LES REMPARTS DE BRUGES ET LE HOF VAN BRUGGE
tremblantes écharpes de fluides sous lesquelles l'œil croit les voir par moments se dissoudre, comme dans l'oscillation d'un perpétuel brouillard ; au-dessus de la cité s'arrondit, vers le milieu du jour, une coupole de vapeur ; de là, ainsi que d'un prisme qui se briserait par l'espace, pleuvent jusqu'à ses toits les chatoyantes illuminations, les azurs lavés et fondus, les brillantes rosées grossies des eaux de la mer prochaine. Aucune combinaison chimique ne peut donner l'idée du bleu mourant, soyeux, électrique, lamé de frissons d'argent froid, qui compose ici la couche mouvante de l'air : semblable à un velour fané, d'une chaleur dormante et sourde qu'un laiteux nuage de gaze estomperait, elle développe une iris infiniment variée dont les harmonies se pénètrent et se marient, avec des éclairs éteints et de molles vibrances assoupies, tels qu'en leurs reculées nacre de perle en laissent apercevoir les fuyants horizons maritimes.
Pour point de départ choisissons l'une des portes féodales qui, de dislance en distance plantées dans les anciens remparts, forment actuellement les points de communication de la ville avec la campagne et, après avoir pendant des siècles livré passage à des cortèges guerriers, ne voient plus processionner que les bourriquets bâtés de légumes et les rustiques
palefrois califourchon nés par les contadins. Leurs frustes maçonneries ont gardé, chez la (dupait, la sévérité rébarbative des œuvres du génie militaire : reliées à la rive opposée par des ponts de bois ou de pierre, elles plongent leurs assises dans le canal qui étreint Bruges d'une ceinture d'eau.
Entre la porte d'Ostende et la porte de Gand, on longe d'abord les derniers survivants de ces moulins dont l'aile partout autrefois s'enflait, le long des fortifications, aux coups de brise du large et faisait chanter dans l'air une gaité voltigeante d'oiseaux aux empans démesurés. Des buttes, sur lesquelles ils s'érigent, déjà s'aperçoivent les vagues de la mer d'aiguilles et de clochetons dont le Beffroi est comme le phare. A gauche, cependant, par delà le canal, s'étend jusqu'aux limites du ciel, dans un déroulement de prairies humides et lustrées, une campagne qui éveille la pensée des coins de nature épanouis chez Van Eyck et Memling.
Puis la ville vous reprend, la vision de cette héroïque humanité du quatorzième siècle qui bâtissait des tours à la mesure de son orgueil. Non loin des vastes jardins de la Poterie, une exquise miniature de steen, en briques roses, darde son pignon effilé : c'est le « Hof van Brugge », le Jardin des Archers, où, les jours de gala, la ghilde de Saint-Sébastien reçoit en grand apparat les arrière-neveux de ces bourgeois de haute graisse et de mine bonasse qui, dans les toiles de Pourbus, ressemblent à des symboles d'une vie heureuse et fleurie. Des pointes de faubourg s'avancent jusqu'au pied des remparts avec des dégringolades de toits rencognés et tordus, un tohu-bohu de cheminées plantées de guingois, des profils de pignons en dents de scie et de tourelles coiffées de flèches, des bouts de courtils étranglés entre des haies, des alignements de vieux murs bombés, aux lézardes étoilées de ravenelles, ici une caserne dont les modernes façades trouées de rangs de fenêtres symétriques s'enfoncent comme un coin dans un fouillis de masures déjetées, à tabatières en auvent, là d'antiques faîtes en bois transformés en pigeonniers, des granges qui ont des porches pour entrée, des fermes bastionnées comme des bastilles et fleuronnées de crampons en fer forgé. De nouveau, ensuite, les remparts changent d'aspect, s'escarpent en raidillons plantés d'essences variées, s'agrémentent de corbeilles de fleurs dans des boulingrins de verdure fraîche ; à travers la chevelure des saules s'étend le crépuscule vert des eaux; le canal fait un miroir sombre où toujours, un bateau glisse avec un froissement doux, comme un grand cygne noir.
Une pointe avancée de banlieue, un coin de campagne spirituelle s'ouvre devant nous : voici les petites maisons blanches du Béguinage et ce Lac d'amour dont le nom seul, comme une musique, un soupir arraché aux cordes d'une guitare, un vieil air fredonné sous un balcon, suscite dans l'esprit des idées mélancoliques et tendres.
L'endroit est solitaire, perdu sous l'ombre des grands arbres, avec des eaux fleuries de nénuphars, des berges gazonnées de graminées, des friselis de sources chuchoteuses. On dirait au fond d'un parc royal, loin des avenues, quelque retraite de mystère et d'oubli sur laquelle s'appesantit la paix des feuillages. Les prières des béguines voisines s'en viennent expirer dans la sourde atmosphère des ondes dormantes, comme un rêve de mystiques tendresses dans un silence de nature.
Suivez la rive : sous l'arche antique d'un pont passe un canal, dans l'axe des grandes tours de la cité. Au boni des pouls, un porche avec son grand Christ de pierre cloué au mur, s'ouvre sur un terre-plein planté de grands arbres dont le murmure triste semble s'accorder avec l'humidité froide de l'enclos : c'est le Béguinage. Les mêmes silhouettes lentes et plovées que nous avons vues circuler dans les ruelles des « Begijnenhof » de Malines, de Gand et de Courtrai traînent ici, dans l'ombre verte des ormes, leurs béguins pâles, symbole de la blancheur et de la pureté de leur monotone existence. A matines et à vêpres, leur dévôt
LA FLANDRE OCCIDENTALE
troupeau se presse entre les colonnes de la petite chapelle érigée près de l'entrée, sous la clarté des bougies illuminant les bariolures d'un chœur en marbre et de là rejaillie jusqu'aux boiseries d'un double rang de stalles. Puis, l'office terminé, du même pas dolent elles enfilent les venelles herbues par où elles sont venues, et une à une disparaissent derrière les seuils ornés de saintetés des petites habitations au fond desquelles leurs jours se consument dans les oraisons et les occupations ménagères. Si, lame ulcérée de quelque maligne plaie, vous aspirez à l'obscurité et à l'oubli, allez à ces lieux qu'on dirait faits pour les solitaires douleurs : une mélancolie de délabrement, de souffrance voilée, d'humanité mortifiée y flotte jusque dans l'agonie de la lumière, résorbée aux grandes ombres balancées des arbres. Et, de l'horizon des toits déroulés sous vos yeux, vous entendrez monter à vous, comme un rire et un sanglot, la dolente et chuchoteuse musique d'un carillon.
C'est du rempart qui domine le Béguinage que le regard embrasse dans une de ses
Dessin de Cf. VuUlxer,
l'entrée du béguinage.
ordonnances les plus touffues le « tableau » de la ville. Et vraiment le tableau y est — arrangé comme le souhaiterait l'artiste le plus exigeant, avec des successions de plans, des oppositions de clair et d'ombre, un jeu mouvementé de lignes, toutes les conditions de la secrète beauté qui fait l'œuvre d'art. Si, par surcroît, le printemps met aux arbres l'or pâle des jeunes feuilles, comme une claire vapeur qui s'effumerait dans cette autre vapeur chaude, moelleuse, irisée de l'air, le paysage prend une beauté inoubliable. Détachées sur les verdures du lac, des façades roses et blanches, dont la tache se dissout aux rides de l'eau, forment en quelque manière un entablement à la perspective. Au second plan, ce n'est déjà plus qu'une mêlée de toits, une confusion de pignons, un fouillis d'architectures dentelées, à travers lesquelles on suit pendant quelques instants la topographie des rues; puis la masse se resserre, prend la densité d'un bloc compact, devient comme un grand moutonnement de croupes, coupé çà et là par des tours, des chevets d'églises, des clochetons, des aiguilles : ici Notre-Dame avec l'élancement de ses quatre étages couronnés de tourelles; là Saint- Sauveur avec ses puissants contreforts d'où jaillit son énorme flèche à crochets; et, dans la
reculée, les créneaux du Beffroi, le grand doigt indicateur qui immobilise son geste pardessus tout l'horizon de Bruges.
Comme si le hasard s'était complu à grouper sur un même point les misères et les souffrances du présent, le Béguinage est le centre d'une agglomération départie aux calamileux, aux vieilles gens tombés dans la misère, à toutes les épaves de l'âge et de la maladie (pie recueillent les hospices, ces providences matérielles des villes. A Ypres, déjà, on était confondu du nombre d'infortunes secourues par les différentes fondations de charité; aux jours de distribution, toute la rue de Lille grouille d'un amas de loqueteux se pressant à l'entrée de la maison Belle; mais, à Bruges, le nombre augmente encore. En 1854 on
Dessin de Clergei.