LE BERGER DE WACHTEBEKE
colies. Nous entrons nous chauffer au feu des fermes et des cabarets, glacés par ce froid qui ramène l'hiver. Portes closes, les femmes, assises contre la vitre obscurcie par le toit qui descend, font aller leurs mains sur des rapiécetages de sayons, des remaillages de bas, des reprises de couture. Quelquefois un valétudinaire, cloué sur sa chaise par le rhumatisme, nous parle de son jeune temps, du rendement de la campagne, bien plus actif alors qu'à présent. Dans le Polder, le paysan aime les parlotes, silencieux seulement quand il est au travail. Et l'aigre voix des femmes constamment jette son bruit de crécelle à travers l'entretien. Les jeunes, les valides, eux, sont aux champs, malgré le brouillard, bêchant ou charmant.
Dans un logis de vieilles gens, l'homme, maigre et cassé, nous fait voir son métier à tisser, auquel il travaille l'automne, après le rouissage des lins, et qui dresse ses grands bras au fond d'un appentis à solives basses. Ils sont une demi-douzaine qui, dans le pays
d'alentour, tissent encore, tandis qu'autrefois ils étaient vingt au moins ; mais les grandes fabriques ont emporté le gain ; on préfère acheter de la toile toute tissée plutôt que de la commander aux ouvriers de la campagne; seuls quelques fermiers font encore tisser la récolle de leur champ, et eux, les petits tisserands, vivotent sur cette rare aubaine. Un riche cultivateur, homme gras et bien en point, nous ouvre, en effet, ses armoires toutes pleines de solide et forte toile, tissée à la main, avec une moue méprisante pour le travail de la machine, bien moins résistant selon lui. « Chez nous, dit-il, nos draps de lit, après nous avoir servi trente ans, servent à nos enfants. Et nos enfants à leur tour les découpent pour les chemises de leurs petits. Voyez-vous, c'est comme la terre, on n'en vient jamais à bout. »
On nous mène ensuite chez la potière du village, une petite vieille diligente et futée, en grand bonnet à rubans verts tortillés comme des frisettes de bobèches et qui monte à l'échelle, devant nous, pour nous conduire au grenier, encombré de vases de terre toute fraîche encore et dans l'angle duquel, près d'une fenêtre basse ouvrant sur les champs, est installé le tour. Tandis que le potier s'accroupit sur le banc de bois, une jambe de chaque côté de la sellette garnie de son bloc d'argile, un apprenti, jeune rustre lippu et rougeaud, assis en contre-bas du tour, fait manœuvrer d'un mouvement régulier de son pied une planche fixée par une corde aux solives et qui imprime l'impulsion à la selle. Celle-ci tourne rapidement avec un ronflement mou qui s'accélère à la rotation, et peu à peu la glaise, façonnée au pouce et à la main, les deux paumes par moments ouvertes pour donner la rondeur et d'autres fois les dix doigts plongeant tout entiers dans le creux de la poterie pour l'évider, prend la forme du vase définitif. La lumière qui tombe des vitres, tamisée par la poussière et les toiles d'araignées, éclaire en profil l'artisan, dont la silhouette, lignée d'un filet clair, se masse sur la petite échappée de ciel brouilleux découpée par la fenêtre. Une touche vive frappe aussi, dans la pénombre, le gris limoneux de l'argile gironnant, l'extrême bout de la selle et les mains de l'artisan, lentes à se mouvoir et faisant au-dessus du tour comme un geste mystérieux d'évocation. Tout à coup le sabot du gamin cesse de faire mouvoir la planchette, le tour s'immobilise, le potier nous montre son vase : c'est un récipient à panse débordante, le col largement évasé, mais auquel les anses manquent encore. Cette partie de travail incombe à un spécialiste, assis à l'autre bout de l'atelier, parmi un amoncellement de tèles et de pots, et qui, après avoir pétri sa terre en forme de boudin, l'attache aux parois du vase en raccordant les joints. Il ne reste plus alors, avant de porter la pièce au four, qu'à donner le suprême coup de fion, quelque chose comme la signature de la maison. Justement un vieux à face de bouledogue abritée sous une casquette monumentale, des anneaux d'or aux oreilles, s'occupe de racler avec un fer rond passé dans ses doigts de grandes écuclles à contenir le lait.
Quand nous redescendons l'échelette pour gagner l'atelier de la mise en couleur, nous apercevons en bas un groupe de petites silhouettes ratatinées et silencieuses, assises sur des escabeaux de bois et plongeant alternativement des poteries dans des vaisseaux emplis de plombagine et de sulfate de cuivre, selon qu'elles doivent être teintes en brun ou en vert. Tout près sont les fours, clos de massives portes de fer, avec leurs creusets pareils à des urnes cinéraires, prolongés sur deux rangs parallèles, de chaque côté d'un couloir où l'on range les objets soumis à la cuisson. Le coup de vent de la porte qui s'ouvre sur un des fours mal éteint fait envoler jusqu'à nous une fine cendre grise, comme celle des ossements calcinés. Pour finir, l'accorte potière nous mène au magasin, — une débandade de vases et d'ustensiles de toute nature à travers deux grandes chambres. 11 y a là, par milliers, des tèles, des jarres, des réchauds, des casseroles, des passoires, des pots à bec, des buires, des