LA PORTE DES BAUDETS
qui n'entend pas être dépecé. Puis le boulevard s'élargit, se vallonné, prend des airs de petite Suisse autour d'un pignon mangé par les lierres, débris de l'antique maison Hydraulique dont les eaux alimentent encore en partie la consommation de la ville. Un peintre de l'école des ruines n'eût pas mieux imaginé la romantique ordonnance de ces massifs de verdures et de ces murailles éraflées, dans la restitution d'un séculaire décor historique. A chaque instant le point de vue s'est déplacé; l'œil prend en écharpe la ville; par centaines émerge de l'entassement des maisons toute une forêt nouvelle de tourelles et de clochetons. Et ensuite voici devant nous la porte Maréchale, ainsi qualifiée en l'honneur de la ghilde des maréchaux et qui s'appuie sur deux massifs bastions, rattachant le pavé urbain à cette campagne de Saint-André dont les gars, vraie graine des redoutables « Boschkerels » du passé, s'illustrent chaque année dans de meurtrières parties de couteau. Coulez-vous sous l'épaisse voûte du porche et regardez l'enfilade de maisons que love de la poterne encadre devant vous. Décroissant au loin entre deux rangs de maisons qui finisssent par se toucher, la rue Maréchale s'enfonce dans un délicieux fouillis de pignons aigus, de toits à redans, de façades lambrequinées , déchiquetant l'air et prolongeant jusqu'au Belîroi , qui tout au
bout dresse son gigantesque chandelier, une double tache d'un rose pâle, déteint par les humidités du ciel.
Le canal s'allonge à présent dans un silence de banlieue. Une sombre avenue dont les épaisses frondaisons piltoresquement encadraient le « Ezelpoort » ou porte des Baudets aux demi-lunes verdies par les infiltrations de l'eau, menait à cette grande mer du Nord dont les approches se faisaient bientôt sentir à l'inclination des arbres battus par les rafales. C'était comme le vestibule par où roulaient les coups de vent qui, à de certaines heures, mettent sur Bruges et ses pignons le fracas des plages.
Les canaux de Bruges. — Berceuses et pleureuses. — La fée des eaux. — Illusions.
A Bruges il y a la ville qui dort et la ville qui s'est réveillée. La première est la ville des canaux, des vieux édifices, des beffrois, des « godshuizen », des quartiers où entre les pavés pousse l'herbe. L'autre est celle qui a rêvé de se construire un port à la mesure de son ancienne fortune.
Donc deux Bruges, Bruges la morte, comme l'appela le sensible et délicat poète Georges Bodenbach, ouvrier merveilleux d'art qui cisela ses vers comme des buires et des coffrets, et Bruges, la revivante, qui se reprend à l'espoir de ramener dans ses darses les vaisseaux du monde.
De celle qui est restée silencieuse, on peut dire qu'on ne louera jamais assez ses mortels et voluptueux enchantements.
Une paix d'ombre monte de ses canaux qui se ramifient dans tous les sens, reflétant la gloire et le deuil des siècles : comme en un linceul, leur flot mort semble bercer le cadavre enseveli de la vieille Flandre. Ce sont, en effet, ces longues nappes d'eau dormante, les berceuses aux bras desquelles la cité de Breydel et de Coninck prolongea trois cents ans son léthargique sommeil et dont les « dodo, l'enfant do » soupirent aux arches des ponts, cajolent avec de pleurants trémolos et de brusques hoquets de larmes la dodelinante sénilité de la ville actuelle.
La nuit, surtout, quand le faible battement des artères s'est étouffé dans le sourd de l'air et que le silence, cette grande chauve-souris qui ne ferme jamais tout à fait ses ailes sur Bruges, mais dès le crépuscule les ouvre toutes larges, comme d'immenses crêpes où sombrent et places et rues, les sanglots de l'eau montent du fond des ténèbres, évoquant la douleur de mystérieuses figures voilées dont les larmes toujours ruisselantes auraient fini par creuser dans la pierre le lit des canaux. Aucune de ces Artémises, qui sont les antiques reines du monde et qui, penchées sur les cendres de leurs défunts orgueils, les lavent éternellement du flot de leurs rancœurs, ne pleure avec une plus émouvante solennité les ruines de ses grandeurs abrogées. Une atmosphère de tristesse navrée semble ici murer l'espérance plus irréfragablement que la voûte d'un cachot; dans le soir les réverbères ont l'air de grands cierges braséants, égouttant en rouges éclaboussures leurs larmes sur le noir des eaux, comme sur un drap rigide de catafalque; et jusque dans les sombres manteaux qui, pareils à des voiles funèbres, masquent les femmes de la tête aux pieds, on croit reconnaître les signes d'une irrémédiable désolation.
LA FLANDRE OCCIDENTALE. 371
A Bruges, en effet, tout rappelle la mort; on ne fait pas un pas sans heurter de la poussière humaine ; la vie elle-même, dolente et sourde, semble subir par avance les atteintes de la décomposition universelle. Au front des petits enfants, Wordsworth le constate dans une ligne attendrissante, flotte déjà, comme l'ombre des royautés finies, cette « grâce pensive » où semble se refléter la conscience des intransgressibles fatalités. A plus forte raison, chez les hommes d'un âge mûr, en qui les obsessions de la matière n'ont pas étouffé le penchant aux méditations, la gravité réfléchie des traits, l'immobilité songeuse des prunelles, la lenteur du geste trahissent l'inutilité des efforts pour résister au courant qui entraine toute chose au néant. Les plus intelligents paraissent perpétuellement absorbés dans la pensée de l'inéluctable, et, comme les malades qu'aucune science humaine ne peut guérir, traînent après eux le mal profond d'une incurable désespérance.
Le grand fleuve du quatorzième siècle, coulant à rouges bords ses vagues humaines, tourne à ce filet d'eau claire où se délayent les moelles du vieux lion flamand, frappé tout à la fois, comme tous les peuples qui dégénèrent, au rein et à la tète. Celui-ci ne peut détacher ses yeux des funèbres et matériels symboles qui au bout de ses contemplations ramènent constamment les vanités de la vie; et, comme dans une atmosphère d'où les gaz se sont retirés, ses poumons ne fonctionnent plus sous le vide de la cloche pneumatique morale qui le recouvre.
Dans ses plus grands coups d'aile, l'esprit, aux époques d'abaissement, ne parvient pas à dépasser l'horizon derrière lequel s'est couchée la gloire des ancêtres. L'initiative de quelques cerveaux plus hardis n'est elle-même qu'un retour vers les manifestations de la vie périmée. Il semble (pie l'alimentation spirituelle ne peut plus désormais se faire qu'avec les miettes tombées de la table des siècles ; et, quand on veut instaurer le présent, c'est encore le passé qu'on restaure. Ainsi la poussée généreuse qui, en ces dernières années, s'est faite à Bruges du coté d'une extension de la vitalité locale, a pris pour point de départ l'illusion d'un Nuremberg rendu à ses splendeurs originelles par l'active pratique de ses industries anciennes. On ne remonte malheureusement pas le courant du temps : au bout de pareilles tentatives il n'y a de possible qu'un vaste musée avec de la gloire numérotée et cataloguée, de la mort sous verre, et, comme les chauves-souris à la porte des granges, les grandes ailes du Temps clouées au mur et saupoudrées de poivre, par crainte des mites.
Mais tel est le miracle qui s'opère dans les cités très illustres, que, mortes, elles paraissent vivre encore, sous la ruine et les désastres, d'une jeunesse éternisée. Lors même que le filial effort de quelques-uns de ses enfants aboutirait à une renaissance de nos primitives énergies, il ne semble pas que cette Galatée du nord, parée d'une beauté spectrale, puisse jamais, en s'animant, dépasser l'apogée que lui font dans la mort ses destins accomplis. Aucune gloire ne vaut pour elle les magnificences de sa robe de veuve étoilées de larmes d'argent. Et, pas plus que les vaisseaux de l'univers, si tant est qu'ils appareillent encore à ses quais, ne rempliront l'espace d'une musique comparable aux agonies de silence où s'endorment ses vieux pignons, la restauration de ses vieux quartiers n'en égalera la mystérieuse beauté altérée.
Ce silence de la ville brugeline a, en effet, une voix ; il s'éplore dans les commémoratives rumeurs de l'air et de la rue. Les tourelles et les clochetons qui enchevêtrent dans son ciel leurs aiguilles sont comme autant de lyres résonnantes aux cordes desquelles la griffe des vents du Nord pince de dolents arpèges. En ses basiliques, les lamentations de l'orgue traînent ainsi que de funèbres appels partis de dessous les dalles. Partout l'oreille spirituelle, tendue vers le mystère, perçoit des accords, des bruits lointains, l'écho de la vie expirée.
Comme si une myriade d'oiseaux chanteurs nichés sous l'auvent de ses toits y gazouillât perpétuellement son répertoire de lieds et de complaintes, la pierre même y a des symphonies gémissantes et voilées. Et dans la pluie pleure la douleur des vieux canaux avec une voix presque humaine ; elle pleure et les saules noient leur peine sous de vertes chevelures. Ne cherchez pas ici la naïade païenne, tordant au soleil son chignon d'où ruissellent les perles : ce sont plutôt d'amoureuses Madeleines ; jadis leurs bras voluptueux enlacèrent la jeunesse du Franc, et depuis ils sont demeurés accrochés à sa croix d'aflliction. Aux vieux murs bombés dont la brique éraflée fait penser à de la chair couturée de cicatrices, elles chuchotent leurs confidences, et, de même qu'elles se lamentent sur le beau cadavre qu'elles
Dessin de Armand Heins.