LA PLACE SAINTE-CATHERINE. LA NOUVELLE ET LANCIENNE ÉC.USE
supprimant on abolissait du même coup une circulation considérable, un mouvement d'affaires incessant, des habitudes d'existence particulières et un des côtés les plus caractéristiques de la physionomie bruxelloise, celui-là par lequel s'éternisaient, la vieille cité, les vieilles coutumes, les mœurs du bon temps, à un pas de cette place Saint-Géry réputée le berceau de l'antique Brucsella.
Le bourbeux et jaunâtre cours d'eau établissait, en effet, une démarcation parmi les gens de la ville ; une race à part, nullement comparable à celle des hauts quartiers, s'était petit à petit formée dans ses atmosphères grasses de houblon, perpétuant la tradition de ce caractère étalé et rond, primesautier, prompt à l'injure, dépensier, mais au fond bon enfant, que l'histoire prête aux kiekefretten ou mangeurs de poulets, sobriquel que valut aux Bruxellois leur dilection pour les nourritures délicates.
C'est dans le voisinage des brasseries et des moulins, entre la place Sainte-Catherine et la lue d'Anderlecht, la place de l'Hôtel de Ville et la place Saint-Géry, (pie llorissait le vrai bourgeois commerçant ou rentier; rarement il franchissait les limites de la circonscription où il était né, où il avait pris femme, où il s'était enrichi, où son existence entière s'élait
il) LÀ BELGIQUE.
écoulée entre le cabaret, la boutique et l'église. On le reconnaissait à sa face pâle et rasée, à sa charnure ('paisse, aux proéminences de son estomac, à la santé un peu bouffie de sa personne. Le jour entier dans son jardin ou derrière son comptoir, aimant le drap ou écbenillant ses arbustes, il ne sortait qua l'heure des offices, entre chien et loup, et un peu plus tard allait battre sa partie de caries à 1 estaminet, en fumant sa longue pipe de Hollande, autour d'une talde où ses partenaires et lui consommaient de la bière, dans des verres à couvercles d'étain.
C'était la régularité d'un bien-être monotone, coupé par des repas de société, avec des aises de grosse vie animale. Bon catholique, il participait à toutes les neuvaines et à toutes les octaves, s'honorait d'appartenir à une confrérie et presque toujours, en outre, était affilié à quelque Serment, ces antiques milices bourgeoises jadis exercées pour la bataille et aujourd'hui dégénérées en simples réunions de sport et de plaisir.
11 existe au musée de Bruxelles un tableau où le peintre a représenté l'infante Isabelle abattant le papegai devant les membres du Serment réunis ; elle savait bien, la rusée princesse, que rien ne pouvait flatter l'amour propre de son peuple comme cette condescendance à se mêler à l'un de ses jeux favoris. Le noble jeu du tir n'a pas cessé de passionner le vrai Bruxellois : même en ces temps pacifiques, il aime encore à se rendre, les jours de frairie, dans les prairies qui avoisinent la ville et à y lancer une volée de grosses flèches avec l'espoir d'être proclamé roi et de gagner les couverts d'argent qui, presque invariablement, constituent le prix de la joute.
Il faut se rappeler la jovialité brabançonne pour se rendre compte de l'animation de ces parties, où les cris, les rires, le cliquetis des verres résonnent pendant que, obèses et trapus, l'un après l'autre, les rivaux bandent à la force des poings leurs énormes arcs ; la corde se tend connue un càlde et tout à coup fait siffler la flèche qui part droite, lapide comme l'éclair, effleure le but, oscille lentement dans l'air, puis retombe, et d'autres fois, mieux projetée, va culbuter d'un coup sec le versieolore oisillon huché à la pointe du mal. Naturellement, l'instauration de chaque roi est accompagnée de promenades triomphales, de tournées de bière et de grands banquets où le sacre se consomme au bruit des fourchettes.
Le tir au berceau n'excite pas moins d'enthousiasme; nombre de vieux cabarets de la ville possèdent une allée droite, palissadée de planches et prolongée sous une voûte de verdure, — de là le nom de berceau — avec, de dislance en distance, des arcades figurant une perspective de portique. L'ombre des feuillées persillé les faces rougeaudes des tireurs qui, au frais sous la charmille, par la touffeur des après-midis estivales, alternent avec le maniement de l'arc ou de l'arbalète les lampées à plein gosier des grandes chopes écumantes. Autant de locaux d'ailleurs, autant de sociétés ; chacune a son bedeau, ses coutumes, son patron particulier, et, les jours de réjouissances publiques, promène par les rues un étendard où l'or fleurit en arabesques tortillées sur le grenat et l'émeraude des velours.
A ces jeux, qui sont le partage du bourgeois aisé, s'en adjoignent d'autres, plus spécialement réservés au peuple, les quilles, le palet, le jeu de balle. En même temps que la nature du match, le prix varie : des victuailles, un jambon fumé remplacent ici les argenteries massives. Mais toujours nous voyons reparaître au bout de ces réunions les agapes substantielles, le coup de dent à travers le rire débridé, une sorte de noce de Gamache qui fait partie des félicités de la vie flamande et doit compter parmi les ravissements de son paradis. Tout ici, d'ailleurs, est prétexte
LE BRABANT. T
à boire et à manger, un baptême, un enterrement, une fête de famille, les solennités patronales, — et non seulement les corps constitués, les sociétés, les grands serments ont leurs patrons, mais les professions et les métiers ; — de plus, chaque semaine de travail s'abrège du chômage du lundi, largement abreuvé ; et comme elle a commencé, l'année s'achève dans une succession de Noèls pendant lesquels la jovialité de la race se donne largement carrière.
Un chapitre sur les gaietés bruxelloises serait incomplet si l'on n'y parlait des jeux populaires, ces divertissements où l'adresse du corps et la sûreté de l'œil quelquefois sont requis, mais dans un but qui n'a rien d'héroïque. Il y a les « courses de sacs » pour
Destin de Xavier Mellery.