UN CANAL PAR LA PLUIE
ont vu se pourrir à travers les siècles, les pierres compatissantes égouttent à leur tour des pleurs sur leur tourment solitaire. C'est entre elles et ces amis lointains un échange de doléances, comme il s'en entend chez Eschyle, quand les chœurs tragiques alternent leurs plaintives mélopées. Du bec des gargouilles pleuvent, en effet, musicales et frigides, les humidités des toits, et cette eau qui tombe avec un clapotement régulier a la monotonie des larmes intarissables. On pense alors au deuil des existences brisées, au veuvage éternisé des religieuses, à la souffrance des pauvres filles traînant dans les maisons voisines l'ennui des longs jours vides.
Qui n'a pas erré le long des canaux brugeois, sous les pluvieux brouillards de novembre, ne suit rien des pénétrantes tristesses du bord de l'eau : l'esprit, brouillé par un vol de
LA FLANDRE OCCIDENTALE. 573
papillons noirs, finit par ne plus entrevoir la vie qua travers un mirage. Et dans les hoquets des chéneaux, dans le friselis des feuillages, dans le glouglou des ponts, on croit entendre réellement des pleurs et des soupirs, 1 'écho d'une désolation sourde qui monterait des caves, par la bouche d'ombre des soupiraux, comme si les « in pace » existaient encore et en ces sourds gémissements exhalaient les affres de leurs victimes. C'est un prestige auquel il est impossible de s'arracher : de même que la vision s'emplit de perspectives chimériques, l'ouïe perçoit dans les bruits de l'air des analogies décevantes qui donnent un corps au songe et rendent sensible l'illusion.
L'Illusion! Elle est la fée de ce royaume des sorcelleries; à tout bout de champ son coup
Dessin de Armand Heins.
UN CANAL LHIVER.
de baguette change les aspects, confond les lignes, déplace les horizons, et, par-dessus la réalité, cette souche qui pousse en terre ses racines, épanouit les fruits d'or d'un grand arbre idéal. Le temps et le climat lui servent d'auxiliaire, l'un et l'autre merveilleux artisans de ruses et de sortilèges, celui-ci en nimbant et en dissolvant les objets, celui-là en écornant les angles et en orfévrant les surfaces. Dans la moite atmosphère nuancée comme un prisme, la moindre maçonnerie, chamarrée de moisissure, se lustre du chatoiement des plus splendides marbres; le fer mangé de rouille prend des rubescences sombres d'hépatite; le cuivre se jaspe des cristallins miroitements de la fluorine; et tout s'allume, se décolore ou s'avive en un magique flamboiement pâle. Ainsi, par un semblable mensonge, les siècles, ces sublimes sculpteurs qui manient avec un même art inégalé le maillet, le ciselet et l'ébauchoir, façonnent la pierre de mille manières, la râpent, la déchiquettent, la découpent, et d'un simple
pignon de briques font un chef-d'œuvre devant lequel s'effacent les ciselures florentines.
Mais nulle part ce double et spécieux travail ne s'accomplit avec plus d'accord que dans ces lieux humides, sous l'action dissolvante des eaux rongeant de proche en proche le bois et les moellons. Comme des fleurs aquatiques, d'étonnantes architectures émergent des canaux par centaines, étalant des façades guillochées de mousses, somptueuses non moins qu'une chape sacerdotale. Naguère encore, avant la scrupuleuse restauration qui leur a restitué leur splendeur primitive, toute l'enfilade des glorieux pignons du Franc se décorait d'excoriations et de lèpres magnifiques; et l'on regretterait presque la pierre ralissée et lisse qui les profane à cette heure d'un air de jeunesse trop neuve, si l'ablation des matériaux