MUSÉE PLANTIN. LES PRESSES
C'est d'ici que partaient les belles éditions, les vélins rayés de lignes imprimées, les livres enrichis de gravures, toute cette curiosité des bibliophiles d'à présent, cette lecture des hommes d'alors. On dirait vraiment que les typographes, qu'on s'imagine, on ne sait pourquoi, avec des figures en pointe, des barbes en dents de scie, des fronts nostalgiques et des yeux gris vaguant sous des besicles, viennent de quitter l'atelier jusqu'à demain.
Or, demain, c'est aujourd'hui, un espace de près de trois siècles.
Des ateliers on passe dans une succession de réduits encombrés : ici, le cabinet de Juste Lipse, étroit et bas, avec ses murs tapissés de cuirs de Gordoue estampés de pâles fleurs éteintes sur fond d'or ; là, la chambre des contrats, meublée de casiers où s'entassent les papiers de comptes et d'affaires; ailleurs, la boutique où le greffier Grapheus
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venait confier à son ami Christophe la reliure de ses volumes aimés; plus loin, le parloir où attendirent peut-être, en un jour d'alerte, avant de commencer leurs perquisitions, les envoyés du duc d'Albe suspectant d'hérésie le maître de céans, bien que celui-ci eût été chargé par Philippe II de la traduction de la « Biblia polyglotta ». Tout ici parle de grandes ombres, tout garde l'indice de la vie et révèle comme une permanence des âmes, à défaut des corps qui n'y sont plus.
Un nouvel escalier se propose; on le gravit, on pénètre dans les chambres de l'étage, et l'enchantement continue, le tableau se complète, une lumière plus assurée éclaire les destinations de La maison. Voilà les cuivres, les bois, les premiers tirages d'eaux-fortes, les estampes de Ferdinand Bol, Weenicx, Maldery, une collection de médailles, de monnaies, de bois d'encadrement, de matrices, de sceaux, etc. Les yeux sont [iris par tous les côtés
UNE SALLE DU MUSÉE l'LANTIN.
à la fois. A peine a-t-on cessé de les fixer sur un point que d'autres surprises les sollicitent. Et l'enfilade des petites et des grandes pièces plonge plus avant, gagne le cœur de l'habitation, s'alterne de salons et de réduits, rattachés par des corridors sur lesquels s'ouvrent les éternelles petites fenêtres aux volets garnis de serrures compliquées. Au passage, dans de roussàtres pénombres piquées de bluettes vermeilles, comme les demi-teintes phosphorées des intérieurs rembranesques , on aperçoit des murs couverts de tableaux et de bibliothèques, des meubles merveilleusement contournés, des boiseries arborescentes et fouillées, des vitrines regorgeantes de pièces rares, dessins de maîtres, parchemins précieux comme des titres de noblesse, manuscrits du dixième au quinzième siècle, ceux-ci au nombre de près de deux cents. Et, tandis qu'on regarde, l'air s'emplit d'une rumeur de ruche en travail ; les compositeurs, les correcteurs, les auteurs se croisent, s'interrogent, se coudoient, mettant partout le trainement sourd de leurs voix ; et de la presse sortent triomphantes,
étalant fièrement la devise « Labore et Gonstantia », des pages aux encres alternées, aux rubriques de sanguine, pareilles à des grimoires cabalistiques.
Partout la vie des anciens maîtres s'inscrit si prestigieusement qu'on s'étonne de ne point apercevoir en chair et en os, debout dans l'encadrement d'une des portes ou assis dans un fauteuil, le doigt errant sur le texte de quelque in-folio, un de ces personnages graves et roses, la barbiche fine et la moustache en brosse, dont le pourpoint de velours noir, la fraise empesée et l'air avenant se retrouvent dans les Rubens et les Van Dyck des salons du rez-de-chiussée. Au miment de franchir le seuil de la chambre des correcteurs, on s'attend à surprendre le docte Kiliaen dans son travail de revision. La tache commencée est encore sur son pupitre avec le dictionnaire hébreu ouvert à la bonne page, et, tout près, la plume où s'est grumelé un caillot d'encre. Peut-être confère-t-il avec Érasme et Plantin lui-même, dans la bibliothèque voisine, parmi les livres précieux, tout prêts à être feuilletés par la main des érudits.
Gomme dans le château de la Belle au bois dormant, il semble qu'au tintement d'une heure mystérieuse un somme ait surpris à la fois tous les membres de cette famille industrielle, depuis le chef jusqu'au moindre apprenti; que tous ces êtres aient été rendus en même temps invisibles pour les yeux ; que les typographes aient été saisis devant leurs casses par l'inévitable enchantement ; que la main du graveur se soit arrêtée au milieu d'un trait ; que le tour de vis ait à l'instant immobilisé la presse. Dans un composteur, un commencement d'alinéa s'arrête brusquement au milieu d'un mot ; plus loin, des épreuves gisent sur des réglettes ; dans le clair-obscur moelleux des fonds, on croit voir des silhouettes se raidir, comme prises de léthargie ; et les tentures, les rideaux, les volets demi-clos blutent une lumière morte faite d'anciennes poussières humaines. Le bruit des pas sous lesquels gémissent les vénérables parquets trouble uniquement la calme majesté, la muette grandeur de ce palais des intelligences. Soyez seul alors, n'ayez point avec vous de cicérone trop empressé. Fût-il compétent comme Érasme lui-même, il vous gênerait et chasserait la douceur de ce commerce avec les ombres. La voix intérieure suffît; n'écoutez plus que vos intimes suggestions !
Les environs d'Anvers. — Conformité de la terre et de la race. — Les polders. — Le Bond. -- Bien être des fermes. —
Bêles cl sens. — La Kermesse de Putte.
Elle s'étend à l'infini, la grande lande uniforme, à peine bosselée çà et là, avec le mélancolique et doux aspect des paysages hollandais. Hobbcma, Ruysdael, Van de Velde ont lustré dans leurs toiles ce clair salin des prairies, enveloppées, selon les saisons, de rutilances ou de tons assoupis, et tantôt chantant au soleil l'hymne des colzas, des coquelicots et des blés, tantôt fondues dans les grises estompes des brumes. La terre flamande n'est monotone que pour ceux-là qui préfèrent les gaités turbulentes de la promenade aux impressions sereines des grands ciels appuyés sur l'horizon, aux tableaux riants de la vie rustique, à l'image d'un bonheur terrestre composé de l'accomplissement de la tâche journalière et de l'universelle abondance qui en résulte. De plus, elle est comme l'expression même du caractère de ses habitants et explique les grosses aises tranquilles, le goût du bien-être matériel, le renouvellement constant des humeurs du corps amenant la belle santé grasse en chair et riche en sang, enfin les habitudes de songerie silencieuse et jouissante qui font
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des grandes fermes de la contrée de petits paradis humains, où bêtes et gens connaissent les apaisements d'une existence à l'abri des vicissitudes.
Au sud, vers Lierre, Matines et Boom, régnent les labours, les gras pâturages, les champs coupés de fossés d'irrigation au ras desquels s'alignent les ormes et les saules ; et cette fertilité devient encore plus sensible dans les polders, tout le long de l'Escaut, où les terreaux constamment fermentants doivent leur fécondité aux alluvions du fleuve.
Barrant par places la perspective de leurs buttes uniformes et rigides, des chaînes de digues courent à travers le pays, protégeant l'intérieur contre le danger des inondations et répartissant en même temps, dans une proportion régulière, le trésor des pluies entre toute la région. Sortes de montagnes artificielles, ces digues ménagent de véritables bassins et empêchent que tandis qu'un champ se dessèche, un autre se trouve sous l'eau. De là cette prospérité égale du sol, produisant sur un espace considérable le froment, le seigle et l'avoine, avec une abondance qui ne tarit jamais, sans cesse se retrempe aux humidités de l'air et des canaux, et fait de toute cette zone un prodigieux jardin d'une floraison continue. Même le petit cultivateur, celui dont la maison, capuchonnée d'un toit de chaume, met au bout du chemin ses murs maçonnés avec de la glaise, connait la certitude de la récolte. Dense, spongieuse, élastique sous le pied, la terre boit à une infinité de ruisseaux, s'alimente d'un arrosement perpétuel, s'engraisse des buées flottantes à sa surface ; comme le corps flamand lui-même, adipeux, lourd, puissant, d'un chyle épais nourrissant des tissus serrés, elle renouvelle au flux des eaux tièdes le miracle de ses renaissantes éclosions ; et le lopin bordé de haies, remué par les sueurs de l'humble travailleur, aussi bien que les hectares du grand fermier, verdoient, fructifient dans les brouillards et le soleil.
Naturellement, une pareille productivité ne s'obtient que par l'action sans trêve des bras; une sorte d'organisation du travail s'est ajoutée ici à l'effort individuel. Les propriétaires se constituent en association ou «Bond», qui nomme un comité, ayant à sa tète un président ou « dyfgraf » (comte de la digue). Le comité du Bond représente les intérêts de tous les propriétaires, depuis le simple cultivateur jusqu'au gentilhomme rural. 11 s'occupe de l'entretien des digues, des travaux [d'irrigation, du fonctionnement normal des écluses d'alimentation, des débordements possibles de l'Escaut, car le grand fleuve nourricier, le père de la contrée, en peut devenir l'ennemi, dans une heure de colère. C'est encore le Bond qui transmet au gouvernement les vœux et les réclamations des fermiers, s'entremet dans les temps de crise, en tout temps est comme préposé à l'état sanitaire de la terre dont il étudie le diagnostic.
A proprement parler, la misère n'existe pas au polder ; tout le monde y vit dans une aisance relative, de son fermage ou de son patrimoine ; et peu de spectacles sont plus réjouissants que celui de ces villages, avec leurs rangées régulières de maisons basses et trapues, peinturlurées de couleurs vives. Du milieu de l'agglomération s'élève l'église, une tour quadrangulaire coiffée d'un éteignoir, et quelquefois une petite place s'espace devant, bordée de boutiques, de cabarets et de pignons de notables. Un peu plus loin, comme la pointe avancée du bourg, se groupent les métairies, spacieuses la plupart, avec d'énormes cours flanquées de façades construites en briques rouges : ici la maison d'habitation, large, confortable, égayée de hautes fenêtres encadrées de volets verts ; là les écuries, les étables, les hangars, les remises, les granges, une installation à pleine étoffe pour laquelle la pierre et le bois n'ont pas été marchandés et qui s'anime d'un peuple de bêtes, oies gloussantes, dindes cacardantes, coqs fanfarants, chiens de garde aboyants, bœufs mugissants, brebis bêlantes, chevaux hennissants, toute une arche de Noé se ruant à travers les litières, les purots, le brouillard chaud des paillers.
A l'intérieur règne le bien-être dans toute son assurance tranquille. Les chambres, grandes à y mettre trois ou quatre ménages, se déroulent sous des plafonds coupés de travées, d'un chêne enfumé et noir; et des bahuts, des dressoirs, des vaisseliers chargés de porcelaines et detains, des chaises à fond de bois, barbouillées d'un ton sang de bœuf, s'alignent le long des murs, percés, aux encoignures, de cages profondes qui sont les alcôves. D'habitude, la famille se tient dans une salle commune, où se fait la cuisine, tantôt sur de grands poêles à récipients de fonte, encadrés d'une armature de tuyaux larges et plats, tantôt dans l'àtre profond des cheminées à manteau, ventilé par des conduits vastes comme des corridors, et que garnit, sur un fond de carreaux luisants, historiés de peintures lie de vin selon le goût des faïences de Delft, l'appareil compliqué des crémaillères et des chenets. C'est aussi dans cette pièce que se consomment les repas, tout autour d'une table écurée après chaque usage et sur laquelle, aux heures vespérales, fument la pastanade odorante et les platelées de pommes de terre. A la file s'assoient les maîtres et les domestiques, gardant dans cette promiscuité de la réfection en commun les distances respectueuses de la hiérarchie; et le jaune soleil, si c'est le midi, les rousses clartés de la lampe, si c'est le soir, éclairent à la ronde des faces hàlées, des cuirs verruqueux, des peaux calleuses, devenues elles-mêmes pareilles à de la terre.
Le repas terminé, la fermière aide ses servantes à enlever le couvert, les chats rôdent sous la table, en quête de rogatons, lentement le bruit des sabots décroit dans la profondeur des cours; puis, tandis que le fermier allume sa pipe aux fumerons de l'àtre et se prépare à inspecter une dernière fois ses étables, la digue matrone attire à elle un paquet de chausses, de linges et de surcots, et, les deux pieds sur les barreaux d'une chaise, calme, se levant par moments pour surveiller l'achèvement d'un travail ou donner un ordre, elle presse activement sa besogne. C'est l'existence rustique dans son charme grave et sa noble placidité occupée; un peu de la solennité des mœurs patriarcales persévère dans la régularité du train de maison, la répartition équitable du labeur commun, la soumission déférente du valet envers le maître et la mutuelle concorde de la famille.
Souvent il m'est arrivé de m'asseoir au foyer de ces fermes hospitalières, au retour d'une excursion dans l'immense plaine verdoyante; chaque fois j'étais frappé de l'aménité des manières, de la politesse du langage, de l'accord qui régnait entre l'âme et le corps, chez ces créatures robustes, entretenues dans une sorte de paix intérieure par les salubres émanations des champs. Je repensais alors à tes rudes romans, Georges Eekhoud, mélancolique et suggestif poète de cette contrée attirante, ton terroir d'élection, ainsi que tu le baptisas toi-même en ton « Kees Doorik ». C'est d'elle, en effet, que procéda, toujours et sans défaillance, ton honnête labeur d'artiste méprisant de la ville et tilialcment dévotieux à la terre. De ses sèves et de ses sueurs tu fis le sang de tes livres.
Cependant il ne faudrait pas s'en tenir exclusivement aux apparences; ces lourds terriens, ces patauds assoupis, ont par moments de furieux réveils. Vienne, par exemple, le temps des ducasses, et, entre toutes, celte mémorable kermesse de Puttc, célèbre dans tout le pays, vraie noce de Gamache, compliquée des grimaces et des hilarités d'une fête des Fous, toutes les faces écarquillées de grands rires, les estomacs soumis à l'épreuve d'interminables gogailles, les femmes et les hommes se cherchant sous les saules; et la bombance, commencée au clair soleil du matin, se poursuit, à travers une fermentation grandissante, jusque dans les ombres de la nuit. Une ivresse lourde, hoquetante, s'en mêle à la fin et, comme à coups de maillets, assomme les buveurs derrière les haies.
Dès avant midi, la grande route est encombrée de voitures emplies à déborder, cahotant sur le pavé houleux des tapées d'hommes en chapeaux de paille enrubannés et de femmes
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affublées de toilcLLcs criardes, tous confondus dans un empilement de faces roses, allumées, goguenardes. Quelquefois l'attelage s'arrête devant un cabaret : une poussée se fait dans l'intérieur; tout le monde descend s'abreuver de bière sapide, tandis que les chevaux souillent en renâclant; puis on se prend par les mains, on tourne en rond, ou bien on saute sur place, et souvent la bourrée continue dans le véhicule, après qu'on est remonté. Sur le