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INTÉRIEUR DES HALLES

Pour voûte, en effet, c'est ici la charpente à nu du toit qui déploie ses complications de chevêtres, de poutres cornières, de chevrons et de soliveaux ; et leur hrunissure polie se détache sur le gris argenté des fonds, comme sur un paysage brumeux la sombre écorce des chênes. Inconsciemment ou suppute le nombre de flottes qui, de tous les ports du Septentrion, durent appareiller, dans les eaux flamandes, avec ces prodigieuses cargaisons de madriers. L'ossature des grands squales, avec sa symétrie géométrique de vertèbres, n'est pas plus admirable que la carcasse de ce toit profond, développant à l'infini ses ramifications de pièces emboîtées ; telle est, du reste, son amplitude qu'une maison de bois du treizième siècle, transportée là avec son pignon en saillie sur des modillons sculptés, sa façade ajourée de petites fenêtres et, en bas, sa boutique close de volets à fermetures ouvrées, n'atteint pas à la hauteur des chéneaux. Cette salle, unique au monde, n'a d'autre solution de continuité que la chambre de l'ancien Conseil, sur laquelle porte le poids de la tour. Un rare et délicieux artiste passa là des heures émerveillées à fleurir les murailles de délicats et somptueux

jardins d'art. Il faut révéler ce nom mélancolique et digne de mémoire, Louis Delbeke. La vie, qui toujours lui fut inclémente, ne lui permit pas d'achever la décoration des Halles qui eut été pour lui la gloire, (le (pion en voit atteste un caprice fertile et luxuriant, adroit à tirer parti des lignes et des saillies, un goût de colorations riantes et joaillées où se rajeunit le séculaire édifice et toute la témérité calme que, pour se risquer à une telle novation, seule pouvait posséder une âme ingénue. Qu'il y a loin de cela aux spécieuses polychromies où un autre peintre commémora les principaux épisodes de l'histoire d'Ypres!

Cependant descendez les degrés qui mènent au rez-dc-ehaussée. La forêt de bois suspendue là-haut se continue ici sous la forme d'un ambulacre planté de svelles piliers, en grand nom lu e. Là, sous une délicieuse voûte ogivale, se prolonge, à travers le labyrinthe des entrecolonnenients, le primitif marché de la ville.

Extérieurement, les Halles offraient à l'origine une physionomie qu'il serait peut-être opportun de lui reconstituer : le Beffroi en ce temps portait de grands écussons polychromes et dorés, et dans une niche, pratiquée à la base, trônait la Vierge Marie. L'image maintenant règne au-dessus des créneaux de la balustrade; à sa droite et à sa gauche, dans les trentequatre fenêtres figuratives qui entaillent les façades, les souverains de la Flandre, en nombre égal, profilent leurs archaïques silhouettes sculptées dans la pierre. Témoins impassibles, ils regardent se consommer autour d'eux le travail des siècles : leurs orbites semblent pleines du songe de celte ville qui n'est plus qu'un songe, et quelques-uns avancent le bras, comme une ombre qui commanderait à d'autres ombres. Ombres, en effet, les passants qui, à pas lents, décroissent au détour des rues; quelquefois, l'après-midi du mardi, jour de « Dinsdagvenditie », un guichet s'ouvre au rez-de-chaussée d'un des petits cabarets qui avoisinent le palais des ancêtres; une figure de commissaire-priseur apparaît derrière les croisillons; et, parmi un fouillis de débris éparpillés sur le pavé, les petites gens d'Ypres, vieilles lionnes femmes en manteaux, léthargiques bonshommes tournés à la graisse, espèces de larves humaines sorties d'une poussière de décombres, s'en viennent, silencieux et pâles, assister au démembrement d'un antique mobilier. A temps réguliers la voix du crieur jette une mise à prix ; une voix répond dans la foule, et l'on dirait de cet encan que c'e^t la gloire de la grande cité du quinzième siècle qui, morceau par morceau, se disperse aux enchères, devenue comme une friperie honteuse que la misère du peuple dispute aux vers et aux poux.

Le contemplatif qui, après avoir erré entre les pignons touffus de la Grand'Plaee, dans ce merveilleux décor moyen âge dont les Halles forment le fond, voudrait détacher sa pensée des hommes et la reporter vers les mystérieuses conjectures d'une vie supralerrestre, n'a qu'à pénétrer un soir, à l'heure où la forme des choses s'enveloppe dans une confusion propice aux méditations, sous les voûtes de Saint-Martin. S'il est sensible aux surnaturelles splendeurs des dernières clartés allumées dans le brasier des verrières et versant sur les vagues crépusculaires comme le reflet d'une aurore d'éternité, il sentira descendre en lui l'irrésistible frisson des grandes basiliques. De la rose mystique, épanouie au-dessus du porche comme un cœur saignant, un lleuve de pourpre coulant jusqu'aux dalles où posent ses pieds, lui rappellera que la pierre sur laquelle le Christ a assis son église est rouge de l'ineffaçable sang du Golgotha. Dans la pénombre il verra reluire des statues, des tableaux, des boiseries à figures humaines qui s'animeront pour lui comme les symboles matériels de la religion. Au fond du chœur, par delà le déroulement des stalles couleur d'or bruni, des mausolées, détachés en marmoréennes pâleurs sur les noires colonnes torses de l'autel, lui parleront de la vanité des ambitions humaines. Enfin, des arceaux graduellement submergés

Dessin de Xavier Mellery.

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