UNE VENTE A L'ENCAN SUR LA PLACE DES HALLES
LA FLANDRE OCCIDENTALE
dans la marée des ténèbres il croira voir s'abaisser, sous l'apparence de cette tremblotante lumière qui, dans les temples catholiques, ne s'éteint jamais et y perpétue la présence divine, le vol des vérités que les chrétiens révèrent comme le principe et la fin de toute sagesse.
SA1XT-MARTIN.
Aucune impression, si ce n'est celle qu'évoque Notre-Dame à Tournai, n'est comparable, en Belgique, à la solennité radieuse émanée du profond vaisseau de la cathédrale yproise. Admirable monument de la transition romano-ogivale, elle porte ses voûtes dans la gloire des paradis, toute baignée des clartés que versent à ses nefs les hautes fenêtres déployées par-dessus son triforium ; et ses deux rangs de piliers cylindriques, reliés par des ogives élancées comme des pensées qui volent à Dieu, ont l'air d'énormes troncs lisses supportant
la rondeur du dôme. Partout les vitraux flamboyants font couler dans ses demi-jours le ruissellement des clartés symboliques ; et les œuvres de l'homme constellent sa majestueuse robe de pierre comme d'éblouissantes broderies. Dans son chœur sans collatéraux, d'où essore en faisceau un jet de sveltes colonnettes, des sépultures perpétuent le renom de ses évêques : ici ce Martinus Rithove qui fut mêlé aux derniers moments d'Egmont et de Hornes; là Hennin, de Visscher et Pierre Simon. Jansénius, dont le nom traça un sillon de feu dans l'histoire des schismes, n'y a qu'une simple pierre carrée avec une croix au milieu et un chiffre (1038) dans les coins. Longtemps les pèlerins vinrent s'agenouiller sur la funèbre dalle, fervemment dévotieux à son apostolat, où un moment s'incarna toute l'église. D'autres morts, des princes, des jurisconsultes, toute une théorie de gloires et de vertus trépassées dort à côté, sous les tables juxtaposées qui s'alignent entre les rangées des stalles. Au dehors, comme des arches prolongées jusque dans le ciel, le temple déploie la courbe légère de ses arcs-boutants, s'aiguille de pinacles et de clochers, et, à son porche d'entrée, se couronne d'une massive tour carrée qui, à travers l'espace, semble faire pendant au beffroi des Halles.
Encore une fois, pénétrez dans Saint-Martin aux approches de la nuit. Perdu dans les ténèbres qui tombent, parmi l'éblouissement sombre des vitraux dont les pourpres et les outremers s'en viennent baigner çà et là de vagues formes humaines agenouillées sur les dalles, le grand vaisseau vous apparaîtra d'une indicible solennité et tel qu'un sanctuaire où, si déshabitué qu'il soit des liturgies, l'esprit se sent en présence d'un ineffable et troublant mystère. Quand même on en délogerait Dieu, il restera toujours, en ces lieux d'irréductible sorcellerie, une atmosphère de religion qui fera monter du cœur aux lèvres une prière, une vénération, une plénitude de sensations puissantes et douces, éveillées à la pensée d'un grand travail exécuté pour glorifier le principe caché des choses.
Yïll
Bruges. — Impressions. — Promenade sur les remparts. — Merveilleuse lumière qui plane sur Bruges. — Les portes de la ville. — Les moulins des remparts. — Le « Hof van Brugge ». — Le Lac d'amour. — Le Béguinage et les béguines. — Les » Godslmyzen - ou maisons de Dieu. — La porte de la Bouverie. — La porte Maréchale. — La porte d'Ostende.
Nous louchons ici au cœur des Flandres, et une émotion nous prend, pareille à celle que dut ressentir ce violateur des ombres, Othon III, quand, dans la basilique d'Aix-la-Chapelle, lui apparut, à travers les poussières de la mort, le grand fantôme de Charlemagne assis sur son trône de marbre et d'or. Comme le superbe empereur dont la forme décomposée gardait encore, sous le sceptre et la couronne, l'attitude de la majesté et de la domination, Bruges, la reine du Nord, elle aussi ceinte du diadème qui lui assurait la royauté des mers, repose, auguste et sacrée, dans la gloire d'un merveilleux sépulcre.
A Malines, à Audenaerde, à Ypres, nous avons vu se tisser la trame que file au fond de la nuit cette active araignée, l'Oubli ; le passé y est enseveli sous les cendres du Temps, prodigieux volcan au creuset duquel les vies, les génies, les royautés et les vertus sont incessamment broyés et qui les recrache en poussière d'ombre, par-dessus les empires et les hommes. Mais, si émouvants que s'attestent ces ossuaires du passé, ce ne sont là que les étapes vers une déchéance plus étonnante encore et comme les degrés par lesquels l'Histoire nous fait descendre avant de pénétrer dans l'hypogée où pendant des siècles s'immobilisa la cité brugeoise. Aussi rigide que ses ducs étendus aux tables des sarcophages
LA FLANDRE OCCIDENTALE
dans ses temples, elle est couchée là parmi les bandelettes, ; et néanmoins, comme ces hautes princesses dont parle la légende et qui sous l'hermine, la pourpre et les fards conservaient jusque dans le cercueil un furtif simulacre de vie, elle n'apparaît morte qu'en ses apparences sensibles, parmi les orfèvreries éblouissantes, les magnificences de la pierre et du bois, les miraculeuses architectures qui lui donnent en son tombeau comme une immortelle jeunesse d'art.
Les graves et contemplatifs paysagistes hollandais, en se mettant à peindre un paysage, fixaient d'abord la lumière de leurs ciels, l'avivant ou la décolorant en vibrations éteintes ou pleines, comme la clef de l'intime et profonde musique que les bois et les eaux chantent au bas de leurs horizons. A leur exemple, considérons un moment la silhouette extérieure de la ville à travers la très particulière atmosphère qui les enveloppe aussi mollement qu'une nappe d'eau enveloppe la carène des navires. C'est, d'ailleurs, la douceur de son ciel tout amoiti d'hyalines pâleurs qui met aux maisons de Bruges cette palpitation lumineuse, ces
Dessin de Xavier Meltery