TRAPPISTE EN PRIÈRE
Dessin Je Seeldrayers
TRAVERSÉE d' ANVERS A LA TÊTE DE FLANDRE.
La traversée. — La terre des Flandres — Saint-Nicolas — Le jour du marché. — Coins de vie de province.
Le carillon. — La mort dans la vie.
Nous étions quatre qui, par une claire après-midi de février, prenions, à Anvers, nos billets pour Saint-Nicolas. Chacun de nous connaissait les Flandres pour les avoir vues maintes fois pendant la saison qu'on est convenu d'appeler la belle saison, — comme si toutes n'étaient pas également attirantes pour le touriste véritable, capable de découvrir des beautés, même au cœur du plus rude hiver. Et justement nous étions de ces voyageurs obstinés que ne rebutent ni les pluies d'octobre, ni les grêles de mars, ni les calcinants soleils d'août, et pour qui les saisons sont de miraculeux décorateurs, d'un caprice inépuisable auquel se renouvelle constamment la nature.
Nous avions donc rêvé de surprendre la campagne flamande dans le sévère et joli moment où l'hiver n'est point encore tout à fait expiré, où le printemps ne fait qu'ébaucher son premier sourire, et, le sac au dos, chaussés de grosses semelles à caboches, nous attendions, en vaguant par la gare, le coup de cloche de l'embarquement. Le voyage ici commence, en effet, par une courte traversée : il faut aller prendre le train de l'autre côté de l'Escaut. Enfin les portes sont ouvertes, l'énorme rampe en fer et en bois qui descend au quai gronde sous le galop saccadé de la foule, nous enfilons la passerelle du bateau. Et, pendant une
dizaine de minutes, l'animation du pont, encombré d'un peuple de colporteurs, de fermiers, de belles filles aux chairs luisantes, nous offre un amusant sujet d'observation. Deux rustres titubent, avec des gestes lourds d'imbriaques, devant un groupe de matrones superbement plantées à l'arrière dans de bouffants manteaux de drap noir. Dodelinant la tête, une casquette plantée en cône aigu sur le bout de l'oreille et s'y maintenant par un miracle d'équilibre, les drilles cherchent, au moyen d'une grotesque mimique, à lier connaissance avec les robustes commères, un immobile et béat sourire lubrifié aux lèvres, tandis que d'une main ils s'imposent le cœur et que de l'autre ils déploient la prodigieuse envergure de leurs pantalons de velours qui, tendus, finissent par ressembler à des voiles dans le vent. Autour, un cercle de paysans narquois, la pipe aux dents, s'amuse visiblement de la gêne des trois femmes; mais l'une d'elles, avec un calme junonien, envoie brusquement, d'une bourrade dans l'épaule, rouler à cinq pas d'elle le gars le plus entreprenant.
Stoppe! Le bateau vire lentement du côté de l'cstacade, on abat la passerelle, et nous foulons le sol de la Flandre. C'est le premier pas dans ce jardin du pays de Waes, si fertile qu'on a pu l'appeler « le potager de la contrée ». Les voitures du train sont prises d'assaut parles fermiers et les colporteurs du pont; des bêches, des fourches, des manches d'outils, des sacs, des paniers s'enchevêtrent dans le couloir qui sépare les banquettes; et, comme il n'y a plus de place, des femmes s'asseyent en riant sur les genoux des hommes. Nous nous installons enfin, après d'inutiles efforts pour être à l'aise, dans un compartiment où dix personnes sont déjà entassées. On rit, on crie, on s'interpelle, à travers le ronflement de la machine qui s'est mise en marche, et, de temps en temps, une grosse salive claque à terre avec un crépitement de grêlon contre une vitre. Un brouillard gras monte de cette potée humaine comme d'un terreau en fermentation, mais personne ne fait mine de s'apercevoir de la lourdeur d'étuve qui rend l'atmosphère irrespirable.
Là-bas, sur la terre moite, détrempée par des pluies récentes, traîne aussi le brouillard, mais un brouillard de lumière qui tamise les fonds comme à travers une poussière adamantine. Le train semble l'axe d'une sphère tournoyante où, dans des fluides pâles, sont précipités les campagnes, les villages, les clochers d'églises. Un jaune soleil d'après-midi pompe les eaux du sol, qui s'élèvent en colonnes de vapeur, irisées dans la perspective par le rouge des toits, l'or llave des chaumes, le vert éclatant des carrés de navels. Et, par moments, les arbres, les hameaux paraissent se dissoudre comme des gaz dans la splendeur molle des clartés. Rien ne peut dire la transparence humide et brillante de l'éther : les avant-plans s'envermeillent de tons chatoyants d'écu neuf; le haut du ciel, illuminé d'un bleu doux, lustré, nacré, petit à petit se décolore dans des teintes fanées d'améthyste; et la terre, rose au loin, a l'air d'émerger d'une aurore.
Même dénudés, leurs sillons rebroussés et pointant en crêtes brunes, les champs que nous longeons ont un aspect superbe. Viennent le blé, le colza, le lin, et toute la contrée flambera comme un prodigieux bouquet. Dans les cmblavures, une verdescence pâle est comme le premier accord assoupi de la symphonie prochaine. Hommes et femmes, à plein corps dans la terre, aident à la grande parturition prochaine. Des bustes de paysans surgissent du sol, coupés à la ceinture par la ligne rigide d'un fossé. A temps réguliers, leur torse se penche, avec une pesée lourde sur la bêche, dont le fer, l'instant d'après, s'allume d'un éclair blanc par-dessus la surface du champ, et du matin au soir ce mouvement se continue d une même activité sans hâte. La terre, ici, est toujours remuée à la main, à de grandes profondeurs : on fait une tranchée, dans laquelle l'ouvrier de la glèbe s'ensevelit, bêchant à sa droite et à sa gauche, jusqu'à ce qu'il soit au bout du sillon; puis une tranchée parallèle est creusée, et il recommence, emplissant de ses pelletées la tranchée abandonnée. Des saisons entières
LA FLANDRE ORIENTALE
il vit là, dans l'humidité froide des deux murs bruns entre lesquels s'avance sa besogne, traînant aux pieds de vastes sabots bourrés de paille. Mais la terre le prend aux jambes, après quelques années de son dur labeur; quantité passent l'hiver dans Latre, torturés par les rhumatismes et perclus.
Déjà apparaissent les petits champs bordés de taillis qui, dans le Polder, offrent le plus ordinaire aspect des cultures flamandes. Cependant ce n'est encore que l'exception : la division de la grande plaine verte en petites enclaves presque égales ne commence véritablement qu'après Saint-Nicolas. Plus généralement, des lignes d'arbres coupent la campagne, ypréaux, ormes, chênes maigres et tortillés, et quelquefois une double rangée parallèle suit les sinuosités d'un chemin qui se perd au large. Pas d'horizon : la jonction du ciel et de la (erre est presque universellement masquée par les plantations ou les toits d'un hameau. A ebaque tour de roue, on aperçoit, disséminées ou groupées dans la reculée, des maisons basses et trapues, capuchonnées de tuiles rouges, les volets vert cru découpant les murs échaudés qu'on dirait gâchés avec un mortier de fromage blanc. Çà et là, au passage du train, une rue de village débouche sur la ligne, toute droite, avec ses files de petites façades écrasées où le vert, l'éternel vert, délaye ses taches fraîches.
De station en station, notre compartiment s'est vidé sur les quais ; et à notre tour, nous descendons à Saint-Nicolas. Justement c'est jour de marché. Bonne aubaine pour nous, car le marché de Saint-Nicolas attire les terriens de plusieurs lieues à la ronde. La calme petite ville prend alors, pour quelques heures, une animation extraordinaire. Dans les rues, des troupeaux de bœufs roux entre-beurlent leurs grandes échines osseuses; des attelages rustiques brûlent le pavé ; dans les hôtelleries vacarment les tablées de fermiers. Mais c'est surtout la place du foirail qui concentre le spectacle.
Figurez-vous un espace de plus de trois hectares, et dans ce large découvert une multitude de tentes plantées sur piquets, par quinze et vingt rangs compacts entre lesquels tilent des venelles pour la circulation. Là-dessous tout un déballage de petites industries, marchands de ferrailles, de meubles, d'ustensiles et d'outils de toute sorte, de mercerie, de bonneterie, de vêtements, étalés au soleil ou à la pluie dans un immense bariolage de couleurs. Sur le comptoir en plein vent du mercelot s'étagent les pièces de dimite, de gingas, de flanelle et de toile, la rude toile bise des Flandres où les morts sont couchés après y avoir dormi leurs sommes de vivants. Aux crochets du vendeur d'habits pendent des pantalons en drap de cuir, des vestes en velours côtelé, des redingotes de coupe primitive, taillés à larges ciseaux pour des torses épais. Ailleurs, les manteaux de femmes tombent à grands plis droits, avec une envergure de draps de catafalque, les uns doublés de soie riche et garnis de fermoirs en argent, les autres à boules d'acier et en droguet uni. Chez, le voisin s'empilent des pyramides de casquettes, allongées en cônes ou rondes comme des cloches, avec le miroitement des visières de cuir claqué. Les « Campinaires » ont apporté leurs osiers tressés, et les paysans du bord de l'eau, des sparteries grossières, nattes et paillassons. A côté bombent des monts de sabots, évidés dans l'orme et le saule, de toutes tailles, depuis le sabot efïllé et frangé de flanelle denticulée qui chaussera le pied des fermières, jusqu'au lourd sabot à bouts carrés avec lequel le cultivateur foulera la glèbe. Des vitrines de joailleries reluisent non loin, alternant l'éclat dur des ors annelés en chaîne ou façonnés en belières et la pâleur froide des fronteaux et des agrafes en argent. Le bourrelier a rangé en bel ordre ses chevêtres piqués de dessins de cuivre et tintinnabulant de sonnailles, harnois des grands chevaux du pays de Waes pareils aux palefrois géants qu'enfourchaient les barons de fer. Aux champignons de la modiste, semblables à des perchoirs le long desquels s'agiteraient des oiseaux bigarrés, banderole un nuée d'ailes en batiste et en mousseline, coiffes à barbes
ajourées, bonnets fleuris comme des jardins, capulets broussaillés de fanfreluches, profonds chapeaux de paille hirsute qui, les jours dominicaux, se plantent sur les bouillonnées des ruches. Piétés devant les échoppes, les paysans aux larges carrures palpent entre leurs doigts calleux les étoffes, scrutent d'une prunelle d'Argus les tares de la marchandise, ou, les mains dans les poches, couvent de leurs hésitantes convoitises, lentes à se résoudre, les étalages pleins de tentation, tandis que le forain, un malin jamais à court de ruses, caponne pour allécher ses clients. Les sarraux indigos, apanage des aborigènes, les courtes vestes fermées de brandebourgs qui, chez le métayer du Polder hollandais, s'accompagnent d'un chapeau haut de forme, les blaudes couleur de lin en fleur, vêlement dislinctif des marchands de bestiaux, s'entremêlent, baguenaudent, flânent, avec des lenteurs lourdes de coléoptères, parmi les sombres mantes flottantes et les coiffures enrubannées des natives de Flandres, les grosses jupes ballonnées aux hanches et les bonnets tire-bouchonnés de spirales d'or des contadines zélandaises. Les unes et les autres, piquées par l'ardillon des coquetteries, encombrent les boutiques de joailleries, épiant le scintillement des stras et des chambourins, ou bien mirent dans la glace éraflée de la modiste, une fine commère ! leurs grosses joues saines serties d'une coiffe à l'essai.
Cependant la foule, depuis quelques instants stationnaire, reflue vers un antique raticr, braillant d'une voix de fausset les mérites de sa « mort aux rats », à deux pas d'un ménétrier, rouleur de kermesses, lequel, debout sur une chaise, dégoise une complainte tragique en raclant son violon. Des camelots çà et là ont dressé des établis par-dessus lesquels ils font des gestes insinuants, éblouissant les femmes du chatoiement de leurs bagues ; et des marchands de pâtisseries poussent un aigre cri d'appel, l'épaule sanglée de la bretelle qui leur retient Inventaire sur le ventre. A mesure que l'heure avance, les sollicitations des margoulins deviennent plus pressantes. «Holà! homme cossu, beau garçon, coq de village, ohé ! ho ! dame fermière, et vous, fille bien en point, la riche héritière, achalandez mon fonds et faites luire au clair soleil vos rouges liards ! » Les merciers cognent leur traiteau du plat de leurs aunes; les bourreliers mettent en branle le carillon des licols; quelquefois une facétie est risquée par un casqueticr qui, avisant un béjaunc, lui enlève dextrement le couvre-chef de la nuque et y substitue un de ces dômes mous, soufflés comme des vessesde-loup. Sur le grondement sourd des voix d'hommes brociient des chamaillis de timbres féminins; poings sur la hanche, acheteuses et trafiquantes marchandent acrimonieusemenl ; les reparties s'entre-croisent ; on cric, on piaille, on se dolente ; et les marchés ont l'air de combats.
Là-bas, sur un des côtés de la place, des barres de fer maintiennent la poussée des bœufs dont les ravineuses ossatures, émergeant d'un chaud brouillard, s'alignent par longues files moutonnantes et qui, cornant, le mufle haut, mêlent leurs meuglements au vacarme de la foire. Une senteur musquée d'étable monte de toute cette riche viande animale, parmi laquelle rôdent, les semelles embousées, la lanière des triques enroulée à la main, les bouchers rougeauds, supputant de l'œil les quartiers de chair saignante que le dépeçage mettra sur l'étal. Au ras des trottoirs, d'innombrables véhicules, tombereaux, charrettes à ridelles, cabriolets posent sur leurs brancards dans un enchevêtrement de jantes et d'essieux crottés de glaise ; et ce défilé de carrosserie rustique continue dans les rues circonvoisines, devant les auberges où, tandis que leurs maîtres, les fermiers râblés et douillards, lampent, en renversant le torse, 1' « uitzet » frangé d'écume, les chevaux se ravigourent avec de pleines auges d'avoine. Les ferments du houblon peu à peu surexcitent les cerveaux : des tables montent de tonnantes hilarités ; les affaires faites, chacun se gaudit à l'idée du gain conquis ; et de lourds biftecks, flanqués de pommes de terre, viennent réconforter la bonne humeur
LA FLANDRE ORIENTALE
des estomacs. Puis, midi sonnant, une pluie de notes ailées tombe du joli campanile de l'hôtel de ville sur la débandade des lentes, lentement dispersées.
Cependant l'animation ne cesse pas immédiatement dans la ville. Toute une partie du jour, le verbe rude du Poldérien roule sous les plafonds bas des cabarets, avec le bruit ronflant de la boule qui abat les quilles. Et la lente mélopée parlée du terrien hollandais, pareille au vent qui chante dans les marais, la parole saccadée du Campinois, naturellement brève dans une contrée où la bise souille du large et emporterait en lambeaux les phrases trop étendues, ont l'air d'échanger des confidences dans l'àtre. Des bœufs accroebés à l'anneau de 1er scellé au seuil des hôtelleries écorchent le mur de la pointe de leurs cornes, en beuglant après le marchand attablé à l'intérieur devant les demi-litres mousseux. Ballottant leur pis entre leurs jarrets cagneux, des vaches passent par bandes, ramenées à l'étable ou conduites au boucher, avec leur grand œil clair comme un miroir. Et Hic ! flac ! au pétardement des fouets, les carrioles allument le pavé, enlevées par celte solide race de chevaux pansus et rouges dont la sole, large ferrée, s'empreint comme un pilon dans les ornières du chemin. Luttant presque de vitesse avec leurs enjambées, des attelages de grands chiens à poil dru, au nombre de deux et même de trois par atlelage, emportent, dans un tournoiement furieux de roues, les forains accroupis, gaule et rênes en main, par-dessus leurs étalages replovés. Et l'air est déchiré de rauques abois, de martèlements de sabots, de grincements d'essieux, de colloques cahotés au roulement des voitures. Puis le soir coule ses silences sur les tapages décrus du côté des campagnes, et dans les estaminets de la place, à grande eau lavés des souillures du jour, les familiers se rangent en cercle autour de la partie de cartes, en fumant le noir tabac d'Harlebeke.
Nous faisons comme les vieux bourgeois de Saint-Nicolas. Dans un café tapissé de papier à ramages, une collection de têtes molles et assoupies, empreintes, les unes, de mélancolie résignée et, les autres, de santé bassement jouissante, nous dévoile d'abord la torpeur ruminante et les lentes dégradations de l'existence casanière. Cependant, au « café catholique », — car dans la plupart des villes belges, aussi bien dans les Flandres qu'au pays wallon, les divisions de l'esprit public pénètrent au cœur même de la vie, — la gesticulation et les voix trahissent une intensité plus expansive. Quelque chose de l'ardeur des guerres de religion est demeuré partout ici dans les partis en présence. Aux champs et à la ville même, le prêtre commande, maître absolu des volontés ; en temps d'élections, il mène lui-même ses ouailles aux urnes, presque semblable à un chef de partisans.
Nous pénétrons ensuite au « café libéral ». Une labiée de francs buveurs s'y gausse des « jappeneus », ironie qui s'applique au parti adverse et se traduit en français par cet équivalent : les nez blancs. Un blondin, monocle à l'œil, frais émoulu des cours universitaires, tout à coup se met à pérorer sur les libertés modernes. Le « baes », en train d'enfourner une pelletée de charbon dans le poêle, s'interrompt pour hocher la tête, avec une satisfaction visible. C'est qu'en province un café libéral est libéral jusqu'au comptoir inclus. Dans leur petite cage accrochée au mur, les serins braillaient à tue-tête pour tuer le chant des serins catholiques, à l'autre coin de la rue.
A dix heures, une petite campane aigre soudain grelotta dans le vide de la ville; et ce tintin, qui avait l'air d'une voix très vieille, nous rappela les sonneries du couvre-feu. Avait-elle assez sonnaillé, l'ancienne, pour les vieilles et les jeunes, l'heure de se mettre au lit, avec le faix des longs jours inutiles sur l'échiné! Alors, la Nuit, ce grand chat noir qui ronronne, prend vraiment possession de la maison, accroupi de tout son long à travers les escaliers, de la cave au grenier. Assez veillé ! La bourgeoise met sa cornette et serre jusqu'au lendemain son tricot : on a ratissé les cendres du feu, soufflé la chandelle, tourné deux fois la clef dans le palastre.
Il y a une demi-heure que nous avons quitté le « café des Gueux », injure archaïque jetée aux antiprêtres et ramassée par eux comme une gloire, et nous voici derechef, sans avoir quitté la place, gobelottant dans un cabaret de vieilles gens, enfumé comme l'esprit de ceux qui le hantent. Sur des rayons cloués au mur, des bocaux à cornichons s'alignent, symbole des idées du cru, confites, comme ces amies du bœuf bouilli, au vinaigre du train-train journalier. Près du casier aux brocs, un bataillon de pipes culottées s'insère aux entailles d'une planchette, et chaque entaille porte un nom, celui du propriétaire de la pipe. On nous montre un nom, inscrit il y a quarante-huit ans, et on nous signale ensuite l'heureux homme qui, depuis cette moitié de siècle, tous les soirs, au même coin de table, n'a jamais manqué de vider ses trois chopes en jouant aux caries le « siuosejas » ou le « pandour ». Des cataclysmes ont bouleversé le monde ; lui n'a rien senti : et, comme le récipient en terre où grille son tabac et qu'il culotte voluptueusement, lui-même, couleur de buis sous ses cheveux blancs — blanchis comme les vieux chardons dans les sables arides — s'est culotté, antique pipe fumée par le temps.
Au dernier avertissement de la cloche, une à une les pâles et silencieuses silhouettes, ayant rincé d'un suprême coup de langue la paroi des verres, quittent les tables, suspendent aux encoches leurs pipes de Hollande, minces comme des bâtons de macaroni, et, après un lent « goeden avond » (bonsoir) distribué à la ronde, traînent leurs pas d'ombres du côté de la porte. L'heure, cette despote de leur vie, les a touchés du doigt, et, léthargiés, ils vont au sommeil, comme à un peu plus d'immobilité sur leur vie figée.
Autour de nous, la solitude s'est élargie : il n'y a plus que la « baesin » du comptoir, une momie qui ronfle, bras croisés, en attendant notre départ. Tout à coup elle s'arrête de dormir et nous regarde d'un œil étonné. Il est visible que notre présence la gène, comme une chose extraordinaire et presque inconvenante. Nous détalons.
La place, si tumultueuse au matin, est à présent comme une arène après la naumachie. Des réverbères piquent de leurs papillons jaunes l'obscurité oii plongent les maisons. Au large, un bruit de bottes décroît dans le noir. Et, comme dans une église, nous sommes tentés de baisser la voix, pour ne point troubler le lourd silence. Une vibration fend l'air, comme un soupir, et brusquement du mignon beffroi couronné d'étoiles part une volée d'arpèges : c'est le carillon de la demie. « Éberlués, grands fols, coureurs de coquecigrues, semble-t-il nous dire en nous criblant de ses flèches sonores, quelle chimère vous tient à pareille heure errants par la cité ? Ne voyez-vous pas que, mieux qu'un éteignoir par-dessus le moucheron de la chandelle, le bonnet de coton dont elle s'est ceint les tempes va la laisser sans chaleur et sans vie jusqu'à la prochaine aurore ? »
On t'éeoute, brave carillon! Aussi bien une puanteur de vidange s'est répandue par les rues: c'est l'heure où le paysan vient emplir ses tinettes à la ville du résidu fétide des fosses. Et cette pestilence nous suivra d'étape en étape comme l'haleine même de la terre flamande en fermentation.
L'office du malin. — Le réveil d'une petite ville. — Les industries du pays Qamand. — Le lin. — Les sabots. — Tamise. Les paysages de l'Kscaut. — Sainte-Amalberge et l'église qui lui est dédiée.
A pointe d'aube éveillés, deux d'entre nous descendent regarder l'éveil de la ville. Des ouvriers traversent la place, cognant le pavé de leurs sabots, blêmes dans le matin frigide. Din drelin ! tintent doucement lcs-premières cloches. Alors une rumeur, sourde encore comme le
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bruit lointain d'une eau qui s'épanche quand les vannes sont levées, lentement s'accroît derrière les portes. Çà et là des volets battent contre le mur, des tètes apparaissent aux seuils, une boutique s'ouvre, puis une autre, sans bâte, comme ayant regret à la vie. Dans le brouillard, Notre-Dame de Bon-Secours dresse ses contreforts blancs, entre lesquels la pointe des hautes fenêtres se rubéfie. De furtives figures capuchorinées du « kapmantel » ayant disparu par l'huis entre-clos, nous pénétrons à leur suite dans l'église, toute baignée encore de nuit et où cependant, comme la mer éclaboussée par les jeunes clartés de l'orient, les ténèbres commencent à s'apâlir sous l'élucescence des grandes baies. Proche du chœur, dans le cercle jaune des lampes, un petit peuple d'hommes et de femmes courbe le front sous le geste du prêtre, dont la chasuble s'enflambe au reflet des cierges. Aux voûtes, dans les bleus d'une décoration
Dessin de Xavier Mellery.