LL BEFFROI
LA FLANDRE OCCIDENTALE
« A bas la gabelle! » criait d'en bas la multitude. Et, cette fois, l'audace du Téméraire, sentant sur lui le genou des Flandres, ploya, pour mieux se redresser après. Ne croit-on pas assister à un tournoi de demi-dieux joutant avec des armes spirituelles, et ce tête-à-tête du prince et d'un homme obscur, en plein air, sur une saillie de balcon, l'un têtu, cauteleux, inquiet, l'autre pressant et froidement déterminé, avec le grondement d'un peuple au-dessous d'eux, n'évoque-t-il pas la pensée de deux chevaliers luttant sur le bord d'une falaise et faisant tournoyer la llamme de leurs glaives? Ici, comme d'un bout à l'autre de cette grande histoire flamande, si en avance sur son temps et où, bien avant 89, la Révolution se résout par le triomphe du bas contre le haut, la plèbe et le pouvoir se rencontrent, se mesurent de l'œil, s'enlacent dans une courte et brillante passe d'armes, au bout de laquelle le sceptre, devenu hochet, demeure sur le carreau. Mais quels rudes compères il fallait pour ce métier de harangueurs de princes! Et comme ce peuple qui abattait une maison d'un revers de la main, montrant par là qu'il abattrait aussi aisément ses ducs, était bien le même qui s'édifiait des beffrois et des halles pareils à des cathédrales!
Ce sont, en effet, des cathédrales laïques, ces babyloniennes constructions qui, comme leurs sœurs catholiques, se perdent dans la nuée : peut-être, en les bâtissant si grandes et si hautes que, selon la tradition du temps qui prêtait un corps à Dieu, le Père éternel pouvait y appuyer ses pieds, les rudes communiers associaient-ils à leur propre glorification une pensée mystique, comme si, des plates-formes crénelées qu'ils dressaient dans l'espace, ils eussent voulu faire des marchepieds pour se rapprocher du maître des destins.
D'ailleurs, en pays flamand, l'idée religieuse se confond presque toujours avec l'idée laïque, au lieu qu'il y ait rivalité entre l'Église et l'Hôtel de ville, une parenté spirituelle les unit dans un élan commun, une commune ascension des esprits vers le ciel. A Bruges surtout, cité de grande foi, mais d'une foi presque farouche, comme sa ferveur civique, l'accord paraît visible entre le Beffroi et la maison sacrée, l'un et l'autre massifs, trapus, menaçants, avec des contreforts qui semblent taillés pour soutenir des sièges, et des porches d'où l'on s'attend à voir tomber les ponts-levis, ici sur la place publique, là sur les seuils de l'empyrée. Saint-Sauveur et le colosse des Halles se regardent par-dessus la ville comme des jumeaux sortis d'un même giron, également rébarbatifs et terribles, tous deux enfonçant au bleu du ciel leurs tours comme des poings et plantés en plein cœur de la cité, avec des racines qui tiennent aux fibres mêmes de ce violent et dur quatorzième siècle. Le donjon chrétien aux lourdes assises carrées, flanqué d'échauguettes et de poivrières, et le sourcilleux colosse communal dardant ses flèches et ses pinacles, ont l'air de symboliser, dans une parité d'aspirations, les guerrières ardeurs du catholicisme et les mâles insoumissions de la commune.
Tout l'esprit de ce temps de révolte et de foi, qui, même dans ses prosternemenls devant l'autel, gardait quelque chose de son indomptable énergie et ne séparait pas la pensée de Dieu de ses revendications purement humaines, s'inscrit bien dans le double caractère de cette église armée en guerre et de cette tour civile finissant en prière. Un peu de la rigidité de la théologie se confond ici aux exultations de l'orgueil national, comme aux élans de la ferveur religieuse s'infusent des ferments terrestres, en sorte que l'église, pénétrée par l'air du siècle, prend une beauté irritée et sombre où passe un reflet des luttes de la rue et que son vis-à-vis, le grand soldat de pierre, emprunte à la solennité des temples l'harmonie majestueuse et la sérénité hautaine de sa masse. C'est la messe de gloire que le Beffroi célèbre là-haut pour les hommes, en y mêlant un hosanna pour le Seigneur, la messe héroïque et terrible dont la volée des carillons rythme la liturgie et sur laquelle se lève, comme un ostensoir, la circonférence énorme du cadran. Plus tard l'alliage catholique s'effacera
graduellement, laissant prédominer l'idée humaine : de symbolique qu'elle fut jusqu'au quinzième siècle, l'œuvre d'art deviendra alors pittoresque et vivante, donnant la sensation d'une grande vie joyeuse qui ne s'alimente plus aux sources sévères de la religion.
Je le répète : pour connaître les vieilles Flandres, il faut aller au monument d'orgueil et de vaillance qu'elles ont laissé derrière elles, comme la mer, en se retirant, laisse debout, sur le vide des plages, les grands phares solitaires et tristes. Là pendent à des clous mystérieux les clefs rouillées qui forcent la serrure des siècles ; là se prononce le « Sésame, ouvre-toi » qui donne accès chez les ombres. Car, il faut bien le reconnaître, l'énorme tour n'éternise plus (pie le songe et le deuil de la vie ; le frisson qui la secoue aux tempêtes du nord est le même qui galvanise le tronc des chênes morts ; elle a la désolation d'une gigantesque croix sur laquelle serait étendu le cadavre flamand.
C'est la tour-fantôme pleine de ténèbres et de silence.
Le vieux Bourg. — L'Hôtel de ville. — La chapelle du Saint-Sang. — Le Greffe. — La Justice de paix. —
Le Palais de justice. — Le Franc.
A un pas du Beffroi, tout a changé : il a suffi de traverser un bout de rue pour être jeté d'un siècle dans un autre. Sous les arbres touffus du Bourg, plus rien ne rappelle le hautain Solitaire. On était chez les géants, dans un temps de grandeur farouche, presque barbare, dont les conceptions et la vie touchaient à l'épopée : on va se retrouver chez les hommes, dans un milieu plus accessible à notre instinct moderne.
Autant, en effet, sur ce grave « Groote Markt » noyé dans l'ombre des Halles, la proportion humaine dépassée écartait l'esprit des calmes contemplations d'art et n'y laissait plus subsister que le trouble d'un monde anormal et d'une civilisation démesurée, autant la pensée va s'épanouir à l'aise dans le jardin fleuri des belles architectures du quatorzième et du seizième siècle.
C'est la continuation de ce songe du passé qui ne nous quitte pas un seul instant ici, mais dans un sens qui ne dérange plus notre goût des harmonieuses symétries. Un peuple nouveau, moins fruste que l'ancien et d'une culture intellectuelle qui se délectait aux images délicates, se révèle dans l'ornementation orfévrie de l'Hôtel de ville et de la chapelle du Saint-Sang. L'état social est loin encore d'avoir conquis son équilibre définitif, si tant est qu'il le conquière jamais au milieu des terribles agitations de cette race remuante et ambitieuse que les effervescences du sang et la passion de la liberté poussent constamment à d'orageuses revendications ; il ne faudra rien moins, en effet, que l'appauvrissement graduel d'un sang généreux et la déperdition des énergies natives pour ramener au calme les fiers-à-bras populaires qu'on voit, le poing à la hanche, postés sur le chemin de toutes les Joyeuses entrées ; et ce calme, alors, sera comme le commencement de l'agonie, le signe visible d'un proche déclin.
Mais, si tumultueuse que soit encore l'humanité, à l'époque oii les exquises floraisons du vieux Bourg apparaissent sur le tronc de l'arbre flamand, les assises de cette grande prospérité des Flandres se sont si bien ancrées dans le sol, que la stabilité économique et commerciale supplée jusqu'à un certain point à la stabilité politique, toujours remise en question chez
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ces riverains de la mer qui, à l'exemple des flots rongeant le continent, se soulevaient par grandes masses humaines, chaque fois que de nouvelles convoitises leur poussaient aux dents, débordant alors par-dessus les digues que les comtes opposaient vainement à leurs assauts.
Ce quinzième siècle, en efl'et, immobilise le temps sur le méridien de la splendeur brugeoise : aucune pompe n'est comparable à celle qui s'étale par ses rues, et ses marchands ont l'air de grands seigneurs, rivalisant de magnificence et de largesses avec la cour. Vienne Philippe le Bon, le grand duc d'Occident, comme le qualifiaient les rois d'Asie, avec ses folies de parade, ses cortèges de pourpre et d'or, sa passion des tournois et des festins, et Bruges aura l'air d'un théâtre de féeries, dont les somptuosités, sans cesse renouvelées, serviront de cadre aux appétits immodérés d'une noce de Gamachc perpétuelle. Ni la gloutonnerie des princes qui, comme des ogres, vivent de sa substance, ni le large écoulement de la fortune publique dispersée en tous sens ne l'épuisent : à mesure que l'or ruisselle de ses mains, le négoce alimente son escarcelle, y fait affluer l'intarissable fleuve d'une richesse toujours plus haute. Elle est pour le nord ce que Venise est pour le midi, la mère patrie des chercheurs de fortune, l'eldorado où appareillent les aventuriers, le caravansérail des nations commerçantes du globe, le creuset où, avec des épices, des fourrures, de l'étain, des vins, de la laine, des blés, on fait les ondes de ce pactole qui coule à travers la cité et pour lequel ses canaux semblent avoir été creusés.
Ses mœurs, d'austères et de rudes qu'elles étaient antérieurement, se sont alors déjà policées au contact des seigneurs de Gènes et de Milan, comme les monnaies d'or et d'argent, qu'elle bat dans ses murs, ne voulant reconnaître d'autre numéraire que celui qu'elle fabrique à son effigie, petit à petit se lustraient et se polissaient sous l'action d'une circulation ininterrompue. Elle a des jongleurs, des mimes, des joueurs de viole, des trouvères, dont les grimaces, les chants et les musiques animent la turbulence de ses repas ; ses extravagances de parure n'ont d'égale que la richesse du décor qu'elles constellent; c'est le temps des robes de douze aunes emperlées de pierreries, avec des grappes de serpents, de basilics, de licornes, de lions, d'hommes sauvages, croulant dans les cassures; des coiffures écornées en croissant et nouées de feuillages d'or, par-dessus lesquelles retombent des voiles bariolés ; des jaquettes de Bohème ramagées de bêtes chimériques et descendant sur des chausses collantes et arcenciellées qui elles-mêmes se perdaient dans la fantaisie de bizarres escarpins onglés en griffes, tordus en spires, recourbés en cornes. Toute cette fantasmagorie de garde-robe lâchée par la rue en travestis de carnaval devait merveilleusement tintamarrer parmi les pignons à cols de cigogne, les tourelles aiguillées en flèche, les grands toits découpant dans l'air comme des mâchoires de requin.
Avec de pareils goûts de parade, le sol est mûr pour la germination de l'art du peintre, ce bel art de la chair et des étoffes cossues qui ne pousse qu'à l'apogée des sociétés. En 1 400, Hubert Van Eyck, son frère Jean et sa sœur Marguerite, glorieuse trinité spirituelle qui fait, à la manière des soleils, son ascension dans le firmament du temps, ouvrant à l'éblouissante école flamande la trouée qui ira selargissant jusqu'à Rubens, répercutent, à travers la sévérité de leurs conceptions théologiques, la beauté et les élégances de cette civilisation que l'excès même de sa fortune ne tardera pas à désorbiter et qui alors, du grand idéal austère des trois primitifs, tout empreints encore de grave symbolisme hiératique, avec un reflet des paradis traînant sur la représentation des choses terrestres, s'acheminera aux voluptueuses et désirables images des peintres de la grâce féminine.
Mais ceux-là, nous les retrouverons tout à l'heure à l'hôpital Saint-Jean. Pour le moment nous n'avons pas à dépasser la limite de temps où se circonscrit la fondation de l'édifice
qui, au vieux Bourg, perpétue l'âme et les aspirations d'un peuple sérieux, contemplatif, solidement assis dans sa prospérité et que n'a point encore entamé le ver des grandeurs trop .prolongées.
Le temps des tours de Babel est passé : nous rentrons avec l'Hôtel de ville dans les proportions normales; à l'ère héroïque a succédé un train de vie plus régulier sous ses apparences turbulentes. Et vraiment cette grande châsse de pierre, qui demeure grande par la parfaite symétrie de son architecture, bien que, comparée à son voisin le Mage du « Groote Markt », et même à d'autres hôtels de ville du pays, elle ne soit plus qu'un astre de moyenne grandeur, fait penser à des jouissances tranquilles, à un bien-être assuré, à la possession d'un état social affermi et qui n'a plus besoin d'ériger de menaçants beffrois pour inspirer la prudence. A la place de l'architecture hautaine et belliqueuse, un art fleuri, délicat, compliqué, signale des esprits apaisés, amoureux de la décoration. Avec ses trois tourelles en encorbellement, sa façade de haut en bas historiée de dais et de niches, les nervures finement maillées de ses fenêtres minces, la robuste dentelle de la balustrade longeant le toit, le mouvement et le caprice de ses fleurons et de ses crochets, tout ce touffu guillochis de façade qui à distance évoque l'image d'une étoffe passementée de filigranes, la maison bourgeoise apparaît digne des grands marchands qui l'ont bâtie.
A l'intérieur, un hall voûté se développe sur la longueur du rez-de-chaussée et supporte la très belle salle qui se prolonge à travers le premier étage, avec le jeu hardi de ses pendentifs, mettant au centre du plafond comme la retombée d'immenses stalactites. Là s'entassaient les collections imprimées et manuscrites de la ville, et notamment la série des éditions de Collard-Mansion (1475), environ cinq cents manuscrits et un nombre respectable de livres d'heures du quinzième et du seizième siècle actuellement réunies, on ne sait pourquoi, à l'Hôtel des postes. Quant aux archives, aux papiers de la commune, à tous ces glorieux litres qui constituent le portefeuille des grandes cités, c'est à la bibliothèque publique qu'on les a réunies. Et jugez quelle fortune : rien qu'en analysant les documents antérieurs au quinzième siècle, on a pu remplir six volumes in-quarto.
C'est une des particularités de cette complexe et fourmillante place du Bourg de multiplier autour de nous les évolutions de l'art en nous faisant sentir irrésistiblement le changeant idéal des siècles. A peine avons-nous détourné les yeux de l'édifice communal et de ses grappes de statues pendues comme de gros raisins aux sarments de sa vigne de pierre, que sans transition, par le caprice du plus brusque et du plus original contraste, nous plongeons aux prodigalités du gothique flamboyant. Le portail du Saint-Sang n'est séparé de l'Hôtel de ville que par la façade de la chapelle sur laquelle il fait retour, et dans ce court espace nous avons enjambé deux siècles. Toutes les folles végétations du style tertiaire, dans celte crise de suprême exubérance après laquelle le grand arbre gothique, épuisé, s'alanguit et meurt, s'épanouissent au fouillis enchevêtré de ce délicieux édicule, plus semblable à un mignon palais laïque qu'à un porche catholique. C'est la pousse dernière d'un art arrivé à terme et qui s'en va de l'excès même et du tourment de sa sève, incapable de se comprimer et jaillissante en élans, en effervescences presque maladives à force d'intensité.
Quelque chose de la féerie mauresque semble s'être transfusé dans l'ornementation orfévrie de cette logette de prince, aux balcons superposés qui semblent faits pour des dames de la cour, aux feuillages ramusculés comme des enlacements de branches naturelles, et qui, pour ajouter à l'illusion, s'aigrette à l'arrière-plan d'une flèche ajourée de minaret, accotée au pignon d'angle de la chapelle. Une royauté se cache, d'ailleurs, sous la forme sensible d'une pourpre de sang, derrière le treillage guilloché de cette miraculeuse petite
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façade, mais une royauté spirituelle devant laquelle se sont courbées toutes les autres; là se garde, en effet, au fond d'un tube, une goutte séchée de la rosée tombée des flancs du Cbrist et que, selon La légende, Thierry d'Alsace rapporta pieusement de la Terre-Sainte. Tout ce joli prolige d'architecture, avec ses ogives lancéolées comme des élancements de cœurs amoureux, ses mystiques floraisons épanouies comme des ardeurs de foi, ses mystérieuses verrières allumées sur les pénombres de l'escalier comme sur les pâleurs d'un sépulcre, chante ici la divinité crucifiée dont la douleur, au secret de ses murs, s'est éternisée dans un symbole matériel.
Juxtaposé au portail et continuant dans un caprice non moins étincelant les arbores-