VUE DE TAMISE
et coulent au fil de l'eau des flottilles de yachts, de lougres, de péniches, de centerboâts, de yoles, de spriets, de baks, de gafelsschips, avec des claquements de voiles pareils à des battements d'ailes de gros oiseaux, des trains filent à toute vapeur sur le tablier, barrant l'air d'un vol de feu, parmi le banderolement des fumées vomies par toutes les ouvertures de la charpente comme par des sabords. De chaque côté des rails, un puissant assemblage de poutrelles et de traverses forme une cage à ciel découvert, longéefpar une passerelle. Et ce pont, avec son passage de monde, ses roulements de trains, ses arches profondes emplies des allées et venues du batelage, toute cette vie de la terre et de l'eau jetée en travers de sa grande ossature de colosse et qui en fait comme un organisme vivant, donne une animation singulière au fleuve.
A peine avons-nous franchi la moitié de l'immense jetée, que nos dessinateurs, émerveillés, se campent, l'album au poing, devant le tableau de la petite ville échelonnée sur la rive avec sa débandade de maisons tirées à hue et à dia. Un grand silence tombe sur nous, quelque
chose d'apaisant cl de doux où l'esprit se recueille en une quiétude de nature; et nous demeurons là, les yeux abandonnés au mouvement des petites vagues qui se brisent contre les piles. Un peu à droite, la vieille église pointe son clocher bulbeux par-dessus un pâté de maisons à pignons dentelés, massées au bord des chantiers et formant un amphithéâtre de toits couleur de sang caillé. Le long du quai, des barques de pêche et des bateaux d'intérieur, la quille à nu, s'envasent dans les limons jaunes, déchaussés par la marée basse. Puis, la ville s'arrête, une ligne d'arbres profilés à perte de vue sur le bas de l'horizon décroit graduellement dans le lointain : c'est la digue, solitaire, avec ses noyers striant le fond brumeux de leurs ramures enchevêtrées. Bientôt, elle fait un coude, étranglant l'énorme nappe du fleuve, pareille à une coulée de plomb fondu ; et au loin, les noyers chevelus ne sont plus qu'un mince ruban tortillé, graduellement effacé dans l'ampleur du ciel.
L'autre rive, elle, s'enfonce dans une étendue de pays, coupée de canaux dont on voit luisarner les eaux, plane, monotone et triste comme ces grands paysages mélancoliques de Ruysdael, éternellement remués par les vents et trempés par les averses. Une sévérité monte des champs noirs, barrés par places d'une broussaille d'arbres, avec, à de longues distances les unes des autres, des fermes lourdement assises comme des bastions. Tout près de nous, planté sur la digue même, dans un bouquet de noyers, un cabaret allume ses vitres au soleil, pareil à la sentinelle avancée de ces campagnes désertes. Les bourgeois de Tamise y vont boire l'été une bière sapide en causant avec la « baesin », une figure triste comme le paysage.
Tandis que nous emplissons nos prunelles de la vision de cette rude contrée, un bruit de maillets martelant les carènes sur des rythmes inégaux nous arrive des chantiers, dans cette paix solennelle d'après-midi mourante. Au large, une barque, glissant au fil de l'eau, met une tache noire sur l'éclat d'argent du fleuve ; çà et là des pales de rames, levées à temps réguliers, ressemblent à de grands faucheux lumineux émergés d'un fourmillement de paillettes; et, par moments, des froissements doux comme de la soie qu'on déplie nous font regarder sous nous, sortant de l'ombre du pont, un bateau chargé d'une montagne d'osiers, semblable à une grosse toison rousse. Tout à coup le grincement d'un disque correspond au sifflet d'une locomotive, le roulement d'un train enfle son tonnerre par-dessus l'Escaut, nous sommes secoués comme des volants par la trépidation du pont. La minute d'après, il ne reste plus que des crachats de fumée, lentement dissous dans le bleu de l'air et becquetés par un vol noir de corbeaux sortis des noyers de la dune.
Nous gagnons le port, une petite esplanade bordée de pilotis, où des hommes de peine, les yeux tout blancs dans un masque noir, sont en train de décharger un bateau de charbon. Une rangée de vieilles maisons pignonnant en gradins fait face au fleuve, avec le vert cru des volets tranchant sur le rouge violacé de la brique éraflée. Au milieu du quai, des filles de quinze ans, les cheveux lissés sur les tempes, dansent une ronde en attendant l'heure de rentrer à la fabrique.
Des fenêtres d'un cabaret plongeant à pic dans l'Escaut et où nous nous attablons devant de copieuses portions de poissons à la daube, figées dans une sauce relevée de clous de girofle, nous apercevons, immédiatement au-dessous de nous, le balancement des barques amarrées au quai, entre des énormes « ducs d'Albe » ou madriers plantés droit dans les vases, et, à l'arrière-plan, coupant l'air de sa masse ajourée à la façon d'un gigantesque treillis, le pont du chemin de fer. Si petit qu'il soit, ce coin de vie marine, avec ses grincements de poulies, sa circulation lente de débardeurs, son rassac de barques à l'ancre, nous plaît, comme une échappée sur le mouvement des grandes eaux.
Peut-être est-ce sur cette pointe avancée de la ville que sainte Amalberge, la patronne
LA FLANDRE ORIENTALE
de Tamise, aborda, portée en croupe par un monstrueux esturgeon. Grand miracle, à coup sûr, longtemps commémoré par les pêcheurs de la côte qui, chaque année, en grande pompe, s'en venaient déposer sur l'autel de la sainte, dans l'église qui lui est dédiée, un descendant du volumineux sturionien, le seul, dit-on, qui durant l'année se péchait dans les estuaires de la contrée.
La merveilleuse aventure de la sainte a servi de sujet à un sculpteur du cru, Nys, lequel vivait au dix-huitième siècle, pour une chaire de vérité toute mondaine où, les jambes écartées sous le collant de la robe, sainte Àmal berge est représentée assise avec une grâce risquée d'écuyère de cirque sur un globe que supporte le légendaire esturgeon. Ce Nys avait un bel entrain de composition : outre la chaire, les stalles du chœur, fleuries par son caprice de motifs gracieux, révèlent une veine facile, servie par une pratique qui n'était pas aisément déroutée. L'église n'étale, au surplus, qu'un luxe médiocre; ce n'est pas la pompe des autres sanctuaires flamands; ca et là aux murs sont appendues des toiles rongées par l'humidité : à gauche du maître autel, un tableau d'un modèle gras et blond, et, dans l'une des nefs, une pâle et douce « Saint Famille » de Corneille Schut, non moins bon époux que bon peintre et qui laissa dans maintes églises le témoignage de ses larges tendresses.
Encadré par une niche, un sarcophage supporte, dans la nef de droite, les figures de llacland Lefebvre, trésorier de Charles YI, et de sa femme, allongés l'un près de l'autre, dans les grands plis symétriques des costumes du temps. Rien d'élégant comme la niche, bordée d'une fine dentelle de pierre retombant intérieurement sur des colonnes torses, cellesci accolées à des pilastres couronnées d'angelots d'un joli mouvement. Le gothique s'y épanouit dans une suprême floraison qui va s'étouffant sous les ordonnances régulières de Dessin de Seeldrayers.
la Renaissance. Et, rigide, ses yeux de pierre le tombeau de lefebvre a l'église de tamise. fixés à la voûte, le vieux couple couché sur
sa dalle fait penser à ces pierres tombales festonnées par les vrilles des chèvrefeuilles, dans les vieux cimetières feuillus.
Nous sommes attendus chez le berger de Waehtebeke et l'après-midi décroit. Il nous reste juste le temps de suivre jusqu'au bout la grande rue de la ville, en mettant à profit les discrètes échappées ouvertes sur la vie intérieure. Mais aucune particularité ne nous frappe : ce sont partout les aises ensommeillées de la province, avec le bel ordre et la visible
lésine d'un vieux luxe démodé. Seules, quelques têtes boucanées de bateliers, la belière d'or aux oreilles, tranchent sur la placide et pâle bourgeoisie. L'extrémité de la rue s'achève dans la campagne, à travers de vastes prairies qui se couvrent d'eau tous les hivers, et, le gel venu, se transforment en lacs solides, sur lesquels descend la ville entière. A coups de patins, les hommes partent alors en bandes pour les villages voisins, une multitude de petits traîneaux à bras sillonnent la glace, et les grandes mantes de femmes, déroulées au vent de la course, ont l'air de larges ailes ouvertes sur l'horizon. Le patinage est le complément indispensable de la vie du bord de l'eau : quand la neige encombre les routes et que les petits sentiers filant entre les prés sont inondés, le paysan s'attache aux pieds le long fer recourbé à la mode hollandaise, et, d'un élan fendant la grande plaine, la pipe aux dents et la hotte au dos, bat la contrée, court les foires, de ferme en ferme s'attarde jusqu'à la vesprée.
Le train de Terneuzen. — Coin de village. — Le berger de Wachtebeke. — Tournées villageoises. — La potière. —
Le sabotier. — Les environs de Gand.
En route pour le Polder! Un petit train, composé de deux voitures seulement, quatre bancs dans le sens de la longueur, l'une de première et l'autre de seconde classe, avec la machine à l'avant de celle-ci, nous emporte sur la ligne de Terneuzen. Devant nous se raidit un grand quinquagénaire osseux, la mine blafarde, laissant pendre sur son thorax une barbe de bouc tortillée : c'est un tisserand de la campagne ; il nous dit que les affaires sont tendues et qu'il est seul à nourrir ses huit enfants, sa femme étant morte l'an dernier. Près de lui, deux marchands, un chapelet de brosses passées autour du cou, dénombrent leur recelte, et finalement, en ayant fait deux parts, insèrent la menuaille dans un nœud de leur mouchoir et les pièces blanches dans un autre nœud, qu'ils ont soin d'assujettir en tirant dessus de toute leur force.
A la descente de voiture, une chaussée plantée d'arbres nous mène au village où nous sommes attendus. Des deux côtés du pavé, un sable profond et mou comme celui des dunes borde des maisons aux courtils encadrés de haies de houx. Un grand troupeau de moutons, avec ses « spitz » noirs courant sur les flancs, vient à nous; et dans le grand garçon superbement taillé, la tête ronde et petite accrochée à de fortes épaules, qui d'un geste lent, magnifique, drape sur ses épaules la limousine aux longs plis, nous reconnaissons le fils du berger de Wachtebeke.
Celui-ci, d'ailleurs, nous a aperçus par les trous de la haie ; il lève les traverses de la barrière et, la casquette à la main, nous reçoit avec cordialité, en nous montrant la maison et nous disant : « Le pain et le fromage sont sur la table. Entrez. »
C'est une des bonnes fermes du pays. Sur le seuil, trois belles filles ont un joli sourire gêné d'accueil, dans la buée chaude d'un énorme chaudron qui bout sur un fourneau de pierre, près de la porte d'entrée, et les enveloppe comme un nuage. Les vaches, reniflant la bonne odeur de betteraves et de pelures de pommes de terre rabattue par le vent au ras des étables, poussent des meuglements doux en tirant sur leurs longes. Et à la file nous pénétrons dans la pièce commune, d'un blanc de chaud éclatant sur lequel se détache la polissure brune des bahuts et des chaises taillés en plein bois.
LÀ FLANDRE ORIENTALE
Le fermier a dit vrai : sur la table un pot de bière, des verres, du fromage et des noix aiguillonnent nos appétits, et, tandis que, dans l'àtre à auvent, carrelé de porcelaine bleu tendre, le poêle, bourré de charbon, accélère son ronflement de basse, nous entamons la miche bise et granuleuse, alanguis d'une chaleur de bien-être. Aucune des filles n'est mariée ; chacune pourtant a ses soupirants, et avec une bonne humeur accorte, qui se risque à des sous-entendus, elles plaisantent sans vergogne les hommes qu'elles appellent « coureurs de dots et piliers de .kermesses ».
Puis l'après-midi se passe à battre les environs. Par malheur, le soleil s'est embrumé dans un ciel de pluie, où la plaine, d'un vert lustré la veille, prolonge ses grises mélan-
Dcssiit, de Seeldrayers.