût de la Renaissance.
Telle qu'elle est, la cathédrale demeure une des fleurs de l'art chrétien. Elle domine la ville, comme le symbole mystique de la fortune anversoise, et l'histoire établit la communion étroite qui existait entre le géant de pierre et la cité. De là haut partaient les appels aux armes, la vie populaire sonnait dans le clairon de ses cloches ; sa merveilleuse tour, ajourée comme un ostensoir, prenait, sous les branles encolérés ou joyeux, des airs de beffroi. C'était, en effet, le beffroi anversois ; la maison de Dieu devenait, aux heures
LA FLÈCHE DE LA CATHÉDRALE d' AN VERS.
PROVINCE D'ANVERS . 195
d'effervescence, la maison des hommes ; Anvers, en écoutant chanter les oiseaux d'airain nichés dans ses contreforts, conjecturait toujours avec évidence le temps qu'il faisait à l'horizon politique.
En plein azur, aussi haut que peut aller le regard, plonge la flèche ; d'étage en étage, de galerie en galerie, elle va, s'exhausse, croit, finissant par mesurer à son faite cent vingttrois mètres de hauteur ; et rien ne vaut l'étendue de pays qu'on embrasse de la plateforme de son carillon. Gravissez, un matin de clair soleil, l'escalier en spirale colimaçonnant dans les parois de la tour. A intervalles réguliers, des fissures minces pareilles à des sarbacanes ajourent la maçonnerie, laissant filtrer sur les degrés tournoyants des rais de lumière blanche, et en même ménageant des ouvertures par lesquelles le regard coule dans un dédale de rues, une perspective tumultueuse de maisons et d'édifices. Chaque ouverture est comme un cadre où s'intercale un morceau de la ville ; par places une touffe de verdure balance sa tache sombre dans le tassement des façades, et des fenêtres ouvertes sort le bruit des ménages. On n'est encore qu'à la centième marche ; la rumeur humaine se perçoit, distincte, avec des chants, des cris, des rires, qui sont comme l'adieu de la vie à mesure qu'on se rapproche de l'infini ; puis les voix s'étouffent dans un bruissement diminué, une sorte de grondement lointain qu'accompagne la basse ronflante du vent. Celui-ci grandit bientôt, jusqu'à emplir la haute spirale d'un bourdonnement qui ne cesse plus : on dirait la respiration de quelqu'un qui anhélerait dans le vide ; et le paysage s'élargit, les horizons reculent, on est presque dans le bleu de l'air. Voici que dans les fumées, les ors chatoyants de la lumière vermeille, les flocons de brume roulant à la dérive, commence à se découper la vue des campagnes ; au-dessous de soi, une débandade de quartiers, un tohu-bohu de toits et de pignons, une mêlée de cheminées noires, de grêles aiguilles et de tourelles ventrues. Une buée or et lilas enveloppe les briques roses, les tuiles sang de bœuf, les ardoises bleues, glisse le long des chevets moussus, embrasse l'entonnoir profond des rues. Et l'escalier géant plonge plus avant dans le ciel, la foule n'apparaît plus que comme un fourmillement de petites mouches noires ; on entre dans la région des oiseaux, dont le vol par moments fait une ombre sur le jour des meneaux.
De minute en minute, la ville s'enfonce un peu plus et le point de vue se déplace : la voici, poussant à travers des champs la pointe de ses banlieues, ou dressant ses amas de vieilles demeures illustres, ses églises, ses chapelles, ses hôtels de ville, ses bourses, ses entrepots, ailleurs s'excavant pour faire un lit à ses canaux, puis, brusquement, s'écornant sur toute la ligne de ses quais. Du Kiel aux nouveaux bassins, le grand fleuve miroite dans la clarté comme une gigantesque cuirasse, guilloché par les mille dentelures des agrès, et ses chantiers, ses docks, ses entrepots ressemblent à des navires échoués parmi les flottilles errantes de ses trois-mâts et de ses steamers.
L'énorme escalier s'arrête enfin ; une galerie circulaire découpe autour de la plate-forme les fines rosaces de son parapet; et toutes ensemble sont comme une succession de fenêtres ouvertes sur un tableau prodigieux. Anvers, la grande métropole, n'est plus qu'un point habité dans le déploiement des prairies prolongées à l'infini, de la vaste terre verte perdue dans les lointains flottants, du beau jardin des Flandres reluisant des chatoiements de l'émeraude et coupé par les sinuosités d'argent de l'Escaut. A travers le ruissellement de la lumière, les vapeurs sorties du sol montent en colonnes irisées ou planent en pâles arcs-en-ciel; la plaine par moments semble fumer dans une vapeur grise d'éluve, et d'autres fois se moirer de coulées ardentes ; et parmi cette clarté et ce brouillard paissent les troupeaux, filent les navires, palpite lame d'une nation vaillante. Cependant un tumulte, sourd d'abord et qui se précise dans une sorte de prélude, est parti des silencieux rouages du carillon ; une
fusée de notes jaillit d'un ébrouement de basse enrhumée, puis s'éteint, et tout à coup, sans qu'on s'y attende, se ebange en une tempête de bruits. Les marteaux montent, descendent, cognent à toutes volées les timbres ; des cloches ébranlées se balancent dans le vide, comme des gongs prodigieux ; on dirait qu'une nuée de musiciens invisibles s'est pendue aux cordes, abattue sur les claviers, éparpillée dans la tour pour la faire chanter; les monstres sculptés dans les gargouilles, guivres, lémures, tarasques, ont l'air de crisper leurs mufles comme s'ils souillaient dans des buccins ; et les trilles cascadent, les strelles bruissent, les arpèges escaladent les points culminants de la gamme, tout le mystérieux et terrible orchestre se fond dans un ouragan de cuivre et d'airain. Les charpentes tremblent, un frémissement court de proche en proche à travers la tour, on croit sentir le plancher se dérober sous ses pieds. Alors, si vous ne craignez pas le vertige, faites un suprême effort et montez les échelons de fer qui vous mènent au pinacle.
Charles-Quint, parlant de la flèche de Notre-Dame, regrettait que ce bijou n'eût pas d'écrin pour le préserver contre les révolutions des hommes et les ravages du temps. C'est un bijou, en effet, d'une orfèvrerie compliquée et quasi miraculeuse ; mais un bijou solide qui a résisté au temps et aux hommes. La journée de la « Furie espagnole », dans laquelle furent incendiés une quantité de palais et de trésors, épargna la glorieuse aiguille, qui sortit également victorieuse du bombardement d'Anvers par les Hollandais en 1830. Le peuple, cette fois, put croire à une intervention de Marie, la patronne du sanctuaire et de la ville, tant les obus et les grenades avaient rasé de près, sans les atteindre, les fines ciselures du grand joyau de pierre.
Cependant l'intérieur de l'église eut à souffrir au seizième siècle du vandalisme des iconoclastes, conduits par le président Herman Mode. Si grandes, en ces néfastes journées de discordes religieuses, furent les déprédations, que Notre-Dame ne s'en remit jamais complètement. Soixante-dix autels, la plupart en marbre, furent renversés et brisés, ainsi que trois orgues, les jubés, les fonts baptismaux, les boiseries sculptées, etc. On lacéra à coups de poignard des toiles précieuses, un « Christ en croix » de Quinten Massys et une « Assomption de la Vierge » de Frans Floris. Rubens, heureusement, ne parut qu'après cette époque tourmentée, et les deux chefs-d'œuvre sortis de son pinceau, qui ornent actuellement le transept du chœur, à droite et à gauche du maître autel, la « Descente de la croix » et 1' « Érection de la croix », atténuent jusqu'à un certain point la perte des autres trésors dont se parait autrefois la cathédrale.
Le prodige qui s'opère à Saint-Jean de Malines quand, le rideau tiré, apparaît aux yeux, dans ses magnificences fleuries, la « Pèche miraculeuse », se renouvelle, sous les arceaux de Notre-Dame, chaque fois que les deux tableaux sont exposés au jour. Ce n'est plus des hautes fenêtres lancéolées que part la lumière : elle est comme concentrée dans les carnations étincelantes et les rutilants satins qu'allume la couleur; et, du torse fléchissant du Christ, de la face douloureuse de la Vierge, des linges étalés sur les corps, mieux que des plus flamboyantes verrières, ruisselle le mystique soleil auquel prennent feu les pénombres du temple. Pourtant le maître n'attise point ici sa fournaise; une gamme chaude sans violence baigne les deux scènes dans une sorte d'apaisement ; la « Descente » surtout s'enveloppe de tonalités tranquilles ; mais la sérénité, chez ce magicien, est encore à ce point du mouvement et du sang, que les autres peintres paraissent ternes à côté. Son calme n'est que relatif : même dans l'apàlissement des atmosphères au milieu desquelles le cadavre divin est descendu de la croix, les étoffes précieuses projettent des éclairs ; et la sourde symphonie s'aiguise de sonorités puissantes, pareilles à des stridences de trompettes. Au fond, c'est toujours la même grande esthétique, la même prédominance de la vie, la même
PROVINCE D'ANVERS
recherche des effets contrastants et forts. Les étrangers qui croient admirer à la cathédrale les maîtresses œuvres du prodigieux artiste, celles dans lesquelles il se serait surpassé, n'admirent que des pages où s'est dépensé son génie habituel; tout au plus trouverait - on dans la « Descente » des élégances plus serrées et un dessin moins tourmenté. Comme la plupart des grandes toiles du maître, celles-ci ouvrent à l'esprit des échappées sur un monde énergique et rude, sur des visions d'humanité réelle, induite seulement en un grandissement d'idéal, sur les grosses sensualités d'un paradis flamand ; elles égalent ses autres chefs-d'œuvre et ne les dépassent pas. Un intérêt considérable s'attache, il est vrai, à l'une d'elles : 1' « Érection » se rapporte au temps où Rubens, revenu d'Italie, cherchait à combiner l'exemple de Rome et de Florence avec son
propre instinct de l'art ; mais la nature, déjà plus forte que l'imitation, fait percer le goût de la belle chair débordante à travers les symétries réglées de l'arrangement italien.
Il est regrettable que les deux tableaux ne soient point traités par la fabrique d'église, qui en tire pourtant des profits considérables, avec le respect dû aux grandes productions du ffénie humain. Constamment on les recouvre d'un rideau de serge verte sous lequel l'humidité poursuit ses lents et sûrs ravages. Parfois, il est vrai, l'édilité s'émeut; on engage des négociations avec la fabrique ; mais la ténacité des fabriciens finit par décourager le zèle le mieux intentionné.
Si Rubens trône à la cathédrale dans l'immortelle vie de l'art, Quinten Massys y règne à travers la mort. Une pierre tumulaire scellée à l'intérieur du mur, au bas de la tour, perpétue son souvenir glorieux. Et, comme pour unir ensemble les belles heures de la jeunesse et l'heure funèbre du trépas, un puits
martelé de la main du peintre forgeron s'atteste non loin du lieu de sa sépulture, sur la place LE PlJITS DE Quinten massys.
du Marché aux Gants , au pied même de
Notre-Dame. De haut en bas évidée au marteau, en d'infinis entrelacs de feuillages et de fleurs, la cage s'épanouit comme un bouquet de métal, avec une légèreté incomparable, un étonnant découpage de folioles et de vrilles ; et les branches montent, se tortillent, s'infléchissent dans un ploiement gracieux de cep jusqu'au sommet où, par-dessus leur jonction finale, se dresse la statuette du légendaire Salvius Brabo prêt à lancer la main du géant Antigon.
Une légende d'amour se rattache à ce délicieux travail de ferronnerie. Quinten, étant encore orfèvre, s'éprit de la fille d'un riche bourgeois, amateur d'objets d'art. Celui-ci s'opposait à leur union. « Passe encore pour un artiste ! disait cet homme ; mais donner mon héritière à un forgeron, le dernier des artisans ! » Piqué dans son amour - propre de batteur de fer, comme aussi aiguillonné par les beaux yeux de sa mie, Quinten offrit au
patricien de lui confectionner un chef-d'œuvre avec le métal méprisé. Le père acquiesça, et aussitôt l'enthousiaste artiste se mit au travail ; d'un goût exquis , il forgea le puits du Marché aux Gants ; et cette merveille enfin lui conquit la main de l'espérée. L'histoire est consolante, car elle nous prouve qu'en ce temps les cœurs unis triomphaient des rigueurs du sort. Et c'est un délice toujours renouvelé de voir s'ériger, à l'ombre du portail, en pleine circulation de la place, les ramures de ce joli arbre de fer. Tout autour s'active la rue, roulent les haquels, gronde le mouvement du port prochain ; sous les neiges et les
soleils, il continue à fleurir, comme l'arbre éternisé des anciens noéls, portant à ses branches des roses d'amour.
Le vieil Anvers abonde, d'ailleurs, en petits monuments commémoratifs, bien que tous n'aient pas une valeur d'art égale ; mais ils témoignent du goût de l'habitant pour la plastique qui parle aux yeux ; ils avèrent aussi les racines profondes de la vieille religion. Aux encognures des rues, aux chevets d'église, on rencontre des édicules d'un décor naïf et populaire, de grands christs en croix, des œuvres de miséricorde, des saints avec leurs attributs légendaires, des évocations du Jugement dernier , de douloureuses et effrayantes Passions, ou bien encore, comme en cette cour de la maison Joris, des Vierges aux attitudes naïves habillées de longues robes plissées en raides cassures et portant sur leurs bras, avec un geste de maternité adorante, de petits Jésus empotés et dodus. Le soir, de grosses lanternes pendues à des tringles fixes ou balancées par des chaînes mobiles s'allument devant ces images toujours vénérées du peuple, qui font se signer les passants et se prosterner les vieilles femmes en manteau noir.
Quelquefois l'image décèle une intention satirique; dans un coin du Marché aux Œufs se remarque une silhouette de paysan basané, à la barbe hirsute, le corps enveloppé dans un manteau gros bleu, ayant sous lui un panier d'œufs et tenant un autre panier pareil sur ses genoux. C'est Teun (Antoine) Koekeloer, le « Pasquino » anversois, dont la naissance remonte à 1667. Un citoyen aussi ancien peut se permettre des critiques, et Teun ne s'en fait pas faute. Qu'un événement se produise, le rustre l'apprécie à sa façon, avec une grosse gaité rabelaisienne et truculente. Il y a quelques années, il échangeait des vues sur la politique locale avec une autre statue du même acabit, la petite laitière du Marché au Lait. La rusée paysanne lui donnait la réplique, dans un langage non moins incisif que le sien. Teun n'a plus cette joie aujourd'hui : on lui a dérobé sa vaillante commère, et, fatigué de monologuer, il s'est tu. D'ailleurs ne lui a-t-on pas changé son vieil Anvers au point de tout rendre méconnaissable autour de lui ? Peut-être en a-t-il gardé une rancune aux magistrats de la ville.
Comme le « Mannekenpis » de Bruxelles, Teun Koekeloer et la laitière étaient vêtus de riches vêtements lors des kermesses ou des Joyeuses entrées des souverains. D'humeur