‹ La BelgiqueChapitre 89 sur 187 · SAINT-MARTIN DE COURTRAI · texte numérisé non relu

SAINT-MARTIN DE COURTRAI

à l'ombre des vieilles bicoques caduques et penchantes du quartier. Un doigt sur les lèvres, le Temps, ce froid passant des siècles, semble assister ici à l'agonie des choses et des âmes. Quelquefois un rideau s'entre-bàille, tiré par une main qui ne s'attache à rien, et l'on croit voir la Mort embusquée derrière la fenêtre et faisant le guet. Plaintif et doux comme sur les tombes, le vent roule de la poussière humaine dans l'air, avec un chuchotement confus monté d'on ne sait où, du sol ou des petites chambres closes, comme des profondeurs d'un puits. Et, moisies, rongées de mousse, affaissées dans la pénombre humide de leurs

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rues sans soleil, juste assez larges pour le passage d'une personne, les façades enchâssées de vitres cul-de-bouteille ont des airs de paralytiques, au bord du pavé en têtes de clous qu'étoile le jaune pissenlit. Par instants, une porte s'ouvre, une béguine met une tache blanche sur le sombre d'un couloir, et comme d'un souterrain s'exhale une fade boulï'ée de vie recluse; la porte refermée, c'est la dalle qui retombe sur ce semblant d'animation, et de nouveau tout roule à l'immobilité et au mortel sommeil. Seul le grand christ qui, prés du porche d'entrée, tend sous les jaunes larmes des cierges ses deux bras désespérés, parait vivant dans ce délabrement universel où de quart d'heure en quart d'heure, comme une pierre dans un trou, descend le carillon du beffroi.

Pour mieux sentir L'èlôuffement des pauvres filles de Saint-Begge, pénétrez, au sortir de là, sous les grandes voûtes de Saint-Martin, la basilique voisine. Ici lame se déploie à travers l'espacement des nefs et l'ampleur du grand chœur, pareil lui-même, avec ses collatéraux peuplés de piliers ronds et décorés d'un triforium, à un temple dans le temple et tout illuminé par les ruisselantes clartés de ses hautes fenêtres, lunettes d'approche que l'homme braque vainement sur l'insondable mystère. C'est la partie moderne de l'église : des chapelles s'y succèdent, flattant le goût flamand pour l'imagerie criarde et les matérialités spécieuses : ici une Vierge en robe violette, la poitrine plastronnée de grands cœurs en argent où sont plantés les sept glaives ; là dans un renfoncement, un Christ assis près d'un grillage derrière lequel apparaissent quatre figures pleurantes, d'un peinturluragc barbare ; ailleurs un autel doré, revêtu à sa partie inférieure d'une admirable broderie d'or et d'argent où l'artiste a dessiné en relief des fruits et des rinceaux. A la gauche du chœur, un tabernacle en forme de pyramide, aux parois duquel se suspendent d'innombrables hauts-reliefs pareils à des feuillages autour d'un thyrse, étage une profusion de niches, de pinacles et de culs-dc-lampc, jaillissant en fusées dans un tumultueux parallélisme de lignes, coupé çà et là par d'énigmatiques croissants, des demi-lunes de pagodes, des becs retroussés de jonques chinoises. Une puissante tour d'un beau gothique secondaire, par malheur couronnée d'un campanile à flèche bulbeuse, s'appuie de tout son poids sur les masses de granit du porche, par delà lequel se développent de majestueuses voûtes surbaissées, soutenues par deux rangs de colonnes trapues.

Aucune œuvre d'art vraiment supérieure n'illumine ce monument de l'ancienne foi : la religion, contrairement à la coutume des Flandres, se fait pauvre dans la maison de Saint- Martin. Ce galant homme qui, en commisération des loqueteux de son temps, se complaisait à partager sa garde-robe, n'a, pour couvrir la nudité du sanctuaire qui lui est dédié, qu'un obscur mais très curieux et réaliste tableau, œuvre de quelque maître inconnu. Notre-Dame, du moins, possède un Van Dyck, cette « Elévation en croix », à l'envi célébrée, mais dont la grâce molle, le dessin rond et les élégances affadies ne sont plus que la fin d'un beau génie.

C'est à l'abri de ce double et glorieux patronage que Courtrai, l'industrieuse cité, accomplit sa tâche séculaire de bonne filandière, avec une activité sans hâte et qui ne hausse pas sensiblement l'animation de ses rues, si ce n'est les jours de marché, alors que de toute la contrée affluent chez elle les marchands de lin.

Le paysage entre Ypres et Courtrai. — Splendeurs de la lumière. — Approches de la frontière. — Les industries. —

La fraude. — Contrebandiers et douaniers.

De Courtrai à Ypres le piysage s'accidente, renflé de brusques collines, de monts de sables pelés, de dunes crayeuses embroussaillées de bruyères, enclavées de sapinières ou coupées d'eaux marécageuses, tacbes noires dans la pâleur de la contrée. Cependant, autour de Menin et de Wervicq, les prairies étalent toujours le grand tapis verdoyant de la vraie Flandre, abondantes en lier b âges et en bestiaux. Par centaines y paissent les troupeaux, multipliant à

Dessin de Armand Heins

FERME AUX ENVIRONS I)'yPRES.

l'infini la race charnue et saine qui fait la gloire des éleveurs du pays. La terre est ici comme un prodigieux alambic au fond duquel l'herbe parfumée et haute se change en rouge sève animale, gorgeant les tissus de la bête et préparant la riche viande de boucherie saignant à gros bouillons aux cuves des abattoirs. Au-dessus des pacages, le vent coule des vagues d'air humide et tiède, les vagues de cette atmosphère brillante, gris-perlée, bueuse, où les objets flottent sans lignes précises, estompées d'un nimbe mou et qui, à dix lieues à la ronde, prolongent la densité moelleuse des ciels maritimes. C'est un orchestre de tons confus et tendres, accordés dans une gamme d'harmonies mineures qui, toutes ensemble, composent un prisme d'une décoloration merveilleuse où le rouge, le vert, le bleu assourdissent leurs sonorités mourantes.

Dans ce riche giron de nature, des villages groupent leurs toits de tuiles et de glui que dépasse la pointe des clochers, et cette riante vision s'imprime sur la rétine, comme le mirage d'une placide Tempé, tandis qu'entre les champs et les courtils file le train, fenêtre ouverte sur ce tableau monotone et doux. Le sol d'ailleurs n'est plus parcimonieusement mesuré au cultivateur comme il l'est autour de Tamise et de Saint-Nicolas, dans celte partie

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de la contrée où la terre est morcelée comme un damier. Par grandes zones se prolongent partout les exploitations, et les fermes, entourées de douves, avec leurs parcs à moutons, leurs clôtures où pâture le bétail, leurs grandes roues à faire le beurre mues par des chiens, ont l'air de petites arches de Noé échouées dans la plaine.

Là-bas, dans les vapeurs du lointain, se dessine la frontière française : longtemps avant d'arriver, les approches s'en font sentir à l'aspect poudreux des ville-, à une diminution de la méticuleuse propreté flamande, et aussi à l'apparition de la brique violacée et sans badigeon. L'industrie de la toile, qui semble communiquer aux petites cités de la West- Flandre une blancheur toute neuve, une fraîcheur de grosse mariée flamande, fait place, en ces ruches mêlées d'éléments complexes, à un genre d'industrie où la ruse, l'audace, la décision tiennent la plus large place. Menin et Wervicq, renommés au loin pour leurs fabriques de tabac, sont les entrepôts d'une contrebande qui récolte surtout son personnel dans les hameaux de l'extrême Belgique. Presque tout le monde, d'une façon occulte ou patente, s'y emploie, le paysan aussi bien que le contrebandier de profession, et, comme en une franc-maçonnerie où l'on s'entend à demi-mot, tous sont ligués contre l'ennemi commun, le douanier. La fraude, rapportant de gros bénéfices qui, en fin de compte, profitent à toute la contrée, il y a un accord tacite pour favoriser les individus qui s'y adonnent.

Envisagée sous un certain angle, cette lutte à main armée contre l'autorité, avec le cercle de la douane qu'il faut franchir, la vigilance des gardes qu'il s'agit de dépister, les volées de plomb qui pleuvent par l'air, ce rôle de gros gibier traqué sur les pistes duquel des troupes embrigadées errent à travers la nuit, l'œil au guet, le mousquet à la main, ne manque pas d'un certain héroïsme. A la longue, c'est, entre le douanier et son décevant partenaire, une émulation de feintes, de malices et d'adresses pour aboutir à ses fins dans cette partie mutuelle dont la vie est quelquefois l'enjeu. La nuit, les villages sont réveillés par des fusillades qui éclatent soudainement, se déplacent, courent derrière les haies, sans qu'on sache qui a tiré le premier coup et si quelqu'un est demeuré sur le carreau ; et, dans le noir, des corps battent l'air, laissant aux buissons des lambeaux de chair et du sang.

Sous le dernier empire, les journaux et les pamphlets constituaient une importation lucrative. Ce qu'au temps de sa rageuse popularité il passait chaque jour de numéros de la Lanterne à la barbe des plus vigilants limiers, défie tous les calculs. Aujourd'hui c'est la malsaine curiosité des amateurs de pornographie qui s'alimente à ce mode de colportage illicite. Toutefois la dentelle, la soie et le tabac demeurent toujours l'essentiel objet de la fraude : celle-ci, pour les introduire en France, s'ingénie à une étonnante diplomatie, multipliant les déguisements et les subterfuges, en véritable protée qu'elle est. Quand le contrebandier se sent sûr de son jarret, il choisit la passe qu'il croit la meilleure et, les coudes au corps, rasant la terre de la pointe de ses orteils, tout ramassé sur lui-même, comme un sanglier débusqué, il s'élance, sa charge au dos, d'un train qui défie la portée des balles. Les bravaches, les trompe-la-mort, les fra-diavolo du métier, car y il en a qui ont vraiment le goût du péril, ne procèdent pas différemment. Quant aux autres, ils se servent de voitures «à double fond, enfourchent des chevaux sellés de bardelles creuses, s'affublent de faux ventres et de gibbosités hypothétiques, et quelquefois le corps du délit se dissimule simplement dans les limons d'une carriole ou dans des souches d'arbres sciés en deux, au fond d'une charretée de paille.

Le frauleur d'ailleurs travaille rarement seul; il a un auxiliaire admirable, son chien, qui l'aide à dépister l'ennemi, le détourne des sentes où le douanier se tient embusqué, et, s'il est attaqué, plante ses crocs dans la gorge de l'assaillant. C'est une race particulière

au pays, née pour ainsi dire de ses louches industries, et qui, au contact de son rusé compagnon, le réfractaire, a fini par aflïner prodigieusement sa sagacité pleine de tact et de malice. Vigoureux d'encolure, les oreilles hautes et pointues, avec un ràhle large et des flancs qui ne s'essoufflent pas, l'aller ego du contrebandier, d'une taille approchant celle des grands dogues, muet, l'œil au guet, passant comme un boulet à travers champs, semble conscient de sa mission. Souvent il est à lui tout seul l'ouvrier'le plus actif de la contrebande; à peine son maître, après l'avoir flatté de la main, a-t-il lancé le hep ! hep ! du départ, la bête, le col hérissé d'un carcan à clous acérés et le bât sanglé à l'échiné par des courroies, flaire le vent, court un moment des bordées, en jappant et remuant la queue, comme indécis, et enfin s'élance, file d'un trait, en quelques bonds gagne le large. 11 sait que là-bas, au relais habituel, une abondante pâtée, de chaudes caresses l'attendent ; et comme une flèche il fend l'air, ne dérogeant à la ligne droite que si l'odeur des habits verts, avec laquelle il est familiarisé de longue date, l'avertit de biaiser ; livré alors à son génie naturel, il rebrousse chemin, se terre ou rampe à ras des sillons.

La plupart du temps, on les lâche par bandes de cinq ou six, sous la conduite d'un vieux routier. Celui-ci n'a point de charge et fait le service d'éclaireur. Tandis que la petite troupe se rue à travers champs, il surveille l'horizon, fouille les buissons, accélère d'un coup de gueule les traînards. De loin, on les voit filer comme une ombre compacte qui raserait la terre, et quelquefois tout ce galop passe à travers la surveillance endormie d'un poste.

Le chien du contrebandier a du reste un adversaire plus redoudable que le douanier, c'est le canin dont celui-ci s'accompagne dans ses tournées et qui, dressé aux embuscades comme son nocturne camarade, surveille les passages, donne la chasse aux meutes errantes et leur livre bataille. Ainsi le guet de l'homme par l'homme a son complétif dans le guet de la bête par la bête. Tout le long de la frontière, la nuit est déchirée de rauques abois qui se changent en hurlements quand les mâtins se sont joints et des bardes et des crocs s'en tre-ex tenu inent .

Entrée à Ypres. — Ce qu'était Yprcs autrefois. — La cité fantôme d'aujourd'hui.

Un soir, étant débarqué dans une antique et caduque hôtellerie d'Ypres, je m'attirai de la fille de l'aubergiste, une enfant de douze ans, auprès de laquelle, désireux de déambuler par la ville jusqu'aux limites du temps licite, je m'étais enquis de l'heure du couvre-feu, cette réponse nette et sans réplique :

« Au coup de dix, Monsieur. Et après bonsoir ! On n'ouvre plus ! »

Une si ferme décision régnait dans la mine de la fillette que je n'eus pas un moment la pensée de protester contre une si brève injonction ; on y sentait passer la ponctualité irrémissible d'une habitude traditionnelle, comme si, implacable servante des fatalités, l'enfant se fût conformée à quelque ordre parti d'en haut. Bien me prit d'ailleurs de ne point outrepasser le délai sacramentel : à peine avais-je mis le pied sur les marches du vieil escalier à rampe sculptée qui menait à ma chambre, une salle bien plutôt, sous les travées basses de laquelle une « vente » de carbonari aurait conspiré à l'aise, que la porte se fermait derrière mes talons, solidement barrée d'une traverse en fer, et que, par surcroît, tournait

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dans le palastre une clef semblable aux monumentales ferronneries des portes de citadelles.

La mélancolie des courtes veillées, l'agonie des grands jours inutiles, la désuétude de vivre qui prend les vieilles cités mourantes du trop-plein de la vie ancienne, s'étaient reflétées dans le mot fatidique de ma petite hôtesse. Une heure plane immobile au beffroi d'Ypres, celle du silence et de la mort, et depuis des siècles la même voix sourde oppose à toutes les initiatives qui essayent de franchir le seuil de ce grand tombeau de pierre l'irrévocable arrêt :

« Passez votre chemin ; l'hôtellerie est close ; on n'ouvre plus ».

Comme sur des rivages épuisés, plus rien ne pousse au bord de cette mer morte du temps, figée en une éternité de choses abolies ; seuls les superbes édifices du passé, hantés par le vol tournoyant des souvenirs, ces sombres corbeaux de la ruine, continuent à commémorer les grandes eaux vives desquelles ils émergeaient autrefois. Aucune parole ne peut dire le navrement de cette métropole avilie, de ce grand caravansérail des peuples au treizième et au quatorzième siècle, roulé à l'incurable déchéance. Chaque matin, Ypres se réveille dans son lit de gloire qui est en même temps son chevet de deuil, et, ne voyant autour d'elle que les entassements pétrifiés d'un énorme ossuaire, se rendort, avec le mal profond de ne pouvoir ressusciter, même à la foi ; ou plutôt, pareille, en son silence perpétué où la brique de ces vieux murs, en croulant, fait seule quelque bruit, à une Belle au bois dormant frappée par quelque sombre et mystérieux sortilège, elle sommeille depuis des siècles dans sa forêt enchantée, sa muette forêt dont les chênes sont des palais et des cathédrales que le battement d'aile de l'esprit n'anime plus. Je ne sais pas de plus effrayant témoignage du retour des choses d'ici-bas que l'immobilité de la vie contemporaine dans la solennité et la magnificence de ce décor d'une ville autrefois grande entre toutes ; tandis que, étranglée dans le carcan de son histoire, elle prolonge son râle aux angles des carrefours, le cadre à peine a changé parmi la mort de tout le reste. Comme il y a cinq cents ans, d'innombrables tours prennent leur volée dans son ciel, une dentelle de pignon ourle la perspective de ses rue, ses Halles, entassant Pélion sur Ossa, profilent une confuse silhouette de temple babylonien ; toute une vieille gloire continue à palpiter par-dessus les pâles ombres errantes de ses places, plus semblables à des cimetières qu'à des lieux de circulation et de vie.

Quand, le soir, marchant à l'aventure dans la ténébreuse nécropole, presque sur la pointe des pieds, comme s'il redoutait de déranger la majestueuse symétrie de la mort, le promeneur attardé prête l'oreille aux vagues rumeurs nocturnes, il croit reconnaître dans les gémissements du vent, rasant les vieux murs et roulant les antiques poussières, les sourdes lamentations d'un « De profundis ». C'est que, en effet, ces hôtels de ville, ces steenen, ces demeures fastueuses dont la fière ordonnance accompagnait un train de vie somptueux, symbole matériel de la richesse commune, sont à cette heure comme autant de pierres tombales sous lesquelles gît le passé, et que le présent, en eût-il seulement la volonté, tenterait vainement de soulever. Comme un mince filet d'eau dans des arènes creusées pour contenir le flot tumultueux qui portait les naumachies, les affaires, le négoce, l'industrie, tous ces éléments de la vie d'un peuple, et particulièrement d'un peuple tel que celui-ci, merveilleusement taillé pour le trafic, ne font plus, dans le lit où roulait le grand fleuve humain de la cité primitive, qu'un maigre et imperceptible courant à peine capable d'alimenter la ville actuelle.

Cette histoire d'Ypres dans le passé est extraordinaire : on croit ouïr quelque légende fabuleuse, tant sa prospérité l'achemine promptement à ce titre de métropole que, bien avant Bruges et Gand, elle mérita de porter pour l'immense concours de nations que ses « fiestes » attiraient tous les ans dans ses murs. Dès le neuvième siècle, comme une Minerve, elle sort toute casquée de l'obscurité des temps, déjà grande agglomération urbaine et prolongeant

sous le soleil une haute rumeur de vie, sans qu'on ait presque assisté à ses commencements et sans qu'elle paraisse avoir été autre chose que ce qu'on la voit alors, une fleur sociale épanouie par le travail et les séculaires énergies. Cependant elle grandit encore, elle grandit toujours. A la fin du douzième siècle, elle a des chartes qui l'affranchissent de la tutelle du prince, des privilèges qui lui permettent de commercer en France et dans les pays d'outre- Rhin, des immunités de toute sorte qui font de ses foires les rendez-vous les plus sûrs du monde, des « keures » qui réglementent son industrie cl la mettent à l'abri de la fraude.

C'est comme l'abrégé et le rudiment des conquêtes que, six siècles plus tard, les ouvriers de la renaissance sociale, les grands jardiniers de la Révolution, grefferont sur le tronc

UiNE DENTELLIÈRE A YPRES.

épuisé du vieux monde. En 1250 ses hourgeois portent en voyage l'épée, comme les noldes, et interviennent dans l'élection de leurs magistrats; en 1253 elle fonde les premières écoles libres dont fasse mention l'histoire; chaque année étend ses droits, élargit son commerce, fortifie son industrie; elle a des rivières qu'elle canalise jusqu'à la mer; elle prête des hommes et de l'argent à ses comtes; et cette étonnante fortune va croissant, à travers une fermentation continue, des compétitions ardentes, un vaste fourmillement humain bataillant pour élargir la sphère d'action commune. Rien qu'avec l'argent de la corporation des Drapiers et de la ville, on commence en 1200 les énormes Halles, ce Louvre d'un peuple libre. Un levain de trouble a levé : les drapiers, les banquiers, les détenteurs de capitaux du temps, tournés aux arrogances de la plutocratie , obstruent le pouvoir de leur omnipotence et de leurs ambitions ; les autres métiers, foulons, tisserands, etc., ont beau revendiquer, auprès de ces

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crésus insolents, leur droit de participation aux affaires de la cité : leurs prétentions sont contemnées. Alors cette plèbe, qui n'a pas les écus des hauts bourgeois, niais se sent indispensable à la prospérité générale, s'insurge ; et le comte du i de Dam pierre, intervenant dans la querelle, concède aux malcontents le contrôle sur les actes des échevins.

Bientôt de nouvelles dissensions éclatent; un simple contrôle ne sullit plus aux métiers; ils veulent forcer les portes du grand Conseil. Après des luttes sans nombre qui implantent la guerre civile au cœur de la ville, l'accord s'établit enfin : le peuple siège avec les nobles et les riches « poorters ». C'est le principe de la démocratie la plus pure. Malheureusement ce grand progrès politique coïncide avec des symptômes de désorganisation; à partir de ce moment, la vieille fortune yproise, minée tout à la fois par les conflits intérieurs et les guerres contre la France, se prend à péricliter. Bientôt un siège terrible l'ébranlé en ses fondements. Le travail se déplace alors; on déserte en masse une cité de laquelle la stabilité semble à jamais bannie; et Philippe le Hardi lui porte le dernier coup en prohibant la reconstruction des immenses faubourgs naguère habités par l'innombrable légion de ses ouvriers. Cependant, si vidée qu'elle soit de son sang, un Alvarès de Tolède trouve encore le moyen de la saigner aux quatre membres : c'est l'heure la plus tragique de l'histoire des Flandres. Une débandade générale, qui ne fait que suivre le courant par lequel l'âme et le corps des vieilles cités coulent à la France et à l'Angleterre, la dépouille de ses dernières énergies. Au seizième siècle, elle n'a plus que cinq mille habitants, l'herbe pousse dans ses rues, les quatre sièges qu'elle aura encore à subir depuis 1648 jusqu'à 1G78 ne la diminueront pas davantage. Etendue sur sa croix, elle clame le consummatum est: son histoire est révolue; aucune ignominie ne peut plus ajouter à la coupe d'outrage à laquelle elle boit depuis ce temps sans parvenir à la vider.

Les Huiles. — Le Beffroi. — L'église Saint-Martin.

A Ypres se ressent déjà le serrement douloureux qui si irrésistiblement étreint le cœur à Bruges. On a dans les os le deuil et le froid des choses irrémissibles; et la ville entière est comme un vaste Campo Santo où tout parle de la mort, où la vie, la pâle vie de ceux qui y traînent leur mélancolie, n'est qu'un contraste pour rendre plus sensible l'universelle déchéance. Vers le midi du jour, des sonneries de clairon font passer dans l'air comme un frisson guerrier; le pas rythmé d'un peloton de soldats ébranle un instant le pavé des places; puis le silence recommence, et Ypres retombe à la solitude.

A part cette furtive rumeur, à part le dolent cliquets des bobines aux mains des pâles dentellières travaillant dans l'obscurité poudreuse des vieux logis, nulle rumeur ne trouble ce recueillement de béguinage. Mais tel sera toujours pour les songeurs, amis des tombeaux, l'attrait des muettes souffrances, qu'on se sent presque irrité de ce bruit du temps, comme d'une ironie qui porterait atteinte à la solennité d'un endroit de paix et de prière ; chaque pas qu'on fait dans la ville avertit que sous les pierres qu'on foule, derrière les murs qu'on frôle, des siècles sont couchés, semblablement à ces illustres trépassés qui, les jambes allongées et les mains rejointes à la poitrine, recouvrent, au fond des églises, la dalle des mausolées et, de leurs vides prunelles, semblent contempler éternellement le rêve évanoui de leur gloire.

C'est surtout aux heures du soir, ces heures voilées de crêpes comme si elles portaient

le deuil dos folies du jour et qui processionnent dans l'espace, pareilles à des pénitents laissant luire leurs yeux à travers leurs noires cagoules, c'est alors surtout que se réveillent les souvenirs et que l'esprit se laisse aller aux hantises. Dans le sombre de la nuit, les Halles, bastille qu'on croirait faite pour des géants, se dressent comme un mont de pierre, et leur immensité, grandie encore par la confusion des ténèbres, sert à mieux mesurer l'irrémédiable décadence. De tout leur poids elles écrasent le présent misérable, projetées sur le vide de la cité comme des arches sous lesquelles ne passe plus que le faible égoullcmenl d'un fleuve tari. Ceux qui les ont bâties croyaient pourtant que leur œuvre continuerait à symboliser après eux les libertés conquises et, pour leurs neveux comme pour eux-mêmes, éterniserait la splendeur de la lâche journellement accomplie. A quoi, en effet, leur eût servi de rivaliser avec les constructeurs de cathédrales si, à l'exemple de ces derniers, édifiant pour un symbole immortel des maisons durables autant que la terre même, ils n'avaient élé convaincus de l'indestructibilité de leur monument spirituel ? Ils portaient en eux la foi robuste des apôtres, ces communiers superbes qui élevaient à leur idole humaine une demeure telle qu'on n'en édifie que pour Dieu, sans se douter qu'une heure arriverait où, dépossédé de l'esprit dont ils l'avaient animé, ce palais populaire deviendrait pour les générations futures une simple curiosité d'art, aux significations graduellement obscurcies.

Quelques chiffres diront l'énormité du colosse yprois. Développé sur quatre faces, entre la Grand'Place et le cimetière 'Saint-Martin, il occupe une superficie de quatre mille huit cent soixante-douze mètres ; dans ce chiffre, les façades comptent pour trois cent cinquantequatre ; les charpentes du toit s'étendent sur dix-sept mille huit cents mètres environ ; enfin, la salle de l'étage supérieur a deux mille quatre cent soixante-douze mètres de longueur sur douze mètres et demi de largeur ; et, entre l'aire de cette salle et la crête de la voûte, il y a trente mètres de hauteur. Les esprits positifs, qui se rendent compte de la majesté des édifices par leurs dimensions matérielles plutôt que par leurs éléments de beauté mystérieuse, pourront ainsi se faire une idée de l'ensemble du prodigieux rectangle que le style ogival primaire paie de ses sévères splendeurs.

Les Halles se subdivisent en une trinité : le Beffroi qui occupe le centre de la construction et plante en plein milieu de la Grand'Place sa masse quadrangulaire, aiguillée de tourelles à crochets par-dessus trois rangs de fenêtres superposées ; la Halle aux draps proprement dite, prolongée sur trois côtés, avec l'infinie succession de ses hautes baies vitrées; le « Stadhuis » ou maison de ville, tourné vers la rosace du chœur de Saint-Martin, mais gâté par des remaniements successifs, comme un tronçon dans lequel ne coule plus la sève du reste du corps et qui pourtant continue à vivre précairement à côté des membres demeurés sains. C'est généralement sur cette impression fâcheuse que commence la visite au grand bazar du treizième siècle : le guide, en effet, avant de vous conduire à la partie ancienne de l'édifice, ne manque pas de vous attarder dans la mesquinerie des appartements modernes, en sorte que ceux-ci deviennent comme le vestibule par lequel on s'achemine :i l'incomparable structure intérieure du monument.

Brusquement la salle de mariage découvre ses parois décorées de peintures que le temps n'a point encore patinées, sa voûte en bois où joue la clarté diaprée d'une verrière, et, sur une des faces latérales, son « oculi » découpé dans l'or d'une fresque, par-dessus des pinacles à culs-de-lampe grotesques. On traverse ensuite une plate-forme couverte d'où la vue se porte sur une couple de pignons en bois datant du commencement de la construction, avec des cages en surplomb aux vitrages piltoresquement bosselés ; et presque aussitôt après on pénètre dans la gigantesque galerie qui fait à l'étage le tour de l'édifice.

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A peine est-on entré qu'une impression de grandeur confond l'esprit, qui, détaché du présent, oublieux des réalités coutumières, perdant le sentiment de la mesure à laquelle se juge la valeur des œuvres contemporaines, reste dès lors obsédé par la suggestion d'une humanité évoluant en des épopées. On revoit ces foires du temps où venaient s'accumuler les produits du globe, ces festoiements par lesquels on accueillait un souverain et qui transformaient l'énorme salle en un fleuve de brocart d'or et d'argent, les magnificences de ce gala qui, en l.'li, à l'occasion des noces de Mahaut, comtesse de Flandre, avec Mathieu, duc de Lorraine et de Bar, fît étinceler sur les tables la vaisselle orfévrée des opulents drapiers. Toute une succession de scènes de la vie communale s'évoque dans la reculée, sous l'enchevêtrement des madriers multipliant en l'air comme les troncs d'une forêt suspendue.

Dessin de Xavier Mellery.

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