UN7 ATELIER DE POTIER
Destin de Xavier Mellery.
LA F LAN DU K OlUENTALE
esquipots, des corbeilles à (leurs, toute une grossière et naïve céramique, l'ornement des dressoirs de campagne, depuis le petit coq en grès rouge, fendu dans le haut pour servir de tirelire, jusqu'à la canette pansue, historiée de ligures et qui s'emplit de bière aux kermesses des fermes.
Nous quittons enfin l'obscure petite poterie, perdue au fond d'un village avec son charme mélancolique de vieille industrie primitive. Au tournant du chemin, une hutte en planches, percée sur l'une de ses faces d'une large fenêtre carrée à petites vitres, nous fait penser à une cabine de bains échouée dans le sable des dunes. Au moment où nous passons, la porte s'ouvre, et dans la demi-teinte nous apercevons le sabotier à son établi, un tronc d'arbre fixé au mur, sous le jour avare de la fenêtre.
« Allons, l'homme! montrez-nous votre savoir-faire! »
Dans un des angles de la soute s'amoncellent des piles de sabots seulement équarris. Le sabotier commence, en effet, par partager le bois en cubes égaux, qu'il dégrossit ensuite au moyen du « krammes », espèce de tailloir fortement aiguisé et manœuvrant sur un billot entre deux branches de fer, comme les hachoirs à tabac. Le sabot, ainsi ébauché par grands plans, a la lourdeur difforme d'un pied bot géant. Plus tard il s'amincira, s'évidera, se modèlera sur la forme humaine.
L'homme, à notre demande, prend un des blocs, l'assujettit au banc au moyen de tasseaux, creuse du ciseau et du maillet le plein du bois, lequel, à mesure, vole en éclats ou se lamelle en minces copeaux. Quand la pièce est évidée, d'un tour de doigt rapide il fait sauter les esquilles et se met à vriller à grandes pesées du bras. Le fer laboure le bois, fore les recoins, pénètre dans la dure matière comme dans de la moelle. A chaque instant, d'ailleurs, l'artisan change d'instrument; il n'y pas moins de trois sortes d'outils pour l'évidement : le « goesse », avec lequel on attaque le bois, l'« afdrager », qui le mord en profondeur, et le « tielmes », qui découpe le talon. Puis les tasseaux sont enlevés, le sabot tourne et virevolte aux mains du compère qui dextrement s'est emparé d'une lame large, le « zolmes » ; et celui-ci entame le bois par en dessous, finissant par l'échancrer et lui donner une cambrure. Ensuite le « tielmes », comme un éclair coupant, biseaute d'un coup de tranchant le talon, d'où lui vient son nom. Et l'œuvre serait arrivée à terme s'ils ne fallait encore raboter de ci, polir de là, égaliser les bords, retrousser l'extrême bout en poulaine, dans le goût des sabots de Polichinelle, ce qui est le dernier mot de la belle façon.
Notre homme est maître en son art: aussi prodigue-t-il les raffinements ; tout son râtelier d'outils n'est pas de trop pour fignoler; et quand enfin, d'un geste brusque, il pousse devant nous, parmi les frisures tortillées et les déchets du bois, le sabot uni comme un miroir, il a, en se redressant, la mine assurée de quelqu'un qui connaît sa force. Cependant la vue de nos albums, constamment balafrés de hachures de crayon, l'inquiète : sa défiance de paysan est excitée par notre curiosité, et il finit par nous demander si nous ne sommes pas des ingénieurs, chargés de préparer l'outillage d'une saboterie mécanique. Tout le pays, déjà fort appauvri par l'invasion américaine, a une peur terrible de la machine à vapeur, qui l'appauvrirait encore, en supprimant le médiocre salaire qu'il retire de la main-d'œuvre.
Nous embrassons d'un dernier regard la petite cambuse, son aire rembourrée d'un lit de copeaux, ses noires solives filamentées de toiles d'araignées, ses murs tapissés d'outils de toute taille, son àtre fuligineux où des écorces vertes de sève sifflent en fusant, tandis que la clarté du jour s'assombrit à travers les vitres, sous la poussée graduelle du crépuscule. Dehors, le brouillard s'est épaissi; une odeur de bois brûlé, traînant dans l'air avec la fumée des cheminées, signale les approches de la veillée; et nous pensons à la longueur des soirs, l'hiver, quand le Polder est couvert d'un pied de neige.
Chez le berger on nous attend avec d'énormes omelettes au lard. Justement les moutons passent la barrière; la tête du troupeau s'engouffre dans les fonds roux de l'étable, pendant que la queue bêle, traquée par les chiens; et peu à peu, comme une eau qui s'écoule, les dernières toisons disparaissent à leur tour. Blanche de chaux fraîche dans la clarté des lampes, la chambre a une gaîté placide qui nous fait trouver charmantes les heures que nous passons sous le manteau de la cheminée, lantiponnanl avec nos hôtes et nous humectant les glandes par moments de bière frigide.
Le lendemain, au trot d'un robuste bidet, pileux comme un ours, l'excellent fermier nous voiturait, dans sa carriole perchée sur de hauts essieux, par les routes qui mènent à Gand. Quelquefois, nous côtoyions pendant plus d'un quart d'heure des prairies transformées en lacs artificiels et dont la vaste nappe liquide, prolongée jusqu'à l'horizon, moutonnait en
Dessin de Emile Clans.