EN ATTENDANT LE TRAIN DU MATIN
byzantine, s'allument des étoiles d'or, et les piliers, polychromés de dessins géométriques, ont l'air de vieux troncs imbriqués de rugueuses écorces. Un peintre décora le maître autel d'une grande fresque plate dont les creuses tonalités nous apparaissent, à travers la lumière oscillante des flambeaux, décolorées à l'imitation des tons d'une tapisserie ancienne. Cependant l'officiant, après avoir déposé les hosties dans le saint ciboire, se tourne vers les fidèles : l'un après l'autre, on les voit se détacher de leurs chaises et se diriger vers le banc de communion, avec des glissements mous, comme un vol d'âmes attirées vers la divine nourriture. Quelques carnations de jeunes filles, toutes pâles dans le petit jour grandissant des fenêtres, mêlent leur blancheur laiteuse aux faces jaunies des vieilles. Et parmi les hommes, il y a des têtes desséchées, aux yeux immobiles, et pareilles à des visages de moines dans l'ombre froide des couvents.
Dehors, la vie s'est activée, sans grand bruit toutefois; des groupes hâtent le pas du coté des fabriques; un petit flot d'hommes et de femmes se dirige vers la station. A cette heure matinale, le bourgeois, que rien n'appelle à la rue, tient encore ses volets clos, et les besogneux seuls, les gens des petits métiers pour qui le travail commence à l'aube, arpentent le pavé. Quand nous pénétrons dans la gare, la salle des troisièmes est déjà emplie. Autour du poêle en fonte ronflant et rouge, des portehalles, entrés en soufflant dans leurs doigts à cause de l'air très vif, font cercle, la pipe aux dents, et causent de leurs affaires. La plupart se plaignent des lenteurs de la vente : un malaise règne dans les campagnes; même les grands fermiers demandent de forts rabais. Pour ces humbles coureurs de clientèle, colportant leur industrie par les champs et dont toute la marchandise tient dans une marotte, le grand ennemi, c'est le chemin de fer. Avec lui, plus d'achalandise chez le paysan un peu aisé : celui-ci préfère acheter à la ville, où le train l'emporte en une demi-heure. Et il ne reste alors que les ouvriers, les valets de ferme, les faméliques, une population dans la gène et sur laquelle il n'est pas facile de pratiquer des saignées.
La veille, quelqu'un nous avait expliqué les causes de cette situation tendue; autrefois le lin était cultivé sur des espaces considérables et faisait vivre largement le petit paysan : la récolte terminée, on allait vendre à la ville le rendement des champs, ou bien le marchand prenait la récolte sur pied ; et, dans le vaste développement de l'industrie linière, tout le monde trouvait son compte. Depuis, une nouvelle matière textile, venue d'Amérique et dont on a acclimaté la culture dans le pays, tend à supplanter l'antique culture du lin. Le paysan, naturellement, voyant son gain baisser, s'applique à une exploitation plus productive. S'il sème encore la graine qui l'enrichissait dans le passé, c'est par petites quantités, et, dans les métairies un peu abondantes, pour le linge de la maison.
Le lin n'était pas, du reste, l'unique bien-être de la contrée : il y avait aussi la saboterie, qui, pendant longtemps, battit son plein dans tout le Polder. Mais là, également, l'activité a baissé : à la place de l'exportation, c'est l'importation qui est venue, et toujours l'importation américaine, ce torrent qui envahit tout, et, avec ses bas prix, anéantit la concurrence. En 1800, un million de sabots partait de toutes les huttes de sabotiers disséminées dans les hameaux : la campagne slridait d'un incessant bruit de varlopes et de forets; et l'été, l'hiver, sans qu'on connût le chômage, les charrettes des colporteurs roulaient par les chemins, chargées de hautes piles de sabots. En ce temps, il est vrai, le sabot était la chaussure du fermier aussi bien que du vacher, et il y en avait de toutes les qualités, depuis la massive paire à peine équarrie, taillée à même le bois, jusqu'au bloc soigneusement dégrossi et qui sous l'outil prenait des airs déliés de sculpture. Maintenant le bon marché des souliers de cuir, embarqués par flottilles sur les quais américains, a ruiné à pou près la naïve industrie dont les générations se transmettaient les secrets.
(les doléances, qui nous contestèrent plus d'une fois, trahissaient le bouleversement qui s'est partout opéré, en Flandre, dans les conditions du travail local. La fabrication des villes empiète sur les vieilles pratiques démodées des artisans rustiques; on se vêt aux champs selon la mode des grands bazars urbains; de tous ces simples métiers auxquels les femmes travaillaient à la veillée, en berçant l'enfant, et les autres qui s'exerçaient sans mise de fonds, avec une bonne paire d'outils, dans un coin de chambre et sur un bout d'établi, il ne restera bientôt plus, absorbés qu'ils sont par le Moloch de fer et de feu dont le symbole sensible s'incarne pour le paysan dans la locomotive, qu'un pâle souvenir, petit à petit dispersé aux lointains de l'oubli.
Nous roulons à présent sur Tamise. Des deux côtés de la voie, la vitre encadre un paysage joli, sans ampleur, bordé partout de lignes d'arbres qui sont comme les haies en plein ciel des petites cultures. Des champs de mince étendue s'alignent l'un à côté de l'autre, tous
LA FLANDRE ORIENTALE
pareils, avec les sillons parallèles d'un récent labour niellant à nu la terre brune, cette terre perpétuellement nourrie d'engrais et qui Heure au large comme un égout crevé. Près du champ, la maison assied solidement ses murs bas sur lesquels pose le toit de rouges tuiles ou de chaume symétriquement tressé. Quelquefois un noyer élargit par-dessus le seuil ses branches noueuses, semblables dans le malin brillant aux rais entortillés d'une eau-forte mordue à plein acide. Et tout à coup les maisons s'entassent, les courtils se resserrent, la campagne s'étrangle en banlieue encombrée : Tamise est devant nous.
A deux pas de la station, un pont de fer énorme enjambe, de son interminable radier, coupé par la ligne de Malines à Terneuzen, l'Escaut, très large en cet endroit. De la rive on dirait une succession d'X entre-croisés, ouverts comme des fenêtres sur l'horizon du fleuve : tandis que, tout pelils sous celle gigantesque architecture, se glissent entre les piles massives
Dessin fie Xavier Melhry.