LE FKANC DE BRUGES, VU DU QUAI DES MARBTÎIEIÎS
cences*de sa légère et volante architecture, l'ancien Greffe criminel de la Ville (1551) aiguise, à côté des baies chrétiennes, la pointe de ses deux grandes fenêtres aux tympans décorés de médaillons et de niches, avec un mélange bizarre de flamboyant et de renaissance. La Renaissance, d'ailleurs, après ces fleurs du gothique expirant, va nous apparaître à son tour dans l'angle opposé du vieux Bourg, comme pour achever d'un dernier anneau cette chaine d'art qui, partie du douzième siècle avec le Franc, s'est continuée à travers le quatorzième, le quinzième et le seizième.
A la gauche de l'Hôtel de ville , et relié à sa face latérale par une verrière jetée en travers d'une voûte — cette voûte délicatement nervée qui plafonne la rue de l'Ane aveugle et encadre comme d'une bordure les maisons du quai du Rosaire, — le Greffe actuel,
adroitement réparé par l'architecte dont le nom demeure associé à toutes les grandes restaurations de Bruges, M. De la Censerie, érige son double rang de colonnes et de pilastres sous un grand pignon central émergeant de deux pignons plus petits, tous trois couronnés de figures allégoriques ou sacrées. Une salle boisée y sert actuellement de prétoire à la justice de paix et se décore d'une belle porte de 1544, divisée en quatre panneaux, sur lesquels s'entremêlent des rinceaux et des feuillages d'une fine complication. Les élégantes et harmoniques combinaisons du style flamand symétrisent dans un balancement de lignes classiques cette façade de riche mine bourgeoise, poussée à l'ombre du grand édifice plébéien du quatorzième siècle, presque en même temps que le portail du Saint-Sang et son acolyte, le galant et fleuri petit Greffe. Tandis que ces joyaux maniérés d'un art à son apogée sortent de terre en 1629, l'autre prend naissance en lC)5i. Six ans ont suffi pour abolir la tradition des dais, des pinacles, des ogives dardées en pointes de glaive : à la place de cet ardent symbolisme, une pseudo-latinité païenne ramène la sérénité des ordonnances balancées.
Cette étonnante place nous ménage d'ailleurs une surprise dernière. Juste en face du portail du Saint-Sang, un autre portail d'entrée, qui n'est plus, celui-là, ô fortune ! qu'une vulgaire porte cochère, masque l'accès d'une cour où s'érige une architecture du dix-huitième siècle au fond. Sans aucun doute, la phraséologie sénile des magistrats de province continue à appeler ce banal logis : « l'antre de Thémis ». C'est en effet le Palais de Justice qui, sous cette forme disparate, jurant si pitoyablement avec les nobles styles du reste de la place, s'érige à l'endroit même où les justiciers du moyen âge, les durs comtes de Flandre, prononçaient leurs sentences. Quelques vestiges matériels attestent encore le sang versé, les supplications inutiles, l'inexorabilité du bourreau debout contre le pilori. Dans l'ancienne salle de torture, devenue l'antichambre de la cour d'assises, cet autre tribunal d'inquisition qui, ne pouvant plus broyer le corps sur ses chevalets et ses roues, a inventé d'y coucher tout saignant l'esprit, on vous montrera les rondes pierres noires, cercles de l'Enfer en miniature, auxquelles s'attachaient, en ces époques d'une sève si forte que le sang était au bout de tout et jaillissait également dans les prétoires et sur les champs de bataille, les effroyables piliers de justice du temps.
Comme une lourde chape, le Palais de justice actuel recouvre les majestés sévères du Franc primitif : emboîtés, par on ne sait quelle ironie de représailles, dans un brodequin de vulgaires maçonneries, ses fins gables de briques, témoins de tant de supplices, sont là à présent tout engloutis d'ombre, et ne s'aperçoivent plus que du quai des Marbriers, au bord de cette Reie qui, du moins, elle, leur contemporaine, continue à les refléter dans le noir de ses eaux.
Ainsi, des glorieux et pimpants chefs-d'œuvre d'une civilisation arrivée à son point culminant, nous sommes revenus, par un saut brusque, à cet austère berceau des prospérités brugeoises. Toute la grandeur de la cité a, en réalité, pour point de départ l'enceinte où s'étalait la féodale demeure des comtes ; puis successivement nous la voyons se développer avec l'Hôtel de ville, s'épanouir en un caprice de grâce dans le portail du Saint-Sang et le Greffe, s'immobiliser plus loin dans les lignes déjà plus régulières de la Renaissance, finalement tomber à l'avilissement de nos tristes mœurs sans idéal et sans beauté. Chaque siècle a donc mis sa griffe à ce grand et merveilleux tableau, que des retouches habiles, un louable scrupule de restauration rendent chaque jour un peu plus conforme à sa splendeur originelle, sans (pie toutefois il soit possible de le recomposer dans toutes ses parties, tel en un mot qu'il s'offrait à la vue quand, au lieu de l'unique minaret qui s'allonge au-dessus du Saint-Sang, deux autres tourelles semblables s'enchevêtraient dans la perspective à la mêlée des aiguilles du Franc et de l'Hôtel de ville, et qu'à la place des marronniers du
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terre-plein, leglise de Saint-Donatien élageait en faee de toutes les autres architectures ses contreforts et ses pinacles.
La chapelle Saint-Basile. — La chapelle primitive. — L'intérieur de la Sainte-Chapelle. — La relique du Saint-Sang.
La procession du Saint-Sang. — La cheminée du Franc.
Sous les bleus d'azur étoilés d'or de la chapelle du Saint-Sang, une autre chapelle, qui n'est pas à proprement dire une crypte, bien qu'on l'appelle la crypte de Saint-Basile, s'enfonce dans les pénombres d'une voûte basse, appuyée à d'énormes piliers romans fleuris de chaltra palastris. Quand on a laissé les palatiales magnificences du portail et qu'on pénètre sous les arceaux cintrés de cette primitive église, une impression d'austérité chrétienne s'empare de l'esprit. Le catholicisme pompeux qui se révèle aux polychromies d'en haut, sous les jolis arcs recourbés du vaisseau gothique, y fait place à un mystère de foi sombre, concentrée en elle-même, nullement expansive comme l'autre. Des âmes moins souples en des corps plus rudes cherchaient ici dans la prière des rafraîchissements aux âpretés de la vie civile, et, des humidités noires de la voûte, sentaient s'égoutter sur elles, comme des rosées, les larmes sanglantes de la divine agonie. Aujourd'hui on officie encore dans l'antique chapelle ; mais la mollesse des pratiques modernes doit singulièrement contraster avec la sévérité trapue des colonnes du douzième siècle, symboles vivants de la solidité avec laquelle la religion s'ancrait dans les consciences. Tout au plus trouverait-on une analogie de dévotion lointaine dans la forme prostrée des clientes du saint lieu, ces vieilles brugeoises immobiles sous le grand manteau à capuchon dont les longs plis raides leur donnent quelque chose de la rigidité des figures de pierre accroupies sur les tombeaux.
Cependant, si empli de gravité que soit le sanctuaire, le recueillement grandit encore quand, entre les piliers, tout au fond des obscurités froides de la crypte, s'ouvre l'étroit passage qui mène à un lieu ténébreux et profond, plus pareil à un sépulcre qu'à un refuge ouvert à la pitié. C'est ici, selon les conjectures, que ce Thierry d'Alsace, dont le nom est demeuré attaché à la légende du Saint-Sang, venait courber jusqu'à terre, sous la main de l'Éternel, sa tête nimbée du diadème. Une solennité presque funèbre plane entre ces rugueuses murailles sur lesquelles une ouverture décroissant en meurtrière, à l'endroit même où se voit dans la pierre un dessin d'urnes aux deux côtés d'une croix latine, laisse filtrer une ombre de clarté, bientôt noyée aux profondeurs de la voû'e. Et dans l'évidcment d'une baie, un pilier toujours debout, parmi l'écroulement de tout le reste, et qui sans doute supportait originellement l'autel, continue à témoigner de la simplicité de ce culte qui, pour s'abîmer aux adorations de la croix, n'avait pas besoin des excitations du faste extérieur.
Après de pareilles contemplations, l'œil a peine à se refaire immédiatement aux mondaines splendeurs du portail, celte porte ouverte sur les compromis d'une religion déjà dépouillée de sa grandeur première et qui, comme un roi barbare, se revêt, pour mieux s'imposer aux esprits, des prestiges d'une pompe toute matérielle. Le Christ alors déjà n'est plus le chef des rudes apôtres, lui-même semblable à un pèlerin du désert, la peau velue et les os saillants : l'Église, ce vivant et irrécusable miroir des temps, de plus en plus s'efforce de concilier avec les goûts d'une civilisation amoureuse de la parade, instruite, policée, rendue sensuelle par la musique et la peinture, l'image du Sauveur, graduellement parée
d'une pompe toujours accrue, dans laquelle finissent par se réfléchir les prodigalités des cours asiatiques. Cependant, si brusque que soit le contraste, on éprouve comme une délivrance en cet horizon élargi d'humanité, après la station aux frigides sévérités du christianisme antérieur.
Quand, sous la nef claire, joyeuse, étoilée d'or, l'œil se repose sur deux cadres combinés comme des tableaux de famille et où P. Pourbus fidèlement représenta un groupe de membres de corporations à genoux, la face au peintre, dans une expression parlante et pensive, on est heureux de retomber à une réalité humaine. C'est, à travers les lourdeurs grasses et fleuries du masque plébéien, l'embourgeoisement du bel art de vie aflînée pratiqué par l'aristocratique et tendre Memling. On vous montrera encore des peintures attribuées erronément à l'un des Van Eyck et qui pourraient être de Gérard David. Mais la vision des adieux de la femme de Thierry et de la transmission du Saint-Sang aux mains de celui-ci s'est si fortement gravée sur la rétine, que toutes les autres toiles pâlissent à coté. Après ce délicat