MUSÉE PLANTIN. COUR INTÉRIEURE
Quand on débouche de la « Petite rue du Lion » dans la place du « Marché au Vendredi », on a devant les yeux une de ces ordonnances pittoresques de constructions dentelées et pignonnantes auxquelles s'accoutume le touriste qui parcourt les Flandres. Au fond de la place, une vaste habitation aligne sa façade, percée à droite d'une porte d'entrée surmontée d'un écusson, représentant une main sortant des nuages et tenant la coupe d'or, avec cette devise : « Labore et Constantia ». Dès le seuil on est saisi d'une impression respectueuse ; les deux figures allégoriques qui soutiennent le cartouche, taillées par Érasme Quellyn, et qui l'une et l'autre symbolisent, dans une incarnation matérielle, les termes de la fi ère devise, vous avertissent que vous pénétrez dans une demeure régie par ces deux principes immuables : un persévérant effort et un constant labeur. Il faut
laisser dehors les frivolités tic l'esprit ; elles n'auraient rien à faire dans cette ruche de l'intelligence, demeurée bourdonnante à travers le temps ; comme en un salon empli de vieux portraits, tout y parle austèrement de la vie accomplie.
La vieille imprimerie de Christophe Plantin, avec son logis et ses dépendances, sa grande cour bordée de murs élevés, son labyrinthe de salles, de chambres et d'ateliers s'enfonçant à la file dans les profondeurs des maçonneries et reliés ensemble par des couloirs, des passages, des escaliers, forme un ensemble de bâtiments du caractère le plus al trayant, où se retrouve, sous les changements qu'y apportèrent par la suite ses gendres et successeurs, les Moretus, la disposition primitive de la vénérable maison édifiée par le chef de la maison.
« Den gulden Passer » (le Compas d'or) perpétue dans les agitations du quartier, au milieu de la ville moderne, le souvenir d'un grand organisme, merveilleusement outillé pour répandre au loin le Verbe et concentrer les calmes méditations du penseur : il est tout à la fois une bibliothèque, un cabinet d'étude, un laboratoire. Tandis que, dans les petites chambres du rez-de-chaussée, les lexicologues et les philosophes du temps, penchés sur leurs pupitres, rayaient de larges écritures les rames de papier jaune, l'idée se moulait, à un pas d'eux, dans sa carapace de plomb, comme dans une armure d'airain forgé ; les petits ouvriers poudreux, maculés d'encre, qu'on devine se mouvant dans la pénombre, étaient les collaborateurs des graves historiens et des délicats humanistes ; et ceux-ci, en vue d'un travail à demeure, que la belle organisation intérieure facilitait, étaient entourés de collections, de livres et d'estampes, n'avaient qu'à étendre la main vers les placards et les rayons pour y trouver la substance de leurs recherches.
Cédé à la ville d'Anvers par un descendant de la famille Moretus, l'hôtel Plantin a gardé son mobilier du quinzième siècle, son matériel d'imprimerie, ses vitrines garnie s d'éditions précieuses et de gravures rarissimes, ses bahuts encombrés des archives de la maison, ses lambris recouverts des peintures du temps, paysages et portraits, et, à part les restaurations jugées nécessaires, l'aspect qu'il avait alors qu'il fonctionnait dans sa pleine activité. Il nous souvient d'avoir visité, jusqu'en ses moindres recoins, antérieurement à la cession, l'immense officine, aujourd'hui placée sous la surveillance d'un conservateur; quelque chose du désordre des chambres mortuaires régnait parmi les salles ; les tiroirs regorgaient de papiers entassés, dans lesquels la lumière n'avait pas été faite ; et, par places, sur les murs, le délabrement commençait son œuvre. On doit donc se féliciter qu'en abandonnant à sa ville natale le patrimoine de ses ancêtres, un patricien intelligent l'ait assuré contre le sort qui attend généralement les palais historiques et les curiosités qu'ils renferment. Les mains pieuses qui jusqu'à nos jours ont su préserver le vieil édifice et ses salles triséculaires des déprédations, des bouleversements et des morcellements sacrilèges, n'ont fait que se reposer de ce soin sur une protection plus stable.
Tel qu'il se voit à présent, le musée Plantin ménage un sujet d'études et de contemplations unique au monde. En franchissant la grande porte décorée à l'extérieur du compas armoriai, le visiteur se reporte à trois cents ans en arrière; et la force de cette impression rétrospective augmente à chaque pas qu'il fait dans la maison. C'est d'abord la partie moderne de l'habitation, une enfilade de pièces hautes, auxquelles on a rendu les fenêtres à meneaux de plomb, encadrant des vitres cul-de-bouteille, l'alignement des chaises sculptées le long des murs, les pénombres brumeuses des plafonds saillants en travées, toute une disposition fastueuse et symétrique de cheminées monumentales, de tentures gaufrées d'or, de meubles façonnés dans le style du temps. De distance en distance se remarquent des sujets de peinture variés, alternés de portraits : dans le premier salon, dix portraits par Rubens, dont
PROVINCE D'ANVERS
quatre copies d'après Pourbus, et les autres directement interprétés d'après le modèle, représentant les uns et les autres Christophe Plantin, Jeanne Rivière, sa femme, Adrienne (iras, mère de Jean Moretus Ier, Martine Plantin, femme du même, Jean Moretus Ier et Jean Moretus ÏI ; dans le deuxième salon, sept Ruhens, restituant les traits d'Abraham Ortelius, Juste Lipse, Arias Monlanus, Nicolas V (Thomas Sarzano), Alphonse V, roi d'Aragon, Laurent de Médicis, Léon X; dans la même pièce, un pur chef-d'œuvre de Van Dyck, le portrait de Balthazar Moretus, tète fine, nez recourbé et pincé, yeux à paupières lourdes, peau tannée de paperassier où le sang filtre une bruine de fine couperose. Puis défilent des Pourbus, avec leurs chairs d'un rose de vie heureuse, leurs mains à la Ilolbein, leurs sévères ajustements noirs, des Corneille Schut, des Corneille de Vos, des Govaert Flinck, des Golzius, deux camaïeux ronds et gras de Rubens, l'un pour un titre de livre, l'autre pour une marque d'imprimerie. Des vitrines occupent le milieu des salles; on y voit étalées grandes ouvertes des bibles, ces belles bibles plantiniennes lignées de mordantes encres rouges et noires, des manuscrits enluminés dont les vignettes, serties d'or, évoquent des diaprures de vitraux, des livres de compte, des documents relatifs aux affaires de la maison, puis encore une suite de dessins de Van Oort, d'Érasme Quellyn, de Martin de Vos, de Rubens, frontispices, titres d'ouvrages, compositions sacrées.
Gagnez ensuite la cour, vaste carré bordé par les bâtiments de la librairie et de l'imprimerie. L'émotion grandit à mesure qu'on se rapproche du mystérieux sanctuaire où s'élaborait le grand travail sacré de la diffusion de la pensée. Le pas régulier des gardiens a cessé de se faire entendre : ici l'on est tout à sa songerie, et le lieu a quelque chose de solennel et de silencieux, comme un « campo santo ». Sur les quatre côtés se dressent les façades, percées d'une infinité de fenêtres, les unes abritées par des volets en chêne à fermetures de fer, les autres encadrant dans des croisillons de plomb la transparence verte de leurs vitres bombées. Epaisse comme un rideau de velours, une vigne noueuse, énorme, pousse par là-dessus ses jets vigoureux, dentelle l'entour des fenêtres et des seuils, monte jusqu'aux gouttières, turbulente, bruissant d'un éternel vol de mouches et du pépiement des moineaux. A travers les mailles de ce somptueux réseau, la même devise qui, dès l'entrée, signalait les activités intérieures de la grande maison, frappe le regard: « Labore et Constanlia » ; elle est sculptée partout, comme un blason nobiliaire et comme un litre de gloire, avec cette plénitude d'orgueil qui sied aux héros de l'esprit et de l'épée. De distance en distance, le buste d'un des magnifiques imprimeurs, taillé dans un médaillon par quelque maitre, commensal de leur foyer, émerge de l'ove capricieux que leur font, en se recourbant, les sarments, et cette face placide, aux chairs pétrées, par moments semble se plisser d'un sourire sous le frisson des grandes feuilles balancées.
Une porte pratiquée dans les bâtiments de droite donne accès à une pièce éclairée par un jour doux. Le long des murs, des armoires exhibent des tampons, des brosses, des encres séchées; près de la fenêtre, un pupitre écornifïé et mâchuré supporte des fragments d'épreuves, des feuilles apostillées de gloses marginales, des bouts de placards et dédits, des règles, des écritoires, des mouchettes à chandelles. Un commencement de vie, où se devinent le geste concentré, l'attitude penchée des correcteurs, semble animer devant vous la poussière tournoyante sous le pied, et cette vie, vague encore comme le prélude d'un chant, comme le frémissement d'un carillon qui va sonner, grandira de moment en moment, finira par devenir l'accompagnement de votre vie propre, ou plutôt l'absorbera dans ses spirales immobiles.
Une porte vient de s'ouvrir : au milieu d'une pièce blanchie à la chaux s'érigent deux antiques presses à bras, vraisemblablement île la fin du seizième siècle. II y a presque
un attendrissement à considérer ces vieux bois tailladés, griffés par des clous et les couteaux, ayant encore l'empreinte chaude et la grasse salissure des mains. Et la sensation s'est à peine effacée qu'une autre, plus puissante, amène, comme devant une résurrection, un frémissement de tout l'être, à l'aspect de l'imprimerie proprement dite, prolongée sous la clarté des fenêtres à coulisses, lamellées de petites vitres enchâssées dans du plomb. A droite, les cases se développent, pleines encore de caractères, avec les visoriums et les composteurs ; à gauche s'alignent cinq autres presses, demeurées des vingt-deux que la maison possédait, et, dans le fond de l'atelier, des filets, des galées, des coins en bois des interlignes traînent sur les meubles.