‹ La Belgique contemporaineChapitre 23 sur 47 · Joseiili Bouiluce · texte numérisé non relu

Joseiili Bouiluce

;iiici('iis ;iiiiis, ;ï placci' un iiKUiiiiiiciil siii' Iciii' Ininhc, ni ;'i ciiihaiiiiicr leur uinii dans (jiiclqiics mois dVtloge pai'lementaii'c.

Coifo différence de sentiments tient à des raisons nndliples. M. Dechamps s'était, à la fin de sa carrière, comi)romis dans des affaires donleuses ; Al. de Tlieiix, malgré la grande part (pril pi-it à celles de Fl^^tat et les services incontestables qu'il rendit à une certaine épo- (pie, n'avait jamais caressé la faveur publique, et son IcMupérament glacial, son langage dépourvu, comme sa personne, de toute attraction, lavaient tenu en deliors de ces courants de sympatliie (pii cbarrieut a\-ec eux les popularités éphémères ou durables.

Barthélémy Dumortier fut un tout autre homme. Il était ce que M"'° de Staël appelle '• tout en dehcjrs «, un ardent patriote, aussi chauvin qu'on peut l'être en fjelgique, aussi riche de préjugés que d'éloquence, par cela même plaisant à la foule, et en dépit d'apparences un peu brusques, un esprit délicat, un lettré, d'ailleurs Toui'naisien dans l'àme, confondant dans un même culte la Constitution belge et le beffroi de sa ^ille natale, les libertés nécessaires et les choncq clotiers.

Chacun a connu son intarissable faconde, à peine refroidie par l'âge, et je doute qu'un homme ({uelconque, ayant joué un riMe petit ou grand dans la politique, y ait échap})é. De (juelles invectives n'a-t-il pas accablé, en d'autres temps, les Lebeau, les Rogier, les Devaux, les Nothond), et spécialement son '• excellent ami » M. de Theux! Les vieux volumes du Monileur sont

remplis de ces apostrophes sanglantes qui semblaient devoir creuser des haines mortelles et que tous lui ont successivement pardonnées. Il était naturellement éloquent, bien qu'il en ait douté à l'origine, car je lui ai entendu dire maintes fois qu'il avait commencé par écrire ses discoui's, jusqu'au moment où, gêné par son manuscrit, il s'était jeté à l'eau dans un accès de désespoir, et s'était trouvé fort surpris de savoir nager à merveille.

Un des plus remarquables ti'aits de sa verve enflammée se trouve dans l'apostrophe qu'il adressa à MM. de Theux, Nothomb et Willmar quand ils vinrent déposer sur le bureau de la chambre le traité qui devait consacrer la cession d'une partie du Luxembourg et du Limbourg :

" ^Messieurs, après le discours (lue Iv niiiiisthr avait mis dans la bouche du souverain, à l'ouverture de notre session législative, je m'attendais à n'entendre prononcer par le cabinet que des paroles dignes du roi et de la nation.

■• Mais, l'ai-je entendu ? Xos moyens, on les nie ; nos embarras, on les exagère; nos affronts, on les supporte avec un dédain flegmatique, et l'on vient nous proposer de sanctionner l'opprolire de la Belgique!

" Hommes d'Etat misérables ! ne ^■o^■ez-vous pas que ces terreurs sont l'effet do votre faiblesse? Vos fautes ont fait la force de nos ennemis que vous servez aujourd'hui, et ont seules conduit la patrie au point oii, dans votre cœur, vous vouliez peut-être secrètement la mener. Mais la Belgique a pris, à la face de l'Europe, d'autres engagements (jue ceux que le ministère nous propose de sanctionner aujourd'hui. A l'appel de son roi, aux mots de pcr.scrcrancc et de cunnif/c, la Belgique s'est levée comme un seul homme pour défendre son honneur et son indépendance. Les chambres ont déclaré qu'elles ne rcculei'aieut devant aucun sacrifice pour défendre l'honneur et la dignité nationale. Elles n'ont recule devant aucun sacrifice. Elles ont voté à l'unani-

iiiitc tout ce i[\n il OtO (Icniandù par le gouvcrneiiiL'nt. Kt c'est en iiri'sciu'c do pareils faits, quand rien n'est venu elianger notre position, quand aucune force ne nous contraint, ne menace nos frontières, qu'on vient proposer un traité dont l'acceptation couvrirait à jamais la patrie de honte et <l'intiimiel

.. Ministres pervers, qui a donc pu vous pousser h accepter un rôle aussi honteux? Je concevrais qu'on pût fléchir devant la force et devant la force seule. Mais oii sont donc ces forces, ces moyens (ju'on présente comme devant nous écraser il l'instant oii nous voudrions opi)oser la moindre résistance ii de révoltantes exigences? "

Cette improvisai ion méi-ite d'être placée à côté des plus beaux morceaux de Démostliènes et de Cicéron.

En voici une auti'e (|ui n'est pas moins admii'able comme élévation dans la forme et la pensée :

" Xe croyez pas que, dans mes paroles, il y 'ait rien de personnel contre vous (jui êtes au ministère; vos personnes me sont totalement indifférentes; mais quand je vois que vous êtes cause du malheur du pays, quand je vois que, par votre incurie et votre faiblesse, vous avez entraîné la patrie dans une si cruelle position , je croirais manquer à mes devoirs , si je n'examinais pas franchement les fautes immenses que vous avez commises.

.i Messieurs, en juillet dernier, l'Europe entière était pour nous : j'entends parler de l'Europe constitutionnelle, celle princiiialement (^ui nous a toujours soutenus : la France et l'Angleterre s'étaient prononcées pour nous ; l'Allemagne même, éclairée sur la sainteté de notre cause, avait reconnu qu'il fallait faire droit à nos justes demandes. En juillet dernier, ;i la suite de la mission si dignement remidie h. Londres par l'honoralile prince de Ligne, notre cause avait reçu un nouveau degré de splendeur.

.. Nous avions pour nous le bon droit, la justice, l'opinion publi(]ue à l'étranger, l'unanimité du pays ix l'intérieiu", nous avions pour nous la po.ssession, et vous savez que dans toutes les questions de contrats, la possession vaut titre ; la Belgique pouvait donc espérer conserver les territoires qu'elle possédait.

" Mais ce n'est pas tout, nous avions de plus pour nous le discrédit de notre ennemi ; car, du jour où il fut démontré que la Hollande, pour faii'c triompher sa cause, avait eu recours à des moyens ti-auduleux, que ses plénipotentiaii-es avaient trompé la conférence, le jour où il fut démontré qu'un agent hollandais à Paris avait cherché h soustraire des pièces au gouvernement français, la cause de la Hollande était devenue impopulaire, la nôtre était devenue populaii'c dans toute l'Europe.

" Est-il possible, grands dieux ! qu'alors que nous avions pour nous la justice, le bon droit, la possession, et le discrédit de notre ennemi, nous ayons perdu notre cause ! Ah ! qu'il a fallu commettre iv. fautes pour avoir ainsi perdu la plus belle, la plus sainte des causes! J'ai vu, îlessieurs, j'*i vu plus de trahison, plus de perfidie, mais jamais je n'ai vu plus d'incapacité. "

Je pourrais citer l)ien (rautres extraits de discours également remarquables, prononcés dans des occasions moins solennelles, et je répète à ce propos que nos Annales parlementaires renferment de nombreux modèles d'éloquence qui ne pâliraient point à côté des plus belles harangues prononcées à la tribune des grandes nations. Ce serait une œuvre patriotique de les rechercher, de les recueillir et de révéler à la Belgique ce qu'elle a possédé de grands orateurs, surtout à une époque oti elle existait à peine, où elle s'agitait encore dans les troubles de la période révolutionnaire et songeait beaucoup moins à parler qu'à agir.

11 y a dans la carrière politique de M. Dumortier un côté intéressant et curieux, qui a dii frapper tout le monde en son temps et qui doit frapper encore aujourd'hui tout observateur impartial. Le jeune député de Tournai (il avait 3-1 ans en 1831), n'avait pas siégé au Congrès national. Elu suppléant par la ville de Toui'uai,

il ir.-nait pus trouvé, comiiK! beaucuuii (Taiitrcs, un liiiilaiiH; complaisant (pii voulût lui eédei' sa place. Fils de négociant, négociant lui-niènio, il n'avait lait ni des études juridiques ni son apprentissage dans ladministi'ali(tn. Ses lolsii's avaient été consacrés à l'étude (le la l)olauii(ue, et dès 1822 il avait élaboi'é un iiouvenu système de classification du monde végétal, et décou\ert une espèce de cryjdogames (jue les savants appellent les dumortièrcs .

Il arrivait donc h la (diamlji'e dépourvu de tous jii'écédents autres que le patriotisme dont il a^•ait fait preuve pendant les journées de la Révolution, et dès le premier jour, il prend part aux débats de toutes les questions les plus ardues. Droit, finances, administration, politi(|ue extérieure, rien ne lui est étranger. L'on ]>ut trouver sa compétence douteuse, mais il réussit d'endjiée à captiver la confiance de ses collègues, et il est bien rare que ses propositions les plus hardies ne soient point adoptées. Sous ce rapport, il n'a d'égal que M. H. de Brouckere, plus jeune que lui, mais rompu déjà aux luttes de la tribune par la pratique du barreau et l'expérience du magistrat. Dumortier se place d'un l)ond au premier rang à côté des anciens membres du Congrès national, qui sont déjà des vétérans ; il lutte à armes égales avec les Lebeau, les Rogier, les Devaux, et c'est lui qui, en 1840, renverse le ministère dont M. de Tlieux est le chef et M. Nothomb la cheville ouvrière. Il est le premier rapporteur des budgets, le premier rapporteur de la loi communale, et prend à tous les débats une part quasi-prépondérante.

Catholiquo de conviction, il est cependant, libéral en ce sens qu'il défend avec ardeur toutes les libertés constitutionnelles, et MM. do Theux et Notlionib n'ont pas eu de plus implacable adversaire. Comme allures, comme tempérament, on ne peut mieux le comparer qu'à ce vétéran de la chambre des communes d'Angleterre que ses compatriotes ont baptisé " le chien de garde ", ce vieux Roebuck qui soutint et renversa Palmerston, qui fut l'adversaire acharné des tories et devint plus tard le plus enthousiaste admirateur de lord Beaconsfîeld, parce qu'il avait toujours placé au-dessus des questions de parti le respect de la tradition nationale.

Il y a ainsi dans la carrière de M. Dumortier de singuliers contrastes. Rapporteur de la loi communale de 183C), il fut néanmoins l'un des })lus ardents défenseurs du fractionnement des communes, parce qu'il trouvait ce système conforme à nos anciennes coutumes. Catholique, il condjattit le pouvoir et continua de combattre avec persévérance pendant plusieurs années le crédit porté au budget des afiaires étrangères pour une représentation dii)lo]natique de la IJelgique à Rome. Le pape était cependant alors ce (pi'il n'est plus aujourd'hui, un souverain temporel. Mais Dumortier ne cessa de soutenir (|ue la, Constitution ])elge interdisant toute intervention de l'Etat dans les rapports du clergé avec ses supérieurs, un ministre belge ne pouvait avoir de mission légale et raisonnable auprès du saint-siège. — On a prétendu (pi'il fut hostile à rétal)liss(nnent du chemin <le fer. Cette all(\u'alion est aussi erronée que celle (jui

allribuo ;i (iciidcbicn riionnciir d'avoir t'iiiis le pi'cniier l'idéo (rintroduire co moyen de transport on Belgique. Dumortier combattit au début la construction et l'exploitation des chemins de fer par l'Etat. Il était partisan, avec beaucoup d'autres, du système des concessions, mais il fit à cet égard, au boni de très peu de temps, son confiteor et ne déclara plus la guerre (|u'à ce (ju'il appelait des dépenses exagérées.

S'il était i)ermis d'émettre une appréciation sur des choses intimes et (^ui sont, du domaine de l'hypothèse, je dirais Aolontiers (|ue Dumortier, moins âgé de (piehiue dix ou vingt ans, aurait fini par se séparer de la fraction la plus intolérante de son parti et aurait tâché de rallier les catholiques militants au drapeau de 18:50. (^)ui oserait dire (|ue le fameux bref du pape, (jui fut l'orgueil de sa vieillesse, ne contribua pas dans une certaine mesure à lui faire conserver une attitude passive et à tempérer l'amertume qu'il a dû ressentir en voyant se créer en Belgique un parti romain ?

Il est vrai tout au moins que dans la dernière session législative, parlant pour la dernière fois, il traita de fou l'auteur d'une brochure que le Coiœrier de Bruxelles portait aux nues, et qu'il accusa les députés d'Anvers qui voulaient ressusciter les (juerelles entre Flamands et Wallons, de perdre le pays par leurs extravagances. Telles furent ses dernières paroles publiques. Elles seront plus d'une fois invoquées.

Il représenta Tournai sans interruption de 18;!1 à 18-17 ; éliminé le S juin de cette dei'nière année, il eut

plus lard une doublo élection à Tournai et à Roulers, puis opta pour Roulers où il remplaça l'abbé Wallacrt et oti il eut pour collègue un autre catholique libéral fort respectable, laveugie Alexandre Rodenbacli.

Dumortier ne fut jamais ministre, et il n'y a pas de trace dans les documents parlementaires d'une circonstance quelconque dans laquelle on l'aurait accusé d'avoir clierclié à le devenir ou d'avoir éprouvé quelque dépit de ne pas l'être. Le seul reproche d'ambition qui lui ait été adressé publiquement, lefut par M. "de Theux, qui attribua son opposition au traité de 1830 à son mécontentement de n'avoir pas été envoyé à Londres pour y régler la question de la dette.

En 1877, il fut, par suite de circonstances inattendues, le héros d'une fête libérale. C'était à Anvers, à l'occasion du centenaire de Rubens. Les Anversois voulaient démontrer contre vents et marée que l'immortel créateur de l'école flamande du XVIP siècle était né dans leurs murs. Or, Dumortier avait publié à ce sujet une brochure dans laquelle il cherchait à démolir la thèse incontestable et à peu près incontestée de Backhuyzen, de Groen Van Prinsterer, de Gachard, d'Alphonse Wauters, d'Alfred Alichiels et de tous les érudits. A cause de cette brochure qui remontait à vingt-cinq ans environ, les libéraux anversois invitèrent Dumortier à leurs fêtes, et en sa qualité de ministre d'État, il y occupa la place d'honneur. Il était assis, rayonnant de joie, au banquet de la Bourse, à la droite de M. Léopold de Wael, et y donna l'accolade à l'un des chefs des Gueux.

Il ost vi-;ii (juc le h^ndfinnin il ncciiiinil iino .nuire plnro (l'Iiniinciir ;"i ];i catliédralc, au picil du niaitrc-.'iutd, Idi's du 7V Dciun chanté à la inc-iudirc du inaiti'c. Cet incidcnl nous mène bien loin de la jjok'niique qu'il soutint contre Van de A\'eyer, à |ii'i»i)(»s do la sialue de Simon Stévin, ci (jui donna naissance au plus s})iritiicl pamphl(>t ([ui ait vu le jour on Bolgiciuo dc[)uis 18;>().

Il est mort on qucl(|ue sorte sur la brèche — au lendemain d'un gi'and événcnnent politiijue- — à la veille de luttes nouvelles dans h'squelles il aurait encore joué un rôle, à la veille aussi d'un glorieux anniversaire dans lequel il aurait été fêté par la nation qui, sans avoir partagé toujours ses opinions, lui aurait rendu cet éclatant hommage (pie l'on réserve aux citoyens intègres.

.M. Dumortier fut nommé ministre d'Etat [)ar le dernier ministère catholique. M. d'Elhoungne le l'ut })ar le cal^net libéral de 1878, en même temps (pie M. Orts. Ce député de Gand, entré à la chamlire en 181;î, à l'âge de 20 ans, y acquit d'emblée la pi'emière place parmi les orateurs. Son éloquence toute française, tour à tour imagée, S})irituelle, pleine d'apeiçus ingénieux, et passant avec une merveilleuse facilité du grave au doux, (\\\ i)laisant au sévère, rivalisait avec ce (pie la tribune moderne a produit de i)liis élégant, de plus harmonieux, de plus eliàtic'. Il ht tressaillir le parlement et le i)ays, lorsqu'on avril LSKî, dans le mémorable débat sur la constitution du ministère dos six Malous, il prononça ces paroles, saluées par les applaudissements frénétiques de la gauche et des tribunes : '• Ce qui sépare le parti

lil)éral du pouvoir, ce n'est pas une question de prérogative royale. Qu'est-ce donc qui sépare, qu'est-ce donc qui écarte le parti libéral du pouvoir? C'est l'influence occulte qui pèse sur la couronne, c'est cette influence qui, s'étayant du souvenir de deux révolutions, menace encore alors qu'elle se proclame dans cette enceinte la gardienne des prérogatives de la royauté. " Il signala ensuite avec une rare énergie le vice de la situation, le véritable mal qui, d'après lui, minait et avilissait le pouvoir, qui jetait dans le pays tous les fennents de discorde, de mécontentement et d'irritation, et il termina en s'écriant : '• C'est parce que je suis un homme modéré avant tout, que j'ai dû signaler au pilote, si haut qu'il soit assis, l'écueil qui menace le vaisseau de l'État, afin qu'il arrête " . Il conclut en repoussant de toutes ses forces un ministère fatal au pays, fatal à la royauté.

Malheureusement pour ce brillant orateur et pour la nation qu'il tenait attachée à ses lèvres, les vicissitudes de la politique et les exigences des affaires l'éloignèrent à diverses reprises de la législature, et son rôle qui fût devenu prépondérant, s'en trouva diminué. Il se contente, à ses heures, de partager avec M. Frère-Orban, le sceptre de l'éloquence parlementaire en Belgi(|ue.

Cette revue serait incomplète, si je ne signalais au lecteur les noms des ministres qui ont tenu avec le plus d'honneur le portefeuille de la guerre. Ce sont les généraux Evain, AVillmar, Chazal et Renard.

Le général Evain était français comme le général Chazal; vieux soldat, ayant conquis ses épaulettes sous

1(> [)i'('ini(M" cinpii-c, il fut api)ol('' on Bclgiiiiio par In gouvornomont pour y organiser l'armée après les désastres de 1831. Il se montra digne de cette mission, et resta ministre jusqu'en 1880, époque à laquelle il fut remplacé par le génci'al A\^illinar. Celui-ci fut à la fois un soldat, un diplomate et un orateur. Le département de la guerre traversa de nombreuses péripéties et n'a pas compté moins de vingt-trois titulaires depuis la Révolution. L'homme (pli l'a occu})é le plus longtemps et avec le plus d'éclat, est le général baron Cliazal, français C(jmme Evain, fils d'un conventionnel réfugié en Belgique sous la Restauration. Les chandjres lui conférèrent la grande naturalisation en 18M, à cause des éminents services qu'il avait rendus à l'Etat dès les premiers jours de la Révolution. En 1830, il avait puissamment contribué à préserver la ville d'Anvers d'un bombardement, en traversant, au péril de ses jours, les lignes ennemies pour aller conclure un armistice avec le général Chassé, commandant do la citadelle. Son nom se rattache à la grande œuvre des fortifications d'Angers et de la transformation de l'artillerie, qu'il fit décréter par les chambres et qu'il parvint à mener à bonne fin, malgré les obstacles qui ont été signalés plus haut. Son caractère chevaleres(|ue et son dédain de la popularité l'engagèrent parfois dans des aventures dont il se tira avec honneur, mais qui l'obligèrent à deux reprises à quitter le pouvoir. Il y brilla par son talent oratoire au moins autant que comme administrateur; peu d'hommes politiques ont obtenu de plus grands succès de tribune, et

beaucoup l'ont appelé •• un charmeur ". Parmi les ministres de la guerre il est le seul, avec le général Evain, qui ait reçu du Roi le titre de ministre d'Etat'.

1 . Je crois devoir reproduii-e ici les paroles que le général Chazal prononça h la chambre à la veille de sa retraite du ministère et qui rappellent en beaucoup de points la touchante allocution de sir Eobert Peel après le vote de sa gi-ande réfonue économique.

" Je déclare que l'opinion des hommes spéciaux, l'honneur que me fout plusieurs puissances en imitant les travaux d'Anvers et en me demandant des renseignements poui' la transformation et l'organisation de leur artillerie, me donnent des satisflictions d'amour-propre au-dessus de mon ambition et me consolent de bien des critiques. Je ne crois pas nécessaire de me défendre encore d'avoir fait exécuter ces travaux et doté la Belgique d'un système de défense. J'ai atteint le but que j'ai poui'suivi depuis le joui- où j'ai eu l'insigne honneur de contribuer a l'affranchissement du pays. J'ai toujours pensé que, quand des hommes avaient pris une part quelconque à une révolution, ils n'avaient accompli leiu' mission et justifié leui* œuvre devant Dieu et devant les hommes que lorsque, après avoir détruit et renvei-sé, ils avaient su recréer, reconstruii-e sur de plus sages et de plus solides bases, et que, lorsque, après avoir reconstruit, ils avaient su prendre toutes les mesm'es pour consen'er, défencb'e et perpétuer leur œuvre. C'est aussi ce qu'a pensé la chambre, car c'est h cette œuvre qu'elle n'a cessé de ti'availler depuis 1830; c'est à cette œuvre qu'elle a mis la dernière main en votant les fortifications d'Anvers, car elles sont la clef de voûte et le couronnement de la nationalité belge. On peut dire aujourd'hui que l'œuvi'e de 1830 est désonnais assurée contre toutes les éventualités de l'avenii', si l'on continue à y consacrer le courage, le patriotisme et l'énergie qui sont les vertus ti-aditionnelles du peuple belge, et si l'on a la sagesse de rester unis. Je ne me défendi'ai donc plus d'avou' donné la sécurité au pays. Que ceux qui me blâment d'avoir poursuivi et atteint ce but me jettent la picn-e, s'ils le veulent ; je ne la ramasserai plus ; je laisserai ce soin à la justice et il l'impartialité du pays et de l'armée. Je sais que l'heure de lu réparation B. c. 9

Le général Ko]ia!'<l, (|ui l'ui deux luis iiiinistrc après le général ("lia/al se dislingna Ini aussi |iai' l'art do convaincre son auditoire, contribua comme lui à l'œuvre de la lvé\()lution. et se fit une certaine renommée d"('ci-i\ain pai' di\('i's('s [)u.ltli(*ations liistoi'i(jues. Avant d'èire ministre, il avail i'(nnpli les fonctions de commissaire l'oval pour la défense de divers projets importants, enti'e auii'cs celui de la petite enceinte d'Anvers, en 1858. 11 fut un des auteui's et des défenseurs du projet de loi sur la rénuméraiion des miliciens, et préparait un projet d'organisation de la réserve nationale, quand la mort vint l'interrompre au milieu de ses travaux. Il eut pour successeur le lieutenant-général Liagre, dont

sonnera pour moi le jour où le pays sera menacé d'un danger. Cela suffit h ma conscience. On m"ii accusé d'arbitraire et d'une sévérité outrée. Eh bien, au moment où je vais quitter le ministère de la guerre, je déclare cpi'il n'est ([u'un seul point sur lequel je ne suis pas aussi satisfait de moi que je le voudrais et sur lequel j'éprouve de véritables scrupules. Loin de me reproclier de la sévérité, je crains au contraire de n'en pas avoii' montré assez dans tous les circonstances particulières qui se sont présentées, sans aucune exception. L'armée a une excellente organisation ; elle a une base de défense inattaquable ; elle a un matériel et un armement (pie lui envient les plus grandes nations ; mais tout cela n'est rien sans une discipline sévère. Dans un pays libre, la discipline est ditficile il maintenir et, sans elle, l'armée sera impuissante à dcténdi'e la liberté et la patrie. J'espère que mon successeur ne trouvera pas les mêmes difficultés que moi et ne se laissera pas décourager par de tristes exemples. J'espère aussi que la cbambre lui continuera l'appui bienveillant, sympathique et énergique dont j'éprouve le besoin de la remercier de nouveau, au moment où je vais me sepiir(\- d'elle, f ApplaudinHoncntif .J

il est permis de dire ici deux mots, bien qu'il vienne à peine d'enirer aux affaires, parce qu'il y a été précédé d'une haute réputation scientifique, consacrée par son long et brillant commandement de l'Ecole militaire et par son élection au poste envié de secrétaire perpétuel de l'Académie royale de Belgique.

Je terminerai ce chapitre par une réflexion qui a dû venir plus d'une fois à l'esprit du lecteur parcourant ce rapide aperçu de nos luttes politiques. Dejxuis cinquante ans que la Belgique existe à l'état de nation indépendante et libre, au milieu des plus ardentes querelles des partis, il n'est arrivé qu'une seule fois qu'un de ses mandataires ait contesté le principe sur lequel repose son existence, et cette fois la protestation d'un seul a suffi pour imposer silence à cette voix discordante, aux applaudissements unanimes des chambres et du pays. Quelle pretive plus éclatante de la stabilité de nos institutions et de la sympathie qui les environne malgré les passions qui nous divisent! Nous vivons à une époque de trouble, au milieu d'une société avide de controverses, confondant parfois le changement avec le progrès, et cherchant dans des formes nouvelles le moyen de satisfaire des aspirations vagues, de mettre en pratique des théories qui paraissent avoir pour elles l'exemple de quelques grandes fractions du monde civilisé. A ceux que ces rêves agitent et qui se persuadent que la monarchie constitutionnelle n'est qti'une étape sur le chemin de la république, dans laquelle ils jouiraient d'une somme plus grande de droits et de libertés,

jo no saurais Irop rocommandor los liL;'n(\s suivantos ompi'iintéos à un publicistc IVanc-ais (pii figure parmi les plus sincères partisans de la républi(iue libérale. Elles seront à la fois la conclusion et la moralité de cette première partie du livi'c .que je dédie à mes compatriotes :

" Nous n'avons jamais cru que la république fût un talisman merveilleux qui changeât la nature des choses et rendit les hommes meilleurs ou plus sages qu'ils ne Tétaient auparavant. La r('q)ubli(iu{' est un gcuverncment connue un autre; elle a de grandes (jualités dont il faut savoir profiter, et des défauts que ses amis doivent s'appliquer à conjurer. Si nous nous y sommes ralliés, c'est que nous avons cru, et nous le croyons aussi fermement que jamais, (|u'elle peut sufllre aux besoins politiques d'un pays mûri, comme le nôtre, par tant de révolutions. INIais ces besoins sont-ils changés parce que toutes les monarchies sont mortes et qu'il n'y a plus que la république de possible ^ Point du tout, ils sont les mêmes qu'autrefois; ils tiennent à notre histoire, à notre caractère national , à notre situation géographique, à mille causes diverses qui sont antérieures à la république et qui avec elle n'ont pas cessé d'agir. Si nous avions aujourd'hui une monarchie, nous lui demanderions exactement la même chose qu'à la république. L'instrument du gouvernement peut se modifier, prendre des noms difïerents, afl'ecter des formes presque opposées en apparence; mais il n'y a qu'une seule manière de gouverner. Lors donc que nous voulons une

républiijiie libéi'ale, ce n'est pas parce qu'elle est rëpublique, mais parce que l'état de la France nous parait comporter un gouvernement libéral. Lorsque nous voulons qu'elle soit conservatrice et qu'elle montre autant de fermeté contre la licence que de respect pour la liberté, c'est parce que l'autorité est de l'essence même des gouvernements et qu'aucun ne saurait longtemps s'en passer. Sous tous ces rapports, la république et la monarchie se ressemblent. Pour croire le contraire, il faudrait attacher à la réjniblique une vertu mystique, surnaturelle, cabalistique ; mais nous avons le malheur de ne pas croire aux amulettes p)olitiques, pas plus à celle du droit divin m.onarchique quà celle du droit divin républicain^^ Pas plus que l'écrivain du Journal des Débats qu'il vient de citer, l'auteur ne croit à la vertu des amulettes politiques, mais il ne peut être question de droit divin dans ce pays ofi le gouvernement émane de la souveraineté nationale, et nous avons le droit de dire, sans engouement pour une forme ou une furnude, que nous possédons en la monarchie constitutionnelle la meilleure des républiques.

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