‹ La BelgiqueChapitre 74 sur 187 · FERMIERS DU POLDER · texte numérisé non relu

FERMIERS DU POLDER

chemin, des couples, des groupes, des flots de foule, mis en gaité par cette joie qui passe, nouent à leur tour des sarabandes, battent des entrechats, se livrent à des pas de deux burlesques, en levant très haut les jambes et les coudes. Une folie de gigoter s'empare d'ailleurs des plus calmes, dès qu'ils entrent dans le tourbillon de la kermesse; on les voit tourner en rond, avec des airs sérieux, une mine grave d'individus accomplissant une fonction; et, sous les blouses flottant au vent et les rubans claquant dans l'air, la campagne a l'air de s'envoler dans un tas de battements d'ailes.

Cependant, ce n'est encore que le prélude. Dans les cabarets qui s'échelonnent sous les arbres de la route, tonnent et meuglent les orgues, au mouvement précipité des manivelles tournées par des hommes en bras de chemise. Quelquefois un orchestre de musiciens ambulants remplace l'énorme machine, ou simplement un ménétrier déguenillé qui, debout sur une futaille, racle de l'archet un violon pulmonique. Et bien avant que la foule arrive, ils sont installés, la contrebasse pelant ses cordes sous des frottements répétés, le cornet à piston salivant en son cuivre fêlé, le tambour écorchant de roulements de baguettes sa peau dane détendue. C'est un appel à la joie; çà et là une paire d'amoureux se met en train; des essais de chorégraphie, encore timides, font trembler les planchers; mais l'heure de l'orgie ne sonnera que plus tard, après les lampées redoublées, l'engloutissement laborieux des mangeailles et les afflux de monde déversés par les trains stoppant à Cappelle.

Graduellement la route s'encombre; chaque sentier apporte son contingent à la fête; de proche en proche les champs sont sillonnés de longues files pressant le pas, pour être plus tôt rendues, et bientôt la chaussée ondule sous une circulation noire, active, qui dans le fond roule comme un torrent. Une tempête de bruits s'échappe à présent des débits, tous les orgues moulant à la fois leurs airs, à travers un charivari discord de flûtes piaillantes, de cuivres grinçants, de basses mugissantes; et par moments une batterie de pavillons de trompettes, en saillie sur l'instrument, partant tout à coup comme une mitraille, vous envoie dans le tympan ses volées de sonorités. A mesure qu'on approche du foyer de la kermesse, le tapage augmente, les cris redoublent, une énorme clameur, faite de rires, d'exclamations, d'appels, d'imitations de grognements de bêtes, d'apeurements de femmes serrées de trop près, d'aigres chamaillis d'enfants, traîne par-dessus le piétinement de la foule qui marche toujours, s'arrèlant seulement pour danser.

De dislance en distance, des fritures en plein vent sont établies sur des tréteaux mobiles; un vaisseau de fonte, activé par des bouches soufflant au milieu des joues gonflées, telles les Eoles des mythologies, brasille sous le pétillement de la braise; et un gril rouilleux, lubrifié de graisses, étale à plat de grands harengsaurs, fendus en deux, les entrailles recroquevillées et pendantes. En d'autres endroits, sous des tentes en toile, plantées sur des piquets, de longues tables s'entourent de bancs vacillants pour les agapes de moules. Constamment les tables sont prises d'assaut ; chaque consommateur s'assied devant une pleine assiettée de mollusques baillant dans l'oignon et le persil, et un bruit actif de mastication se fait entendre, tandis que les mains, d'un mouvement régulier, portent l'écaillé à la bouche, dans un mépris complet de la fourchette et du couteau. Une gloutonnerie regoule les estomacs de pains d'épice durs comme le caillou, de poissons sentant le torchon humide, d'œufs exhalant un relent nidoreux. Dans les cabarets, des buveurs s'immobilisent, empotés en des affaissements d'ivresse ; les tonnes de bières débondées coup sur coup, lâchent des flots de clair liquide ; et des aveugles, des bancals, des joueurs de clarinette et de violon, bousculés par la presse, s'efforcent d'exciter la pitié.

On arrive enfin. Le village masse autour de ses deux églises, l'une protestante et l'autre catholique, ses maisons trapues, aux façades quadrillées de lambourdes et ajourées de fenêtres basses, la partie inférieure remontant dans une rainure ; et chaque maison est précédée d'un trottoir en briques allongées, d'un rouge avivé par de minutieux lavages. C'est la Hollande : une borne, en forme de pyramide, alternant les armes belges et néerlandaises, limite les deux territoires. Suivez la grande rue ; dans toute sa longueur elle est envahie par un fourmillement de baraques, d'échoppes, d'établis, de tentes, d'éventaires débandés, tassés, chevauchant l'un sur l'autre : ici un étalage de bourrelier, avec les lourds chevêtres à clous de cuivre, les fouets noués de glands rouges, les étrilles pareilles à des

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mâchoires de grand poisson ; là une mise-bas de fripier, avec des loques éclatantes, des guenilles lustrées d'usure, des défroques éraillées, polies par le coup de fer ; ailleurs un long frémissement de rubans et de bonnets pendillant à la boutique d'une modiste ou coiffant des « thérèses » niaisement souriantes ; plus loin la montre d'un bijoutier, un cliquetis de pendeloques et de chaînes, un feu de verroteries, une traînée d'or et d'argent, desquels dardent les spirales dont les femmes du pays aiment à se tire-boue lionne r les tempes ; puis encore les pièces de llanelle rouge, blanche, bleue des mercelots, étagées comme des assises de maison ; des entassements de faïences peinturlurées de coqs indigo et sang-dragon, de grès râpeux, de terres cuites lustrées, toute une vaisselle entrechoquée à chaque instant par les poussées de la foule ; des fonds d'ébéniste, de menuisier et de tapissier écroulés sur le pavé dans un amoncellement de matelas, de coussins, de lits, de berceaux, de tables en bois blanc, de chaises à fond de feurre, devant lesquels s'arrêtent rêveurs les nouveaux épousés ; et la procession s'allonge, traverse la place, serpente par delà, sous les feuillées de la campagne, dans un tohu-bohu d'installations, parmi un concert de voix furieuses et glapissantes, chaque marchand criant plus haut que son voisin.

Par places, des vendeurs d'orviétan, debout sur une table, le ventre en poire sous de grosses chaînes d'or, s'éraillent à vociférer les incomparables vertus de la fiole qu'ils élèvent entre le pouce et l'index ; et tantôt la panacée guérit les bêtes de la clavelée, de la tympanite, de la ladrerie et de la colique, tantôt les hommes de la gale, de la dysenterie, de la gastrite et de la taie. Ailleurs un dentiste, grave, l'air ennuyé, hisse sur sa voilure des patients auxquels il applique ses clefs, les tenaillant à merci, en dépit de leurs hurlements de douleur, puis, avec un sourire solennel, exhibe d'un geste circulaire les chicots cariés, tandis que, saignant comme un bœuf à l'étal, l'opéré bave de longs filets de rouge salive. A un pas de là, un homme râpé, les cheveux aplatis sur les tempes, accompagne des renàclements de son violon la complainte que nasille une femme portant un enfant dans ses bras; et par intervalles la femme promène sa sébille à la ronde, sans cesser de chanter. Des marchandes de pains d'épice, établies sur des charrettes transformées en boutiques, avec des gingas rouges et blancs tendus de haut en bas, se meuvent, en jaquettes fuselées, tabliers blancs à grandes poches, bonnets barbelés par-dessus des plaques de métal, frappant leurs pâtisseries l'une contre l'autre à grands tours de bras, et par moments dansant, pivotant sur elles-mêmes, battant le fond de la voiture d'un cognement de sabots. A côte se groupent les tirs à la chandelle, les tourniquets, les carrousels, les étalages de pepernoles, de saucissons, de caramels et de chocolats, les baraques de géants et de géantes, les mystérieux cabinets des diseuses de bonne aventure, et toujours les éternelles fritures en plein vent, grésillantes à travers d'épaisses fumées. Les saltimbanques, d'autre part, ont dressé leurs tréteaux au lieu le plus apparent; le théâtre s'élève, dans une gloire de toile peinte, avec ses animaux fabuleux, ses combats chimériques, ses atlas supportant des montagnes de quintaux ; et un fracas de parade, un tintamarre de grosses caisses et de fifres, un claquement de soufflets donnés dans le creux des mains, un rauquement de voix tonitruant à travers des buccins, hypnotisent la foule, bouche bée, devant les dislocations des clowns, la jobarderie des queues-rouges, la viande débordée de la grosse ballerine, qui, majestueuse, sous son maillot violet et ses bouffantes mousselines, des accroche-cœur aux tempes, semble regretter des grandeurs lointaines.

Cependant la gaîté va son train, les bâfres deviennent homériques, les gosiers gloussent en d'interminables lampées ; et la fumée des réchauds, le crépitement mousseux des tirs, le brouillard des haleines, le flottement des poussières se mêlent aux pestilences des graillons dans lesquels marinent les beignets et les pommes de terre. Lentement le jour décline et, dans le soir; une soûlerie pesante bat les murs; les orgues rugissent par-dessus le

rebondissement des couples; de bal en bal s'avive et traîne la grande kermesse inassouvie. Dominant le tumulte des sauteries et des parades, le buste du grand Jacques Jordaens s'érige, avec son sourire de bronze, sa large honnêteté épanouie, on ne sait quelle bonhomie amusée de se retrouver dans cette humanité gourmande et joviale, que ses pinceaux aimaient à représenter. Traqué pour cause d'apostasie, l'illustre Flamand avait quitté le sol natal et, loin des siens, était allé mourir dans l'humble bourgade où, il y a quelque dix ans, l'admiration de ses concitoyens lui éleva ce monument. Douloureux retour des choses d'ici-bas, cette gloire, isolée dans l'entrain d'une ducasse, a la mélancolie des fins de vie dispersées sur lesquelles s'acharne le sort.

La foire de Putte dure trois jours , pendant lesquels la chaussée et les cabarets ne désemplissent pas. Une fois l'an, le Polder se débonde dans ce festoiement, puis l'esprit, content, se reprend au train de l'existence régulière.

La Campine. — Aspect général de la contrée. — Le paysan campinois. — Les superstitions de la contrée. — Le berger de feu et le chien de feu. — La sorcière de Braesschaet. — La ferme des Maigres. — Le polygone de Braesschaet. — L'œuvre du défrichement généralisée dans toute la contrée. — Les fermes et les étables. — Courses de bœufs. — Galmpthout. — Les dunes de sable. — Hoogstraeten, Herenthals, Moll, Turnhout. — L'abbaye de la Trappe.

Tout autre que le Polder est la Gampine, la région sablonneuse qui commence à deux lieues au-dessus d'Anvers, couvre le nord-est de la province et de là s'étend sur une grande partie du Limbourg. Ici le champ cultivé se fait rare, par endroits seulement met une enclave de toulïes rabougries et pâles dans le crépèlement roux des herbes sèches. Au lieu des blés et des foins, déroulant leurs masses glauques que juillet ensuite allume de llambes rouges, la lande inculte et grise moutonnant de proche en proche; au lieu des digues et des talus verdoyants, où des vaches grasses paissent à pleins fanons, des cônes brisés de dunes et de monticules à l'infini. Gà et là des bois de sapins plaquent sur la terre grise ou jaune des taches noires, funèbres, bordées à leur lisière de mares rouilleuses où s'échevèlent les ajoncs ; puis l'étendue recommence, tantôt plate et tantôt bosselée, comme le désert du riche pays flamand. Quelquefois un famélique troupeau de moutons s'aperçoit, broutant les pousses au ras du sol, sous la garde du berger, morne silhouette immobile, et du « Spits», le chien fidèle, le compagnon des jours torrides et des nuits glacées, qui, le poil noir et hérissé, les yeux en feu, les oreilles droites, ressemble à l'esprit malin de cette nature farouche. L'homme, enveloppé dans sa limousine de bure, vous envoie un « goeden dag! » triste et grave; le chien, défiant, s'approche, le museau tendu; et lentement le troupeau passe en bêlant, décroît dans la profondeur, ne laissant après lui qu'un nuage de poussière qui insensiblement se dissipe dans la clarté du jour.

Le caractère du paysan campinois se ressent de cette désolation de la glèbe; tandis que le fermier du Polder, hilare et goguelu, est porté à l'expansion, à la gaîté, à la discussion frondeuse en raison de son indépendance et de son bien-être, le Campinois, pauvre, vivant du produit des balais, des nattes, des fruits de conifères (mastentoppen) qu'il porte à la ville, est craintif, superstitieux, hostile aux idées de progrès qui soufflent des grands centres.

Habitué à se replier sur lui-même, dans une concentration permanente, loin de sa hutte

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de chaume et des aigres glapissements de la nichée, — car la terre qu'il habite et laboure, suant sur elle toutes les eaux de son corps, est souvent perdue, à de grandes distances, dans l'énorme broussaille aride de la contrée, — il s'enferme en de longs silences, tourne à la taciturnité, finit par ne plus vivre que sur un petit répertoire de mots, toujours les mêmes. Rien n'est triste comme de voir ces hommes, maigres, les vertèbres saillantes sous la peau, évidés ainsi que des squelettes, s'escrimer sur le sable friable, infécond, pareil à de l'eau solide qui filtrerait d'entre les dents de la herse. La lutte est terrible entre le sol et la créature misérable qui le fouille, cherche à en arracher la pierre et le chiendent, à grands coups de soc et de pelle le remue, et seul, pendant des jours entiers, sous l'ondée, la rafale, l'âpre soleil lancinant des midis, petit a petit tourne à la condition de la bête, les yeux mangés par la réverbération des calcaires, les oreilles emplies du bourdonnement perpétuel du vent, lame et l'esprit vides.

Bien plus qu'il semble penser à la subsistance des siens, il a l'air, cet être solitaire et décharné, ce bœuf à face humaine accomplissant son travail sans trêve, sur lequel la mort vient le surprendre, de creuser, dans l'ingrat giron d'un cimetière, la fosse où les autres le coucheront tout à l'heure. Il ne connaît rien des satisfactions du labeur; toujours devant lui les brandes et le caillou surgissent, s'allongent, s'entassent ; il n'a pas plutôt fini sur un point qu'il lui faut s'acharner sur un autre. Hue! dia! lui crie le sort; et il va, poursuit son œuvre insensée, pauvre corps usé qui se désagrège et se disloque chaque été un peu plus. Passez dans un mois, dans un an : vous le trouverez à la même place, hcâve, crevassé sous les hàles, se reposant à peine une heure vers le milieu du jour, quand juin rôtit et gerce la lande autour de lui, dormant alors, derrière un sillon, à l'ombre de sa charrue, son somme de brute à points fermés, puis reprenant son outil et se remettant à peiner. Ce grand effort touche celui qui en est le témoin, comme la lutte contre les éléments et les fatalités; ainsi l'on assiste, du haut de la falaise, à la bataille de l'homme et des flots, à la tourmente où tournoie un navire, pareil à un combattant dans une mêlée, et l'on conjecture lequel sera vainqueur, de la marâtre nature ou de l'implacable ouvrier qui cherche à la dompter.

Un pareil état de lame et du corps est bien fait pour engendrer les terreurs, les idées malsaines, les croyances chimériques. A force de s'attaquer à la chance sourde et aveugle, on finit par redouter l'hostilité latente d'êtres invisibles. Que la vache mal nourrie crève dans une colique, que le veau se boursoufle, que le blé semé dans la pierre se dessèche en terre, il n'en faut pas davantage pour expliquer la présence d'esprits rôdant autour du champ et de la maison. Il y a ici comme une grande ombre grimaçante et cornue sur tout le pays; dans la lune rouge et déchiquetée, dans la brume d'octobre, dans le soleil caniculaire, la créature tenue aux confins de la bestialité par l'absence d'éducation et le retour d'un même labeur borné, discerne des signes funestes, des pronostics mauvais, l'acharnement des providences noires. Elle se croit entourée de maléfices, voit partout le diable, a foi dans la haine tenace, inapitoyée, dont l'enfer poursuit la malheureuse humanité. Quelquefois, perdu dans la lande déserte, aux approches du soir, le passant entend distinctement la rafale se lamenter avec une voix humaine, les bruyères s'agiter comme un long suaire traînant par l'étendue, et son propre pas l'épouvante : blême, tremblant, évitant de regarder derrière lui, il se presse vers sa demeure, et, quand il est arrivé enfin, soufflant de peur et de hâte, il raconte, portes closes, d'une voix basse, qu'il a vu le « berger de feu » tournoyer par-dessus la plaine, décrire des entrelacs flamboyants sous le ciel, se diriger finalement vers un certain point de l'horizon, pendant que des clameurs, des hurlements, des cris de chouette passaient dans l'air.

Généralement, en effet, la superstition affecte ici la forme extérieure des seules créatures qui habitent constamment la lande : le pâtre cauteleux, muet, vindicatif, parlant aux étoiles, en commerce constant avec la nature; le chien, insidieux et rusé, sorte de messager de l'homme dans ses fréquentations diaboliques. Ce sont presque toujours des histoires dames en peine, taquinant le passant, l'égarant à travers les fondrières, l'illusionnant avec des mirages trompeurs; elles errent au loin sous une forme monstrueuse, expiant ainsi les scélératesses pour lesquelles elles sont punies. On n'a pas de peine à deviner, derrière ces imaginations cruelles, l'impression produite par un phénomène fréquent, en ces espaces couverts de matières en décomposition qui, les soirs d'été, sous l'action de la chaleur, s'enflamment et dégagent des phosphorescences. Les tordions ignés, rasant le sol ou montant en spirale et dans lesquels le paysan suspecte des âmes errantes, ne sont que des follets formés des gaz de la tourbe et dardés parmi les obscurités bleues de la nuit. Comme le Breton et l'Écossais, le Campinois assied à son foyer une muse féconde en inventions; c'est elle qui flotte sur les lèvres des vieux conteurs, assis dans l'âtre et répétant à la veillée les histoires naïves et terribles dont les romanciers et les poètes flamands ont tiré largement parti. Ajoutez que l'habitant de ces régions a gardé la foi des ascètes dans les pratiques du culte religieux, qu'il est catholique à la manière des Vendéens, et que son attachement au pasteur, le seul guide qu'il reconnaisse, s'exalte jusqu'au fanatisme.

Toutes sortes d'idées de sorcelleries ont cours dans les villages. Certaines gens, victimes d'un vice de conformation ou notées pour telle autre particularité sur laquelle s'exerce la malignité publique, sont convaincues de pratiques démoniaques; souvent il suffit qu'elles soient plus intelligentes que les autres pour devenir l'objet de la défiance universelle. Il n'y a pas hien longtemps, on me mena voir une vieille femme, vivant, à la limite d'un hameau, du rapport de son champ, non sans un peu d'aisance; c'était, disait-on, une des nombreuses sorcières du pays; elle jetait des sorts sur les maisons, ensorcelait les bêtes, pratiquait le nouement et le scopélisme; dès qu'elle paraissait quelque part, l'eau tarissait dans le puits, la vache se chêmait, la cheminée s'emplissait de fumées pestilentielles; et tout le monde la fuyait comme la lèpre. Je vis une créature énervée par le travail de la terre, avec des yeux doux et affligés, sans méchanceté aucune; mais elle avait le malheur de connaître les vertus des simples, ayant recueilli <;ette science, comme un héritage, de ses aïeux, et plus d'une fois elle l'avait appliquée avec fruit pour soulager des malades. La rumeur s'en était colportée dans les alentours, et petit à petit on en était arrivé à croire qu'elle entretenait avec Belzébuth un commerce abominable. Les enfants, embusqués derrière les buissons, lui jetaient des pierrailles, les hommes lui montraient la pointe de leurs fourches, les femmes se signaient sur son passage : elle était exécrée et redoutée à la ronde. Son dos voûté, sa maigreur émaciée, sa peau rude et crevassée comme celle d'un crapaud offraient seuls des analogies avec le physique du rôle qu'on lui prêtait; mais son regard, où trembla une larme quand elle nous parla des siens qu'elle avait perdus, attestait un cœur sensible et compatissant.

Non loin de la cabane qu'habitait la pauvre vieille, se groupaient les bâtiments d'une ferme qui avait connu l'aisance autrefois, si l'aisance existe réellement pour les terriens misérables de cette contrée. Les portes des celliers battaient au vent, des bouchons de paille comblaient les vides laissés par les carreaux aux fenêtres, et sur leurs ais pourris les toits béaient, délabrés. Un affreux dénuement régnait à l'intérieur; dans l'âtre où se consumait un petit feu de tourbe, un berceau, poudreux et sale, était balancé par un garçon de sept à huit ans, les cheveux emmêlés sur un museau de bête; et d'autres enfants, le menton aux genoux, avec d'horribles maigreurs, se tenaient accroupis près de la flamme, secoués constamment par un grand tremblement de fièvre. Une table, un dressoir vide de ses vaisselles, quelques chaises

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vacillantes composaient l'unique mobilier de la chambre où setalait cette misère; la chambre voisine, que nous vîmes à travers l'entre-bàillement de la porte, toute nue et n'ayant, celle-là, qu'un piteux grabat en désordre, infectait un faguenas d'hôpital, comme un lieu voisiné par la mort. La mère ne tarda pas à rentrer, étant allée ramasser dans un bois prochain des pommes de pin pour son feu; puis le père apparut à son tour; et le couple famélique semblait sorti de quelques danse macabre de Holbein, lui, vieilli avant le temps, les épaules effacées et croulantes, une stupeur d'hébétude dans la prunelle, les membres agités d'une chorée qui le mettait en mouvement, comme un mécanisme d'os et de chair; elle, grande, largement plantée sur ses pieds, mais la face éraillée, les yeux morts, le crâne pelé, ouvrant une bouche tordue par les sanglots et qui ne savait plus se fermer.

II fut un temps, nous assura-t-on, où cet homme et cette femme passaient pour les plus beaux du pays; ils s'étaient mis en ménage, gaîment, dans une abondance de toutes choses, et petit à petit la guigne avait pris place à leur foyer, les étables s'étaient dépeuplées, le champ n'avait plus donné qu'un maigre rendement, on avait senti s'appesantir la misère sur le train de la vie. Par surcroît l'organisme, insuffisamment nourri, s'était débilité dans les fièvres et la maladie; des enfants étaient morts; d'autres étaient nés à travers des gésines douloureuses; et, l'incurie s'aggravant de jour en jour, la maisonnée avait connu les affres d'une perpétuelle agonie. C'est à peine si ces tristes créatures, pareilles aux bêtes en qui la brutalité de l'homme a tué l'intelligence, avaient conscience de leur déchéance; la mère accepta, sans sourciller, l'aumône que je lui mis dans les doigts; et, comme nous allions de l'écurie déserte, où des bourrées de brandes avaient remplacé les chevaux, à la grange, dans un coin de laquelle s'éparpillait un petit tas de pommes de terre grosses tout au plus comme des marrons, elle nous suivit de son morne sourire immobile d'idiote. La sorcière habitant à un pas, on ne manquait pas de dire que la ruine de la ferme était duc à ses sortilèges, et eux-mêmes en parlaient comme d'un fait certain, avec une haine sombre, à laquelle l'habitude du malheur avait mis des sourdines. Tout autour de l'habitation s'étendait une terre aride et pâle, où le sable perçait sous les mottes brunes, parmi les pierres et la bruyère : c'était la leur, et, par lâcheté, accoutumance paresseuse, inutilité de se débattre contre le sort, ils la laissaient improductive.

Un des aspects de la Campine nous fut révélé là, en cette sentine puante et ce délabrement sordide au milieu desquels, plus mal qu'en un terrier, vivait toute une famille. L'âpreté des batailles contre le sol, les éléments, l'inclémence des saisons suscite par moments, en effet, chez ces colons si peu payés de leurs sueurs et fléchissant sous le mal de l'existence, une renoncement farouche qui lentement les mène à la prostration et ne leur laisse plus que la force de souffrir, dans une détresse devenue comme le fond même de la vie. Celle misère qui s'abandonne est l'envers de l'opiniâtre et résistant effort du travailleur sur qui les rigueurs de sa condition n'ont pas de prise et que plus haut j'ai montré, penché pardessus la glèbe et la bêchant à coups furieux, dans un errènement sans trêve.

Braesschaet, qui m'offrait un si lamentable tableau, pousse à la débandade, à travers le déroulement des sables, sur des rangées inégalement espacées, un groupe de maisons, d'abord assez serrées aux approches de l'église, et qui ensuite s'espacent à mesure qu'on s'écarte du centre du village. Le pavé s'allonge à travers l'agglomération, large, bosselé, à toute heure battu par les équipages du train, les voitures d'ambulance et de munitions, les galops de l'artillerie; et ce grand passage, cet appareil militaire, déterminés par le voisinage du Polygone, lui donnent vaguement l'air affairé et bruyant d'un bourg en temps de guerre. A une lieue environ de la bourgade, se massent avec une régularité géométrique les construc-

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tions militaires édifiées en vue de l'exercice du tir au canon; elles bordent une plaine presque unie, pommelée de bouquets de pins sylvestres et de taillis de chêne, et entrecoupées de jardins légumiers, de haies vives et d'arbres fruitiers.

Toute cette partie de la contrée s'est amendée sous le coup de collier fraternel du soldat et du paysan, attelés à la même charrue et défrichant d'un commun ahan la lande rebelle. Ce que des religieux, les robustes et courageux trappistes de Oostmael, ont fait pour la zone où s'élève leur abbaye, transformant en champs de fourrages et de blés, en potagers grassement fertiles le « Zand » infécond, prolongé partout autour d'eux comme une terre morte, avec une succession ininterrompue d'herbes pâles, de bruyères et de joncs, les troupiers belges l'on fait pour les sables au milieu desquels se dressent leurs installations. Plus au nord de la province, vous verrez pareillement, entre Hoogstraeten et Merxplas, vastes pénitenciers régis comme des colonies, le vice, la misère, l'oisiveté, réglementairement embrigadés, s'employer au travail de la terre, collaborer à l'œuvre générale du défrichement, graduellement amener le bien-être dans le pays circonvoisin. Il n'est pas jusqu'à cette autre colonie, plus sinistre encore, bien qu'elle serve à un genre d'internement différent, Gheel, qui n'apporte des bras à la tâche commune. Là vit un peuple sombre, dans les hébétudes et les hallucinations de la folie ; chaque paysan héberge chez lui un ou deux fous, selon sa maison ; et tous mènent ensemble une vie rustique, où le travail souvent met un frein à la fureur des démences. Ainsi le religieux, le soldat, le dangereux vagabond des villes et le pauvre être privé de raison lui-même ont, petit à petit, fertilisé le sol rebutant et dur.

Ce serait, d'ailleurs, donner une idée erronée de la contrée que de s'appesantir exclusivement sur la misère du petit cultivateur. Gomme le Polder, la Campine a ses grandes exploitations, ses fermes entourées de champs cultivés sur de vastes espaces, ses troupeaux de bœufs et de moutons paissant dans l'herbage ; mais l'aisance ici est achetée au prix d'un labeur plus ardu et, même chez les riches fermiers, ne stimule pas la belle ordonnance de la maison, le train généreux de la vie, l'abondance des repas, le goût de la parure et des joyaux. Les femmes, plantureuses et grasses dans la région fertile, d'une chair alimentée par des sèves riches, comme de la belle boucherie saine, sont, dans les pays du sable, maigres, sèches, ratatinées, la peau terreuse, sans grâce et sans coquetterie. Encore bien plus l'homme, cassé par les labours, mal nourri, tenu en défiance perpétuelle par la fortune incertaine, s'écarte de l'ample structure du Flamand pléthorique. Un fond de sauvagerie farouche perce sous les visages, comme une rancune contre la glèbe hostile, cause de la rudesse de la vie. Constamment une âcre odeur de tourbe, des mofettes marécageuses et fermentées, empestent l'air ; les bêtes elles-mêmes, languissantes, avec des mélancolies dans l'œil, arc-boutent des carcasses évidées sur de minces jarrets. On est loin des vaches découpant, dans les hautes herbes des pâturages de Santhoven, de Hoevenen et de Santvliet, leurs grandes croupes cabossées, des énormes porcs gorgés d'aliments et pareils à des boules de suif, des pesants chevaux musclés dont la robe, lisse et bien tendue, se lustre de luisants de satin. Le pacage n'offre, dans ces latitudes broussailleuses, que de la maigre terre pelée, et l'insuffisance de cette nourriture fait paraître l'animal souffreteux et rabougri. Au lieu de paille, une litière de feuilles sèches et d'aiguilles de sapins garnit les étables, où se meuvent, dans les bouses et le suint, des ossatures efflanquées. La vaillance, toutefois, demeure le caractère de la bête, comme de l'homme, en cette vie qui semble précaire. Qui ne s'est attardé à regarder un petit cheval, écharné et nerveux, traîner, dans le sable où les roues s'enfonçaient, une charrette grinçante sous son faix, et ailleurs une paire d'aumailles, le flanc caverneux, tirer le soc à travers les sillons pierreux, d'un pas régulier ? Tenant le coutre ou marchant le long des ridelles, le conducteur sifflait dans ses dents un air triste et doux, que rythmait la marche lente de l'attelage.

PROVINCE D'AN VERS

Tout a changé d'aspect, au reste : non plus que vous ne voyez les toisons épaisses et les robes touffues sur les échines animales, vous n'apercevrez les chars, lourds de moissons et élevés comme des tours, qui oscillent dans les chemins du Polder. Le véhicule, léger et monté sur de hauts essieux, pour ne point s'ensabler, participe de la maigreur de l'attelage; plus massif, il aurait peine à fendre la mêlée des bruyères et s'attarderait dans les croulières. Généralement un bœuf est au timon ; sa force égale et mesurée, sa docilité patiente, sa robustesse qui le rend propre aux besognes pénibles, en font un auxiliaire recherché; on l'emploie au labour, au trait, à la meule, et dans le pays de Brasschaet il est même dressé à la course.

Non loin de l'église, dans l'avenue plantée d'arbres qui prolonge la rue du village, chaque année un concours réunit les meilleurs coureurs du pays. Des guirlandes de fleurs au col et des frisettes de papier à la queue, les bêtes sont alignées devant une corde, renâclant et mugissant, chacune ayant à ses côtés le bouvier qui doit la monter. Rangée le long de la piste, la foule attend, entame des paris, piétine, et tout à coup une clameur s'élève, le sol tremble, un souffle précipité et chaud gronde, avec un bruit de vannes ouvertes : le signal a été donné. Excités par les talons qui labourent leurs côtes, les poings qui cognent leurs frontaux, le rebondissement des rustres sur leurs croupes, les pesants animaux trépignent, s'ébranlent, se lancent, roulent par l'arène, dardant en avant leurs cornes recourbées. Leurs yeux s'allument de rayons phosphorés ; leurs flancs résonnent comme des tambours; et de leur mufle pend, en longs filets, une bave argentée. Sur leurs vertèbres se démènent des êtres encolérés et hurlants, dont la frénésie redouble à mesure que se rapproche le but; et la trombe passe dans un nuage de poussière et de cailloux, pourchassée, à grands coups de trique, par le village entier, qui à son tour s'est rué dans l'allée. Le cœur froid des Campinois bat alors d'un mouvement pressé ; des injures sont proférées contre les bœufs trop lents; des mains se tendent vers les autres, plus rapides; et l'immense bousculade ne cesse qu'après que le vainqueur, exténué, fumant, le ventre anhélant et caverneux, s'arrête enfin, sur ses jarrets qui se dérobent, près du poteau d'arrivée. Puis le bœuf est ramené triomphalement à sa crèche, et tout le jour les fermes s'éjouissent dans des liesses.

Les occasions de bombance sont rares, du reste, en Gampine ; tandis que dans les gros villages du Polder on lampe et bâfre, à propos de tout, fêtes patronales, jeux sous la tonnelle, parties de tonneau et de tir à l'arbalète, godailles d'élections, le paysan du Zand mène dans sa métairie une vie sévère et parcimonieuse. 11 n'a cure des embellissements de l'intérieur, des belles chambres entretenues dans une reluisante propreté, des garde-robes bondées de vêtements et de linge; une crainte d'étaler son bien-être, peut-être aussi l'inquiétude des mauvais esprits rôdant par la lande, avec des convoitises vindicatives pour les ménages heureux, lui fait rechercher le silence et l'obscurité. Une vaste pièce, enfumée par latre où flambent des amas de tourbe, sert à loger la famille, à prendre en commun les repas, à traiter les affaires, à recevoir les hôtes ; dans le mur, échaudé une fois l'an, sont percées des alcôves ; et des poutres du plafond, noircies comme du bois carbonisé, descendent des jambons, des pièces de lard, des chapelets d'oignons. Une couche terreuse, comme une crasse de vieille bouse, embrunit les bahuts, les chaises, les tables, le plâtre étendu sur la brique, et semble monter aux visages, les hâler d'une patine bistreuse. Dans la pénombre, sous le jour bas des fenêtres, un dressoir aligne ses assiettes bordées de listels en couleur, ses brocs de faïence, ses grandes cafetières en cuivre rose, et sur le crépi sont accrochées, de distance en distance, des estampes encadrées de bois, des images de petites Vierges sous verre, décorées de touffes de buis. Dans le retour de la haute cheminée à manteau, frangée d'un lambrequin tuyauté, une vieille canardière suspendue trahit des goûts de chasse

et de braconnage. Et proche des créatures humaines, dans des étables délabrées, ruminent les bœufs, vautrés sur de maigres litières. La sombre estampe des «Maigres», de Breughel de Velours, revient alors à la pensée, contrastant avec les aises gorgiases des « Gras », les paysans plantureux du Polder. Au dehors, plate, coupée de fondrières, deci delà rayée d'un rang de baliveaux, la lande s'allonge, sous le midi qui la gerce, sous le couchant reflété dans ses flaques en rouges éclaboussures, sous les blêmes lunes farouches qui la peuplent de fantômes.

A Galmpthout, brusquement elle se redresse, dans un soubresaut de dunes hautes par moments comme des montagnes. De même que Brasschaet, qui a aussi sa colonie d'artistes en quête d'impressions sauvages et fortes, c'est ici un endroit recherché des peintres : toute une école s'est formée à l'étude de cette nature sévère, les Baron, les Heymans, les Asselbergs, les Coesemans, les Verstraete, et leurs grands parasols gris arrondissent, été comme hiver, dans l'étendue rose ou blanche, selon la saison, leurs dômes de gros champignons.

Quand, à la descente du train, on a suivi pendant quelque temps la chaussée, dont le pavé s'ensable graduellement et finit par se raviner d'ornières ourlées de mousse, on dépasse bientôt un petit groupe d'habitations coiffées de chaume, dernier vestige humain dans ces latitudes; puis le désert des sables commence. Un moutonnement de toison soulève la plaine, aux bouffées du vent, comme un poil roux de bête que la main rebrousserait, tacheté d'acajous sombres et de feux clair.*, et le pied fait craquer constamment des tiges embroussaillées et courtes, qui se déroulent de proche en proche. Par échappées un mince chemin décrit des serpentaisons, rayant la masse brune de son ruban clair. Il est le fil conducteur en ces larges espaces, où l'on risque à tout bout de champ de s'enfoncer dans un marécage et qui, aussi bien que les forêts enchantées, multiplient les sortilèges pour égarer le voyageur. Un silence morne pèse sur l'étendue, troublé seulement par le froissement long des bruyères et le zou endormeur de la brise sifflant à vos oreilles; pas d'oiseaux, si ce n'est un épervier fendant l'air, tache noire flottant dans les hauteurs du ciel, ou un vol d'alouettes planant dans une vibration argentée.

Au loin, les dunes mamelonnent sur l'horizon, par bosses inégales, avec des crêtes dentelées ou coniques, comme des vagues figées, et l'on a l'impression d'une mer prochaine, apparaissant tout à coup derrière leurs sables d'un jaune mat marbré de plaques de sombre verdure. De leur sommet, c'est une mer, en effet, qu'on aperçoit, mais solide, déferlant au large dans une houle de végétations rabougries et tortillées. Des flaques d'eau écaillées de reflets de ciel miroitent par endroits, comme un trou d'azur dans la sombreur universelle. Aux limites du ciel, un clocher aiguise sa pointe, un bois de sapins plaque sa masse foncée, un train qui passe prolonge sa fumée; et quelquefois une charrette attelée d'un cheval, un troupeau de moutons, une silhouette d'homme, comme perdus dans l'énorme lande, passent, décroissant petit à petit et finissant par ne plus être dans la perspective qu'un point imperceptible sur lequel se referme l'espace. Au ras du sol, de longues bandes d'ombres se meuvent, ondulent, ressemblent à de la terre qui se mettrait à marcher, tandis que de lourds nuages, formés des vapeurs suées par les marais, se balancent dans les fluides transparents du ciel, tout doucement ensuite se dissolvent sous la chaleur du jour. Toute la plaine s'enfonce dans un brouillard fumeux de métal en fusion. Une évaporation perpétuelle communique à l'air comme le tremblement d'un voile frissonnant, à travers lequel le paysage semble osciller dans des apâlissements de clarté.

C'est ainsi que m'apparut la contrée quand je la vis pour la première fois. On touchait aux derniers jours d'octobre, et le soleil ne projetait plus dans la noue mélancolique qu'une

PROVINCE D'ANVERS. 2il

chaleur attiédie. Des rouilles de pluie ensanglantaient le sable des sentiers, mais les mousses s'allumaient encore, sous le froid rayon, de flambes vertes et jaunes, de phosphorescences, d'éclairs sourds de fluorines et de cuivres arséniatés, comme ces velours merveilleux dans lesquels la chimie fait passer un frémissement vague d'animalité; et la bruyère, défleurie par touffes, s'aigrettait de plumets violacés, comme d'un reste de jeunesse demeuré à travers les premiers frimas.

Il eût fallu revenir l'été, alors que la grande terre sombre connaît les allégresses amoureuses, rutile comme un prodigieux bouquet, s'effume en des floconnements de nuées irisées, halctte dans les vents brûlants, et que, par-dessus le fourmillement des longs lézards noirs

Dessin de Th. Yerstraete.

DUNES DE CALMPHOUT.

et le créeellement des stridentes cigales, tremblent, dans la fournaise de l'air, de longs vols de papillons ocellés. Le souci du labeur quotidien ne m'a pas permis de réaliser ce désir; il m'eût été doux pourtant de goûter l'anéantissement des midis dans ces latitudes en fleur, après les avoir vues à travers les pâleurs automnales; chaque fois qu'un peintre, aux Salons, fait saigner à la lande campinoise le rouge sang des floraisons, sons les gloires embrasées de juillet, je sens se raviver le rêve d'aller m'enterrer tout un été dans la chaleur pacifiante des dunes.

Des chênes nerveux et trapus ont pourtant trouvé le moyen de vriller de leurs actives racines ce sol de fer et de pierre. A l'est de Calmpthout se déroulent de grands bois, et leur ligne s'étend, presque sans interruption, jusqu'à Hoogstraeten, une rue montant entre deux files d'arbres derrière lesquels s'alignent des maisons basses et lavées au lait de chaux. Rien.

2i2 l'A BELGIQUE.

dans la placide bourgade, ne rappelle plus la baronnie du treizième siècle, hormis le château des anciens seigneurs de Cuyck, demeuré debout dans l'écroulement de leur puissance; mais, par une dérision cruelle, laitière demeure s'est transformée en un dépôt de mendicité, et des vagabonds, des loqueteux, des claque-patins, toute une vermine sociale pullule dans le logis déchu des hautains barons exterminateurs. Près de là s'élève une belle église ogivale

tertiaire, décorée de stalles et de verrières, et dont l'ordonnance fleurie perpétue, dans la médiocrité des jours présents, la tradition d'une splendeur lointaine.

Hoogstraeten, Herenthals, (llieel, Moll rompent, avec leur air de gros villages, la monotonie de la plaine campinoise. Quelquefois, comme l'hôtel de ville d'Herenthals, un vestige historique arrête l'attention ; mais de plus en plus le passé recule devant la conquête chaque jour élargie de la terre. A Turnhout, le chef-lieu de la contrée, une certaine activité industrielle, concentrée toutefois aux abords des fabriques de coutil, de toile et de cartes à jouer, se mêle au ronron assoupi de l'existence semi-rustique et semi-bourgeoise.

PROVINCE D'ANVERS

Ce n'est, à tout prendre, qu'une agglomération un peu plus populeuse que les villages de la région, mais non moins perdue dans la bruyère qui l'isole, une sorte de béguinage flamand, coulant des jours languissants et pareils, dans une placidité que ne troublent pas les agitations des autres villes. Des luttes religieuses du seizième siècle, dont elle eut tant à souffrir, la petite cité n'a gardé que la torpeur qui suit les grandes crises, et cette torpeur dure toujours, la tient ensevelie toute vive dans un silence claustral. Elle ignore les luttes politiques, ne sait rien des fureurs des partis, et, les genoux ployés devant ses crucifix, s'enferme dans la dévotion.

Turnhout la cléricale est mieux défendue contre les idées modernes par son désert que

dessin de Constantin Meunier.

A l'abbaye de la trappe.

par une muraille chinoise. Il semble, au surplus, qu'elle se ressente des approches de la grande maison religieuse que des moines chassés de France, au temps de la Révolution, vinrent ériger en plein milieu de la bruyère : quelque chose du silence des cloîtres se prolonge jusque dans ses murs, et elle est la préparation aux austérités que le voyageur rencontre bientôt sur sa route. Entre Westmael et Oostmael se dresse un vaste carré de constructions en briques : c'est la Trappe. Aucune ornementation ne trahit au dehors l'importance de la maison; elle ressemble à une vaste métairie, l'église et les cellules au milieu, les granges, les étables, les écuries, les ateliers et la brasserie rangés autour en carré. Un peuple d'ombres y vit dans le travail et l'abstinence, ayant renoncé au monde, laissant se cicatriser les stigmates saignants de la vie sous les plis pesants de la robe de bure. Beaucoup de ces hommes voués aux durs travaux manuels ont, en effet, connu les passions, et, le cœur en lambeaux,

sont venus chercher un refuge contre eux-mêmes dans ce port ouvert aux douleurs humaines. Nulle pensée mondaine ne les ,distrait de leur éternel labeur; levés avant le jour, sitôt laudes et matines entendues, ils partent pour les champs, défrichent la lande, ameublissent la terre, la rendent propre à féconder la sueur de ceux qui viendront après eux; et du matin au soir, sans lassitude, le corps ployé, ils poursuivent leur œuvre de colonisation. Vous les verrez, par le soleil et la pluie, le crâne couvert du capuchon brun et la robe relevée jusqu'à la ceinture, profiler dans la plaine leurs sombres silhouettes, comme des galériens attachés à la glèbe. Tous cependant ne s'occupent pas du hersage et du labour; chaque aptitude trouve chez eux son emploi , et les uns sont forgerons , charpentiers , tourneurs , mécaniciens , les autres fabriquent le pain et la bière, d'autres encore remuent les litières et conduisent les attelages. Chaque jour amène régulièrement les mêmes besognes et les mêmes pratiques; le temps qu'ils ne donnent pas au travail des bras, ils le passent en méditations. Immobiles alors, dans l'église où personne du dehors ne pénètre, si ce n'est dans une loge grillée de laquelle on peut suivre les offices, ils ont l'air, sous leurs rigides suaires, de saints pétrifiés. Par moments ils s'étendent sur la dalle, de toute la largeur de leur buste, et demeurent ainsi longuement prosternés. Puis tous se relèvent, et leurs formes droites décroissent avec lenteur dans les corridors. Un mutisme absolu est leur règle : seul le père chargé de recevoir les étrangers parle dans le silence morne du cloître; et cette voix, qui soupire plutôt qu'elle ne s'exprime, ressemble au vent passant sur des tombes.

Toute cette ruche travaille continuellement, sans hâte comme sans défaillance, et, si détaché qu'il soit des choses terrestres, chacun de ces longs fantômes accomplit une tache de laquelle il ne se départit pas. La mort seule met trêve à son labeur. Une fosse, toujours ouverte dans le jardin, rappelle la fin de tout; elle ne se comble que sur le dernier trépassé; et une fosse nouvelle est creusée aussitôt après, attendant la proie prochaine.

A force de persévérance, l'exploitation des trappistes a prospéré; actuellement elle s'étend sur plus de six cents hectares de terrains, et dans ce grand espace, la terre arable a partout remplacé le sable et la bruyère. Rien n'est mieux tenu que leurs étables, et la bière qu'ils brassent pour le dehors, fermentante et onctueuse, a le goût puissant du houblon.

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