LE CANAL DU ROSAIRE
décomposés n'avait été pour leur conservation une salutaire et indispensable opération chirurgicale.
Il semble d'ailleurs que c'est pour multiplier l'enchantement que les canaux tournent à chaque instant sur eux-mêmes, biaisent, zigzaguent, se dérobent, et tout à coup reparaissent, après avoir sombré sous les maisons. Tout le réseau des petits embranchements qui serpentent au cœur de la ville forme un entre-croisement maillé comme un lacis de veinules. Là, plus de quais ; comme en ce délicieux canal du Rosaire, les maisons plongent à pic dans l'eau, avec de petits escaliers dont les marches se perdent sous une huile noire, des galeries vermoulues qui rasent la liquide surface, des logettes en surplomb dans le vide, des pignons penchants qui ne se maintiennent plus que par des prodiges d'équilibre, des terrasses soutenues par des murs à demi croulants et revêtus de manteaux de lierre, une bousculade
LA FLANDRE OCCIDENTALE
de minces façades torves, bancales et caduques, que de larges plaques humides verdissent de haut en bas comme des dartres.
L'eau ici est la rue même, une rue mouvante, sillonnée par des bachots et des radeaux qu'on voit émerger des pores, dans la coulée de jour tombée des toits, louvoyer entre les bancs de vase affleurant çà et là en cônes jaunâtres, filer dans l'éloignement, les pales hautes, quand le rapprochement des façades ne permet plus la manœuvre des rames, et finalement s'évanouir aux voûtes profondes d'une arche, après avoir fait de porte en porte et d'une rive à l'autre leur service de coche messager. Quelquefois le lit du canal s'étrangle entre les maisons, au point que celles-ci ressemblent aux parois d'un entonnoir; puis l'eau va,
Dessin de (J. Vuilliev.