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UN CANAL LE SOIR, AU PRINTEMPS

ondule, s'enfle, cassée aux angles, tournant aux coudes, rasant des pignons, des murs lézardés, des contreforts de vieux steen dont la brique, pourprée comme d'une éternelle rougeur de couchant, se reflète en traînée rose dans ses moires dormantes. Constamment un canal succède à un canal, et tous ensemble se bifurquent, se rejoignent, prolongent dans tous les sens leurs méandres, coupent les carrefours, longent des jardins, avec des criques, des îlots, des estuaires, des pointes avancées dans le plein des maisons, toute une marine en miniature où les voiles sont remplacées par le claquement des loques pendant aux fenêtres et qui s'intercale dans un décor de masures, de palais, de tourelles, de bretèques éclaboussés de filtrées de jour ou noyés dans le velours des pénombres.

L'impression tient du rêve : dans le vague de la perspective, les maisons finissent par ne

plus apparaître, au-dessus de la buée qui s'élève de l'eau, que comme du brouillard solidifié, une architecture de mirage sans lignes précises, un fond de féerie échafaudé avec des nuages. Aux brumeuses soirées de mai, le paysage semble s'achever dans un frisson ; une fumée danse au bout des canaux ; l'horizon se dissout en des obscurités tendres, molles, vaporeuses, dans lesquelles les reliefs se meurent. Et cette pensée charmante du virgilien Corot, qui, plus que nul autre, exerça ses claires prunelles à saisir l'Invisible, vient chanter à l'esprit : « On ne voit rien, on voit tout ».

La fée des eaux se lève alors dans l'ombre pâle, un doigt sur les lèvres, comme la gardienne du mystère et du silence qui régnent dans les maisons. Lentement sa main trace des cercles dans l'air, comme au-dessus de quelque chimérique clavier. A ce geste d'évocation que comprennent les fantômes, de douces figures blanches, d'abord flottantes et qui peu à peu revêtent une forme, sortent de leurs retraites, s'animent d'une fleur de beauté lointaine où revit la candeur des vierges de Memling, et sur les grands murs penchants laissent couler le flot de leurs traînes.

En même temps, les petites fenêtres à croisillons s'allument à la chaleur et à la gaîté de la vie intérieure reconstituée : autour des tables, les opulents « poorters », en magnifiques habits, fêtent leurs saints patrons ; les consuls des « Natie », qu'on vit, lors de la joyeuse entrée de Philippe le Bon, s'avancer comme des princes par les rues, avec un si pompeux arroi qu'ont n'eût pu dire lesquels étaient le plus caparaçonnés d'or, d'eux ou de leurs chevaux, président l'assemblée du conseil, leur large carrure à l'aise dans des cathèdres sculptées ; ailleurs, parmi le chatoiement des. draps de damas et des satins d'argent, un homme grave, courbé sur un pupitre, lustre, au moyen de minces pinceaux qu'il trempe dans des godets diversement colorés, des vélins vermeils où lentement son patient travail fait éclore des hommes et des femmes parés de tuniques diaprées comme l'arc-en-ciel ; ailleurs encore un jeune bourgeois, la peau lisse et odorante, vêtu d'un de ces amples et ebatoyants costumes qui exagéraient la forme du corps, se penche sur une Gretchen songeuse dont la main tire machinalement le fil d'une tapisserie, et lui verse dans l'oreille la musique insidieuse de ses amoureux devis ; ployées sur le comptoir d'un marchand, de belles filles aux chairs roses froissent entre leurs doigts des étoffes raides d'or, hésitant encore et pourtant déjà conquises par la splendeur des nobles cassures que le drap déroule jusqu'à terre. Au rez de l'eau s'ouvrent des porches dans l'ombre desquels des ballots, récemment déchargés, s'élagent en piles énormes, exhalant l'arôme des épices, la senteur animale des pelleteries venues de Hongrie, les muscs chauds des laines écossaises ; et dans les entrepôts voisins s'entassent les vins de Chypre et de France, les bières fermentées d'Angleterre, les liqueurs au goût de grain brûlé, qui, au pays du Nord, activent le sang et stimulent les énergies du cerveau. Plus loin, sous la clarté d'un vitrail, un orfèvre, assis devant l'établi chargé de métaux, évide de son délicat ciselet les feuillages des hanaps et des buires, sans se douter que l'ouvrage auquel s'appliquent ses mains fera son chemin à travers les siècles. Cependant une rumeur de vie turbulente s'élève graduellement des quais voisins, mêlée au piaulement des flûtes et aux aigres sonorités du cuivre, tandis que, sur un rythme dansant, s'avance, parmi les cris de liesse de la foule, un fastueux cortège de seigneurs en habits de parade. En même temps l'eau, fendue par une nuée d'embarcations, les unes décorées de flottantes draperies, avec des grappes de femmes et de musiciens dont les vêtements bariolés constellent l'eau de reflets moirés, les autres, conduites par des mariniers et gémissant sous une pyramide de marchandises, s'agite et bouillonne aux coups des avirons. Et, comme des ordonnances de tableau, toutes ces visions, composées de souvenirs d'art et qu'un caprice de l'atmosphère a suffi à projeter en vives lumières sur la toile de fond du cerveau, développent devant les

LA FLANDRE OCCIDENTALE

yeux, clans le muet effacement du présent, les vaillances, les tendresses et les gloires du passé. Mais, de même qu'une dernière flambée de jour dans le crépuscule leur a donné la vie, la lumière remontée aux espaces solaires les emporte avec elle dans les cieux vides. Du mirage charmant qui, pour un instant, a peuplé l'air d'allées et venues, il ne reste que les mélancolies de la solitude et de la mort.

Ce sont là les émotions inoubliables qui, comme des floraisons spirituelles, se lèvent à tout bout de champ de la surface des eaux, dans cette ville du songe où le présent ne semble lui-même que le songe continué du passé. Inclinées sur les canaux, avec leurs fenêtres closes, les maisons y font des rêves de vieilles gens; peut-être se ressouviennent-elles de l'animation qui les remplissait aux siècles d'or, avant l'arrivée de ce timide peuple moderne, doucement entré dans la salle du festin délaissé par les ancêtres et qui, tout petit, s'est assis dans les larges chaises où leur carrure tenait à peine, pour gruger les miettes de la table.

Tandis qu'eux, les fiers Brugelins, traitaient de puissance à puissance avec les rois et, donnant donnant, leur payaient à beaux deniers comptants des octrois de privilèges, leur race dégénérée porte sous les angles du front comme l'obsession d'une perpétuelle songerie, et, les yeux perdus, ces yeux de revenant où flottent les ténèbres et qui ne savent plus s'ouvrir à la lumière, continue à se mouvoir d'un mouvement automatique dans la paix léthargiée de la cité. Autour d'eux l'industrie, les affaires, le négoce, cariatides sur lesquelles s'appuyait autrefois l'édifice de leur prodigieuse fortune, ont subi le sort des génies de pierre qui, au fronton des maisons, symbolisaient la prospérité publique : le temps, qui a fait disparaître ceux-ci, a effacé jusqu'à la trace des grandes activités qu'ils glorifiaient. Avec la mer, dont les houles battaient son grand port de Damme et, comme un sang toujours renouvelé, pénétraient jusqu'en ses canaux, ainsi qu'aux artères de son puissant organisme, Bruges a vu se retirer d'elle les flottes qui alimentaient son commerce. De ce droit régalien de l'Etape qui rendait le pays entier tributaire de son omnipotence et faisait de ses docks l'entrepôt exclusif de la Flandre, de cette Bourse que ses marchands tenaient en si haute estime pour en avoir conçu l'idée et où ses courtiers, les premiers qu'on voit apparaître dans l'histoire du commerce, réglaient les conditions de leurs contrats d'assurances, de ces syndicats que Brème, Lubeck, Cologne, Hambourg, Dantzig, Venise, Gènes, Milan, Florence et Londres entretenaient à grands frais sur son marché et auxquels les Laurens Barbarigo, les Pietro de Salamanca, les Gonzalve de Séville, les Gonzalvo Daguillera, les Spinola, les Gualleroli, véritables agents consulaires, habitant des palais et étalant un faste princier, prêtaient l'autorité de leurs noms illustres, à peine demeura-t-il, parmi toutes ces gloires en poudre, quelque rare vestige matériel pour en perpétuer la tradition inégalée. L'obscur Lé thé, dont les canaux semblent les affluents naturels, comme lui profonds et noirs, avait passé sur toute cette civilisation d'or et de pourpre, sans en rien laisser debout.

Et cependant une autre Bruges, à côté de celle-là, a fait le geste de la vie : cile s'est tournée du côté de l'Orient et elle a dispersé les ombres; elle a rompu le cercle mortel des enchantements. Elle a heurté aux portes de bronze; on a entendu monter cette clameur : « Réveille-toi, toi, qui n'étais qu'endormie. Voici la couronne et voici le sceptre. » Celle-là est la ville de la douleur, jaillie des larmes et de la mort pour racheter les anciennes humiliations et expier les séculaires torpeurs.

Le Beflïoi.

Pour comprendre ce rude lion de Flandre, il faut aller droit à son antre, le Beffroi, un mont de pierre projeté en plein ciel comme pour une escalade de Titans. Chaque moellon, dans un pareil chef-d'œuvre d'audace et d'indiscipline, s'enchâsse à la façon d'une vie d'homme dans une vie de peuple. Le souflle énorme qui a mis debout le géant est demeuré dans toutes ses parties, en sorte que du faîte à la base la pierre bouge, tressaille, vibre, gronde, pense comme une foule. Un peuple a écrit là son histoire, dans le coup de folie de sa grandeur : de là-haut, comme Moïse parlant à Jéhovah sur le Sinaï, il parle aux siècles, déchu et toujours superbe. Qui pense encore ici au silence des muets canaux, à l'obscure décadence de la cité moderne? Bruges n'est pas morte : elle revit, avec son cœur héroïque, dans ce cri pétrifié, montant aux nues, d'étage en étage, jusqu'aux noires Fatalités qu'elle semble défier.

Ceci, en effet, est plus qu'une tour : c'est de l'humanité vivante, de la matière cérébrale stratifiée, une sorte de grand homme de granit agitant ses bras dans l'espace. L'œuvre d'art, en cet édifice farouche, n'est pas sortie d'une pensée isolée, mais de la volonté collective et des entrailles de toute une race d'hommes. La norme est si violemment outrepassée qu'on est pris d'abord, comme devant un volcan, un gouffre, un phénomène de la nature, d'une sensation d'effroi ; et tout de suite après on a la perception d'une humanité à pic, plongeant de haut, de plus haut que les générations actuelles, dans la destinée.

La même impression s'était ressentie déjà à Ypres, devant les Halles, ces pyramides d'un peuple libre, non moins formidables que celles de Chéops et sous lesquelles il s'est enseveli vivant. Ypres et Bruges remplissent l'horizon de la vision d'une race en proie à des fermentations inouïes : l'énormité de leurs monuments fait penser à un état de crise plutôt qu'à un développement naturel de civilisation ; leurs architectures, comme la poussée furieuse d'une mer débordée, semblent jaillir de l'excès de la vie. De pareils peuples n'avaient rien de notre équilibre compassé et froid : il suffit de lire les récits des chroniqueurs pour les sentir épiques, débridés dans le bien et dans le mal, travaillés comme des Etnas par des feux de colère et d'orgueil, avec des songes de Centaures et de Lapithes. Quand Charles le Téméraire fit son entrée à Bruges, son cortège croisa la procession de saint Liévin, au moment où elle passait devant la maison de la gabelle, qu'on appelait la maison de la Cueillette, et de toutes les poitrines monta un rauque beuglement :

« A bas la Cueillette! Saint Liévin ne se détourne pas! »

Mille bras se dressèrent, et, comme sous le choc d'une armée de béliers, en un instant l'édicule abhorré vola en éclats, dans une poussière qui n'en laissa rien subsister. Alors le fier duc voulut opposer la force; mais, s'apercevant bien que, pas plus qu'un mascaret, l'autorité d'un prince n'arrête la volonté d'un peuple, et qu'il allait être exterminé, lui et les siens, s'il ne cédait, il monta au balcon des comtes et se contenta de haranguer ses « chers enfants ». Et tout à coup une figure sombre, statue du Commandeur en qui s'incarna inopinément l'âme publique, se hissa à ses côtés et, lui coupant la parole, pour tous demanda que l'abolition de la maison fût consacrée par l'abolition du minotaure qui l'habitait.

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