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ATTELAGE DE LAITIÈRE

Tout ce grouillement Immain emplissait la rue, brassant, martelant, chaudronnant, cardant ou lavant de la laine, avec une bonne humeur rude, çà et là s'interrompant pour avaler d'un trait la chope de bière ravigourante. Ajoutez le roulement du charroi sur les cailloux pointus comme des broquettes, ici les interminables baquets des brasseurs tout sonnants de ferrailles entrechoquées et ballotant un échafaudage de muids, là des attelages de molosses colportant la marée, le lait, la boucherie, les tas de pain et les petits monts de sable; puis encore, aux heures matinales de l'approvisionnement, les tombereaux des maraîchers,

surchargés de leurs pyramides de légumes et de verdures, et les lourds chariots rustiques, recouverts de bâches ballonnées sous lesquelles s'amoncellent les beurres, les œufs et les fromages. Midi tombait sur ce train de la vie quotidienne, déversant entre les maisons, comme entre des digues resserrées, la fourmilière affamée des usines qui se bousculait, courait à grandes enjambées, cognait le pavé du galop saccadé de ses sabots.

La rivière serpentait à travers cette agglomération de petites maisons tassées, en bonne ouvrière qui prend s;i part du travail général et se multiplie pour être largement serviable : ses bras s'étendaient partout, plongeaient an cœur de cette existence besogneuse, avec des amas de grosses écumes jaunâtres aux barrages, des remous de vapeurs bouillantes le long des usines, des trainements lents de flaques huileuses sur tout son parcours. Elle avait fini par être le dépotoir, non seulement des industries groupées sur ses bords, mais de toutes les maisons riveraines; il n'était pas rare de voir un cadavre ballonné de chien flotter, pêle-mêle avec des mise-bas et des détritus ménagers, à la dérive de ses eaux grasses et lourdes. En automne, des brouillards montaient de ses vases, assombrissant l'air de crêpes opaques à travers lesquels les réverbères, le soir, avaient l'air d'yeux rouges larmoyants ; et ses pestilences saturaient l'atmosphère d'une odeur particulière, où se confondaient des relents de caoutchouc, de cambouis, de charognes et de vieille suie mouillée.

C'était une des curiosités du vieux Bruxelles; on flânait sur ses ponts d'où s'entrevoyaient, par échappées brusques, des profils de toits tailladés en dents de scie et aiguisés en gueule de brochet, avec des Ressemblances vagues de quais brugeois; la nuit, les fenêtres braséaient sur le noir des fonds, reflétées en un fourmillement de paillettes ignées dans les moires sombres du flot ; et celui-ci, en se brisant aux arches, avait un bruissement doux, continu, auquel ne résistaient pas toujours les douleurs solitaires.

Des solives épaisses barricadaient par places le courant, outillées de pièces en fer qui se levaient et s'abaissaient : c'étaient les écluses; et, en d'autres endroits, des constructions se dressaient, des passerelles étendaient une barre mince, d'énormes roues tournaient, fouettant l'eau de leurs palettes. Ici le moulin de Ruyschmolen qu'on apercevait du pont de la rue Saint- Géry; là l'Eyckmolen, ou moulin de l'Ane, contigu à l'église Notre-Dame-de-Bon-Secours ; plus loin le moulin de Borgval, non loin de la rue des Pierres, puis encore le Baertmolen, ou moulin de la Barbe, et le Driesmolen coupaient les perspectives d'amas de charpentes, de vastes carcasses démantibulées, d'une complication d'installations primitives, et tout le jour ronflaient, bourdonnaient, faisaient une musique assoupissante sur laquelle se détachait le clair ruissellement rythmé des aubes en mouvement. En outre, les brasseries soufflaient par leurs décharges des odeurs chaudes de houblon, si pénétrantes qu'elles fleuraient au large; et les connaisseurs, aussi raffinés, du reste, (pie les amis des vins de Bourgogne ou du Rhin, y savouraient à l'avance le parfum de la bière nationale, l'épais lambic doux comme le sirop et le limpide faro à la fine saveur acidulée. Toutes ces encombrantes maçonneries s'alignaient dans la reculée, espacées par de vieux murs en briques, bombés dans le milieu et demi-croulants, par delà lesquels s'ébouriffaient les touffes violettes des lilas et retombaient les draperies massives des lierres, avec des mélancolies de paysage urbain poussé au soleil à travers les tessons de bouteilles et les gravais.

La bonasse rivière avait pourtant ses moments d'humeur; au temps des crues, elle pénétrait dans les sous-sols, montait l'escalier des caves, souvent même envahissait le rez-dechaussée. Il ue fallait (prune nuit pour opérer la transformation des bas quartiers eu un vaste lac . duquel émergeaient piteusement des tronçons de maisons, et dont les remous, parfois violents, prenaient, au détour des rues, des airs de marine que contemplaient, résignés, les bourgeois en bonnet de coton, surpris au saut du lit par l'inondation.

LE BRADANT.

C'était un arrêt momentané dans l'activité de cet enchevêtrement de populeuses ruelles; les conditions de la vie étaient changées; les barques faisaient le service du ravitaillement; ça et là un énorme cheval flamand, si haut que son poitrail était à peine submergé, naviguait, calme et lent, toute une famille pendue à ses crins. Naturellement, ces envahissements de l'eau occasionnaient des désastres : des bicoques mal assurées s'écroulaient ; le travail s'interrompait dans les fabriques et les moulins ; les ménages, obligés de chômer, manquaient d'argent et de pain ; des complications de misère et de maladie s'ajoutaient à la perte des meubles et des ustensiles. Brusquement, le tour joué, la fantasque rivière rentrait dans son lit, laissant par les rues de jaunes limons infectant le marécage et sur les papiers de tenture des maisons d'indélébiles moisissures qui finissaient par monter jusqu'au plafond.

Eh bien, malgré ses frasques, on aimait la Senne d'une affection tenace ; il y eut d'énergiques protestations lorsque les ingénieurs se liguèrent contre elle : c'est qu'en la

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