‹ La Belgique contemporaineChapitre 20 sur 47 · LÉOPOLD · texte numérisé non relu

LÉOPOLD

1. La. question des administrateurs spéciaux fut tranchée plus tard par une interprétation législative de l'article 84 de la loi communale.

C'est la plus lonuuo administrai ion qiril y air eu en Heliiique et peut-être dans aucun pays représentatif, sauf celle de lord Liverpool, qui dura de 1812 à 1828. M. Rogier en fut d'abord le chef eu ([ualiU' de ministre de l'intéi'ieur. Il aliandoiiiia ce pdi'icfcuillc pour celui des affaires étrangères, Inrsipic le baron de Vrière se retira, à la suite d'une dissidence avec ses collègues au su)(>t de la l'econnaissance du royaume d'Italie. M. Alplionse A'andeniieei'ebdoin devint ministre de l'intérieur. Il se retii'a à son tour, à cause d'un dissentiment relatif à l'application de la loi de 1812 aux écoles d'adultes. M. Rogier l'accompagna dans sa retraite, et j\I. Frère-Orban resta le chef du cabinet jusqu'en 1870, époque du retour d"> catholiques aux affaires.

Ces nombreux changements sont les indices d'une existence agitée. Sur la plupart des questions qu'il eut à résoudre, le gouvernement renconti'a de nombreux adversaires. On a vu l'opposition combattre en masse la combinaison proposée en vue de remplacer les octrois. La liberté commerciale inscrite dans les traités conclus avec la France et l'Angleterre, rencontra d'égales résistances, et jNI. Frère-( h'iian fut battu p)ar une coalition sur la question monétaire. L'or ayant subi une dépréciation par suite de la fécondité des mines d'Amérique et d'Australie, les caisses publiques n'acceptaient les pièces françaises qu'avec une légère perte. Le commerce lit entendre à ce sujet des plaintes très vives, et la chambre fut assiégée de pétitions réclamant l'admission de l'or français à sa valeur nominale. Le aouvernement

résista à cette pression au nom des principes économiques. MM. Dujiiortier et Rodenbacli, la voyant appuyée par des membres influents de la gauche, jugèrent roccasion favorable pour déposer une proposition de loi aux termes de la(|uollos les pièces d'or françaises, frappées dans la proportion d'un kilogramme d'or fin pour quinze kilogrammes et demi d'argent fin, seraient admises à leur valeur nominale comme monnaie légale, aussi longtemps qu'elles auraient en France cours légal à leur valeur nominale. Cette décision devait s'appliquer également aux pièces d'or d'autres États, frappées en parfaite concordance avec les pièces françaises correspondantes. M. Frère-Orban combattit cette mesure avec l'énergie d'une conviction inébranlable, et termina l'un de ses discours en disant que son adoption ferait condamner le parlement belge par l'histoire. Vaincu dans cette lutte, il déposa son portefeuille, qu'il reprit peu de temps après, sur les instances de ses collègues. Des événements imprévus, parmi lesquels la guerre de la sécession aux États-Unis, et la diminution du produit des mines de l'Australie et de la ('alil'oniie, vinrent atténuer les conséquences du mal redouté par M. Frère. Plus tard, une convention conclue avec les pays de races latines réduisit encore l'importance de cette question monétaire qui, pour le moment, n'a plus qu'une portée théorique. Mais elle avait créé de regrettables divisions. Il y en eut de plus profondes et de |)lns dangei'euses à l)roi>os du système ;idopté en vue d'assurer la défense nationale. Le [jrojc^t d'établir un canq) retranché à

Anvers, admis en principe dès 1857, sous le ministère de MM. De Decker et Vilain XIII, engendra Fidée d'un agrandissement de l'enceinte fortifiée. Cet agrandissement, qui ne devait d'al)ord avoir lieu qu'au nord de la ville, iirovoqua une vive oi)posilion dans la ville d'Anvers. I<]lle s'infiuiétait à l'idée de ne pouvoir élendre ses établissements maritimes. Le projet de la petite enceinte, rejeté en 1858, fut modifié en 1850, et ce qu'on a appelé la grande enceinte fut décrété à la grande joie de la métropole commerciale, et malgré l'opposition des hommes d'État qui auraient voulu fortifier Bruxelles, combinée avec celle des économistes pour qui la défense nationale trouvait une garantie suffisante dans la neutralité du royaume. Mais la satisfaction non é(juivoque des Anversois se transforma subitement en une opposition qui devint bientôt factieuse. Tandis que la démolition des vieux remparts construits par les Espagnols donnait à la ville une extension inespérée et la mettait à l'abri d'un l)oml)ardement au sud , elle se plaignit de voir de nouvelles servitudes militaires remplacer les anciennes ; elle prétendit, en outre, que la citadelle du Nord, érigée sur la rive droite de l'Escaut, du côté d'Austruweel, ne figurait pas sur les plans soumis aux chambres, et menaçait la ville d'une destruction complète de la part d'un ennemi victorieux. Ces froissements et ces craintes, habilement exploités par d'habiles politiciens, eurent pour résultat d'amener une agitation qui dui'a plusieui's années. La ville d'Anvers envova dans les deux

chamljres une députation (rintransigeants, chargée de réclamer la démolition des citadelles et de voter systématiquement contre tous les actes du ministère. Elle s'acquitta consciencieusement de ce mandat, et parvint plus d'une fois à entraver la marche des affaires. Mais les fortifications ont été construites; les graves événements dont l'Europe a été le théâtre ont mis en relief la prévoyance des ministres qui les avaient décrétées ; les préventions injustes qui en accueillirent le principe se sont évanouies; des concessions accordées le jour où elles pouvaient se faire avec dignité ont réconcilié la population d'Anvers avec le pays, et la reine de l'Escaut, déployant sa grâce et son opulence sur les rives de son fleuve affranchi, devenue l'une des plus hrillantes cités du monde, a reconquis le prestige qui, dans les plus beaux jours d'un glorieux passé, la fit appeler la Venise du Nord.

p]n même temps qu'il déci'éiait ce grand travail des fortifications, le cabinet libéral transformait l'artillerie d'après le système prussien, qui n'a que trop fait ses preuves pendant la guerre franco-allemande. Des vanités blessées et un bizarre engouement pour la compétence de Napoléon III, qui avait réussi à se faire passer pour le premier artilleur de son temps, suscitèrent contre la nouvelle proposition du général Chazal une résistance non moins passionnée que celle qu'avait rencontrée " l'embastillement « d'Anvers. Ce fut une des plus curieuses manifestations de l'injustice des partis, que ce reproche de préférences pour la Prusse, adressé à un

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inilii.'iirc, li';iiic;iis de naissance et (pic la iiialii^iiiU' |iiili!i(|ii(', iKiiii' ('cliaiipcr an ridicule, anraii dfi a<-cnser de s\ iii|ialliies tout o[i[)()S('es.

La recdnnaissanco du rovannie d'Italie, la Inj siii' les londalions (le hdui'ses dV'tiides, ddiinani aux lioursiei's la liherlc' du (dioix i\o^ ('lahlissements (pi'ils Adulaient lV(''(juenler, la r('[)i'essi()n des (Vaudes élecloi'ak's, la mise à la l'etraile des nia^isti'als (avec jouissance de leui' iraiteiuent intéizral ) poui' cause de limite i\'à'j:r dU (rinlirinil(''s peiananentes, la pi'dpdsilidu (ralu'dii'ei' l'arti(de 17S1 du code ciNil et dabolir la contrainte par cofps en tdutes inati("'res, les questions délicates des sépultui'es, de la lihei'lé do la chaire et de Tadministration du temporel des cultes, furent atitant (Toccasions de polémiques ardentes dans la presse et d(; débats fiévreux au sein des chambres. Mais cette guerre impitoyable qui se liM-ait k coups de discours et de scrutins n"(Mnpèclia pas la cliambre et le g'ouvernement de potirsuivre leur œuvre de progrès, de réviser les lois de milice, le code pénal et le code de commerce, de supprimer rimp(')t du sel et la taxe des barrières sur les routes de l'Etat, de décréter la lilierié du courtage et des coalitions, de cdinph'ter la réforme postale inaugurée en 181*.), de consacrer des sommes considérables au développement de l'instruction ptddique à tous les degrés, de créer une école de guerre, d'inscrire dans la législation le principe de la rémunération des miliciens, de réduire les tarifs des chemins de fei- et de doter le pays d'un colossal ensemble de ti'avaux [lublics,

pavés le plus souvent avec les excédants du trésor. En présence d'une telle activité et de tant de services, comment expliquer l'effbndreînent du ministère libéral en 1870 ? Je lai dit plus haut, sa longévité même fut une des causes principales de sa chute retentissante. Les hommes s'usent dans le trop long exercice d'un patronage qui fait sans cesse des mécontents et des ingrats. Le parti libéral était d'ailleurs, et depuis 1858, en proie à des divisions profondes. Ces divisions avaient existé à l'état latent à toutes les époques. Les jeunes libéraux qui traitaient M. Frère-Orban et ses collègues de doctrinaires en 18(30 et en 1869, ne se doutaient pas que MM. Rogier et Lebeau avaient essuyé les mêmes invectives dès 1835. Les situations se modifièrent, mais au fond la querelle était la même. Elle s'était aggravée par suite de l'influence exercée par les proscrits qui étaient venus chercher un asile en Belgique après le coup d'Etat de 1851. Les Français sont doués d'un tempérament spécial, grâce auquel il leur est impossible de séjourner pendant trois jours dans un pays sans être tentés de le juger et de réformer ses institutions. Ledru-RoUin n'eut pas plus tôt mis le pied sur le sol britannique, qu'il publia un livre dans lequel il prédit la décadence de l'Angleterre. Les proscrits français, pour la plupart instruits et surtout éloquents, propagèrent en Belgique, sous l'égide de nos libertés, des idées exotiques qui portèrent leurs fruits. C'est à leur propagande (lu'il laut atti'ibuer, pour la plus gi-ande partie, ces vagues aspirations au suffrage universel qui

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se ti'Mfliiisirciit, selon les niilicux, en (l(''c!;iiii;iliiins en fiivoiii' (lu siilîrago c'claii'é, de la capacité substituée au cens, ou en revendications sociales. On fit, au nom des principes démocratiques , de bruyantes campagnes contre cette loi des étrangers (jui l'onciintuie en 15e!gique depuis 1835, qui figure dans le code de la plupart des nations civilisées, et que jamais la France ni la Suisse républicaine n'ont eu l'idée d'abolir. Le radicalisme soutint avec fracas (ju'il allait abandonner le tei'i'ain stérile do. la guerre au eléricalisine pour consacrer tout son zèle à la solution des questions sociales. Il ])rédit aussi la paix perpétuelle et cond^attit énei'giipiement le fléau di's armées pei'manentes. 11 venge au jour- (Viiui ses advei'saii'es d'auli'efois eu adlcliaul la haine du prêtre et en laissant la (juestion sociale dans rouhli, prêt à se l'aire au besoin l'apôtre de la caserne civilisatrice.

Les catholiques surent mettre à profit les divisions de leurs ennemis. Attii-ant à eux les éléments flottants du corps électoral qu'effrayaient les tendances de la fraction avancée, ils parvinrent en 1861 à enrayer la machine gouvernementale. Il ne tint (pi'à eux d.e prendre le pouvoir. Léopold P'" le leur offrit. jMais ils le déclinèrent, sur le refus du Roi d'accepter un programme dans lequel ils avaient inscrit l'abaissement du cens communal et provincial et la nomination des échevins par les conseils connnunaux. Sous l'influence d'un discours prononcé par le comte de Montalembert au Congrès de Matines, ils avaient essayé de faire peau

neuve et de se rallier les nouvelles couches sociales. Il restait aux libéraux une voix de majorité dans la cliambre des représentants, trop peu pour vivre et trop pour mourir. 11 n'y avait qu'un moyen d'échapper à cette crise. C'était d'augmenter le nombre des membres de la représentation nationale, en prenant pour base les derniers états de population. M. Orts prit l'initiative d'une proposition de loi. Les catholiques s'insurgèrent contre cette mesure, qu'ils traitèrent de coup de parti. Profitant de la maladie d'un député libéral d'Alost, M, "Cumont, ils refusèrent de délibérer et quittèrent en masse le Palais de la Nation. Ils réduisaient ainsi la cliandjre à l'impuissance.

Cet acte a été sévèrement jugé par les hommes impartiaux. Mais les partis n'ont pas l'habitude de reculer devant des desseins qui servent leur cause et que justifie à leurs yeux le salut public. Cette fois, cependant, les grévistes virent leurs espérances déçues. Un appel au pays rendit au parti libéral une majorité qu'il conserva pendant six ans, et le principal fauteur de la résolution de la droite, M. Dechamps, éliminé à Charleroi, vit se fermer pour lui les portes de la vie puljlique. Il eut toutefois la consolation de voir ses amis reconquéiir le pouvoir en 1870, et s'y consolider par une dissolution des deux chambres.

Cette espèce de restauration catholique, après ti'cize années de gouvernement libéral, jeta une véritable confusion dans les esprits. On ne s'étonnera point que les vainqueurs se soient réjouis de leur victoire. Ils l'avaient

préparée de lonizuc main avec une ai'dcur et une porsévc'i'ancc (|iii iiH-ritaiciil le siic.crs. Mais on comprondi'a iiiniiis la jdic (les radicaux, à TIumii-c de la cliute du (•al)iii('( de KSÔT. A les eu crdirc, ce (l(''sasti'(' a\ai( caiisf'' un " soulagonient universcd -. In de Icui's principanx oi'U'anos dans la pi'csse écrivit : ^- La poliiifjue dodrinairc est finie, cVsl la p()liti(ju(' lil)érale (pli connnence •-. Ils croyaient naÏNcnieni (pie le ministère était tombé ])oni' avoii' fait preUNC de ti-op de mollesse, (pie leiif jour a\ait lui et (jue, sous la con(luit(3 do (pu'hpie nouveau pro[)liète, ils allaient conduire le peuple à la terre promise. Les oracles parlf'rent dans un sol(ninel eonA'enl tenu à rii(M(d de ville de Lriixelles et leur iiromirent la victoire. Hélas! la victoire fut une défaite écrasante, et le pays consulté donna aux catholirpies une majorité avec laquelle ils gouvernèi*ent pendant huit ans.

Il est vrai (prune opposition uoml)reuse, ardente, renfermant, à C(')té de soldats aguerris, des hommes jeunes et toujours prêts à Tattaque, apprit aux ministres (pie le pouvoir n'est pas un lit de roses, et fit payer cher k ses adversaires leurs anciennes attaques. Il est vrai aussi que la gauche, éclairée par une dure le(:on, resserra ses rangs et reconstitua promptement son unité si maladroit(unent rompue; il est vrai, enfin, (pren présence de l'attitude énergique des grandes villes, ayant à compter surtout avec l'opinion de la capitale, les catholiques se virent obligés de réfréner leur désii' de réaction. Quinze mois à peine après leur avènement.

en novembre 1871, le sentiment public leur infligea un avertissement qui leur ôta le goût des aventures. Ils avaient appelé aux fonctions de gouverneur du Limbourg M. P. De Decker, le chef du cal)inet de 1855. Dix années plus tôt, ce choix eût été ratifié par l'opinion. Mais le nom de cet homme politique avait été compromis dans le cruel désastre des affaires Langrand. Une interpellation faite par M. Bara souleva les consciences; Fémotion, comme une traînée de poudre, gagna tout le territoire. La clameur du dehors exigea la retraite de M. De Decker, puis celle du ministre qui lavait nommé, puis celle du cabinet tout entier, et le Roi, usant de son droit constitutionnel, révoqua ses conseillers et rétablit ainsi le calme dans le pays.

Celui-ci avait eu, sous la courte administration de M. d'Anethan et de ses collègues, la bonne fortune de traverser sans encomljre cette redoutable période de guerre (1870-1871) qui vit le choc des deux plus grandes nations militaires du continent, l'effondrement de l'empire français, la capitulation de Sedan, le siège de Paris, la chute du pouvoir temporel du pape. Jamais la Belgique ne fut plus prospère que pendant le duel des deux colosses qui se livraient bataille à ses portes. Les catholiques, en arrivant au pouvoir, avaient trouvé des coffres bien garnis et une armée bien outillée. Quand les puissances belligérantes leur demandèrent s'ils étaient en état de défendre la neutralité du royaume, ils purent donner une réponse aifirmative et la correction de leur attitude en cette circonstance n"a jamais été contestée.

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Notre pays devint naturellement lasilc de milliers de ianiilles françaises pendant la guerre et pendant la Coninuine ; il recueillit aussi les blessés des deux nations, et méi'ila leur aratinulc par les soins (pTil prodigua à ions, sans distinction de rang ou d'origine. Plus fard aussi il recueillit une granfle partie dos avantages de la situation matérielle qu'avaient créée les événenenienis. L'indusirie et le comnKn'ce en i'e(;urent une pi'odigicusc iiiipulsion et le déxeloppement inouï de la richesse put)ii(pie favorisa la politique du gouvernement, qui consistait h en faire le moins possible. Le ministère Malou avait succédé au ministère d'Anethan. L'énumél'ation des actes de leui's i\vu\ administi-ations ne sera pas longue. J'ai parlé déjà de l'abaissement du cens électoral pour la province et la commune et du nouveau mode de collation des grades académiques. J'y ajouterai la suppression de l'impôl de (b'bit des boissons al(!ooli(pies, mesure de parti (pu eut pour but de supiirimcr un certain nombre de cabaretiers des listes électorales; le renouvellement du privilège de la Banque nationale, le rachat de nomlireux chemins de 1er concédés, parmi les(pR'ls la ligne du Luxend)ourg, le relèvement du tarif des voyageurs à longues distances, mesure connue sous le nom de tarif ^^'asseige, l'introduction d'un nouveau système de rémunération pour les miliciens, et enfin la codification des lois électorales et les précautions décrétées en vue d'assurer le secret du vote et l'indépendance de l'électeur.

De même que la loi sur le haut enseignement eut pour

principal auteur M. Frère-Orban, de même la loi sur le scrutin secret est due surtout à l'énergique action du parti libéral, stimulé dans la presse et les réunions publiques par M. Edouard Pécher, Tinfatigable président de V Association d'Anvers, et au sein de la chambre par M. Bara. — M. Malou, rompu aux affaires par une expérience de près de quarante années, est passé maître en l'art de se laisser forcer la main. Mais en même temps qu'il faisait des concessions parfois habiles à ses adversaires, il a su résister énergiquement "aux sollicitations des exagérés de son propre parti. Chaque fois qu'on le mettait en présence des prescriptions do l'Encyclique de Pie IX, et des prescriptions du Syllabus, il a protesté de son attachement à la Constitution ; chaque fois que les évèques, qui le trouvaient trop peu docile à leurs conseils, ont, par des paroles ou des écrits inconsidérés, compromis l'intérêt national, il s'est empressé de les désavouer et de blâmer hautement leur conduite. Lorsqu'en 1874, à propos d'une lettre écrite par l'archevêque de Malines à l'archevêque de Posen, le principal organe officieux de M. de Bismarck dénonça les dangers d'une politique qui devait entretenir dans les cœurs la haine de l'Allemagne, de l'empereur et de l'empire, le cabinet jeta cavalièrement l'épiscopat par dessus bord, refusa de se déclarer solidaire de ses actes et déclina toute responsabilité au sujet de la conduite de prélats qui ne relevaient que du Vatican. L'année suivante, le comte Perponcher, ministre d'Allemagne à Bruxelles, remit au ministre des afïàires

étrang(''rcs une note confidentiellement communiquée h toutes les puissances, par laquelle il appelait l'attention du caliinet belge sur les lettres pastorales et autres liublicalions ômauécs en IST.'i et 1871 de certains évê- ({ues, et sur une; adi'osse l'écemmcnt envoyée par le comité des œuvres pontitîcales de lîruxelles h l'évèque de Paderborn, toutes manifestations exprimant, dans un langage plus ou moins offensant pour le gouvernement de Sa Majesté l'emperour Guillaume, des s vmpailii(>s et des encouragements pour les ecclésiastiques insurgés en Prusse contre les lois de l'Etat. Cette note faisait également allusion à l'offre faite pai' un r)uvrier chaudronnier de Seraing, nommé Duchesne, à l'arclievèquc! de Paris, d'assassiner, moyennant une somme d'argent, le prince de Bismarck. — Cet incident qui, à raison de la neutralité de la Belgique, revêtit un caractère européen et donna lieu à des débats au sein du parlement l)ritannique, fournit au comte d'Aspremont-Lynden une nouvelle occasion de faire un chaleureux panégyrique de la Constitution belge, de désavouer énei'gi(|uement les excès des publicistes ulti-amontains, et d'exprimer d'accord avec la gauche de la chambre des regrets publics au sujet des violences de certains écrits dont les évèques étaient les signataires ou les inspirateurs. Dans la session législative qui précéda sa chute, M. Malou ne cessa de pi'otester de son sincère attachement à la Constitution ; il nia formellement que le ministère fût soumis à l'influence épiscopale et déclara qu'il ne resterait pas vingt-quatre heures à son poste, s'il était soumis

à qui que ce fût en ce qui concernait les intérêts politiques. Tous les membres de la droite, sans exception, s'associèrent à diverses reprises à ces protestations de leur chef. La thèse de l'opposition consistait à répondre avec M. Frère-Orban que le mmistère laissait conspuer la Constitution qu'il faisait profession d'adorer, et avec M. Bara que les cléricaux étaient des " polichinelles « qu'agitait la main du clergé.

Ces attaques disent assez sur quel terrain se trouvait placée la polémique, à quel diapason elle était montée dans la presse et dans les meetings électoraux. Une sorte de " fièvre émotionnaire •' — le mot est de M. Malou — sévit pendant les dernières années de l'administration catholique. La dénomination derjKeiLV, prise par les libéraux d'Anvers, raviva dans les esprits le souvenii' des guerres religieuses du seizième siècle. Il y eut de part et d'autre des excès regrettables. En juin 1878, il y avait dans l'air une odeur de poudre et il semblait, tant l'agitation était vive, que l'on fût arrivé aux confins de la guerre civile. On courut au scrutin comme au jour des grands périls publics ; on put dire avec vérité ce jour-là qu'il y eut un soulagement général. Le pays se sentit délivré d'une lourde préoccupation, non pas qu'il vit un péril dans le gouvernement de M. Malou et de ses collègues, mais parce qu'il avait l'intime conviction qu'un succès des catholiques aurait pour résultat d'inaugurer une ère de trouble et de discorde, en livrant la nation aux entreprises des ultramontains.

Cette crainte ne s'est pas réalisée. Vn ministère nouveau est arrivé au pouvoir et s'est prescrit " une mission " (le défense nationale contre les prétentions inconsti- '> tuiiiinnelles de l'ultramonlanis me •'. Les catholiques rii)<>stent et prétendent qu'il n'y a d'éléments r(''\<ilutionnaires que chez les lihéraux. ' ' '

En supposant qu'il y en eût cliez les uns et chez les autres, leurs manœuvres seraient bientôt déjouées par la sagesse et le patriotisme du pays, et l'avenir confirmera une fois de plus la justesse de cotte parole attribuée à Léopold P'' : " La Belgique a l'art de s'arrêter toujours sur le bord d'une sottise ".

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