CHAPITRE VIL COMMERCE. — AGRICULTURE. — INDUSTRIE
La Belgique fut de tout temps une contrée de négoce, mais l'esprit commercial régna surtout en Flandre et dans le pays de Liège. Il y a huit cents ans déjà, de longues caravanes traversaient notre terri toi l'e et apportaient d'Orient par la A-oie de l'Autriche et de l'Allemagne des tissus, des joyaux et des épices, que l'on embarquait ensuite pour l'Angleterre. Les Flamands l)Ossédaient de nombreux navires marchands, et un comte de Flandre mit une flottille à la disposition de Guillaume le Conquérant, quand celui-ci quitta la Normandie pour aller conquérir l'Angleterre. On sait la l)art que les Belges prirent aux croisades et l'élan que ces expéditions donnèrent à l'activité commerciale. Un trafic suivi s'établit entre nos provinces et la Grande- Bretagne, et des marchands des Pays-Bas établirent à Londres des comptoirs renommés. Le port le plus iml)ortant de la Belgique, il y a six cents ans, était celui de Damme, près de Bruges. Détruit par une terrible inondation, il n'existe plus aujourd'hui qu'à l'état de souvenir.- Damme n'est plus qu'un village situé au milieu de terres fertiles. A mesure que s'étendit la i)uissance
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(les ducs (lo Brahant, lo centro commorcial so déplaça et lo mouvement so transporta vois rKscauf. lîruges, mis en communication avec rEcluso, atteignit son jjIus haut degré de splendeur sous les ducs de Bourgogne , mais perdit promptement sa prépondérance, et le haut commerce se concentra lout à fait à Anvers, qui devint sous Charles-Quint le \)C)vt le jjIus riche de l'Europe. C'est à cette époque que lurent construits le Palais de la Bourse et ce magnifique entrepôt qu'on appelle la Maison hanséatique. Par malheur, après la mort de Charles, l'avènement de son fils Phili})pe II inaugura une longue série de troubles et de désastres. Vers la fin du XVP siècle, la situation des Pays-Bas était devenue déplorable. L'Espagne succomba dans la lutte qu'elle avait provoquée par sa politique intcdérante et despotique. La Hollande victorieuse, devenue la république batave, s'empara de l'embouchure de l'Escaut, et nos principaux négociants émigrèrent à Amsterdam. Après le traité de Munster, la décadence atteignit à ce degré qu'en janvier 1(305, dans cette ville qu'on avait appelée la reine de l'Occident, on donna une fête en l'honneur du capitaine d'un navire espagnol qui , par les eaux intérieures, avait fait entrer dans le port une cargaison de vins.
On songea à cette époque à creuser un grand canal vers la mer du Nord à travers le pays de Waes. Plus tard, on essaya de fonder à Ostende une compagnie de navigation vers les Indes, mais ses navires eurent à peine fait deux voyages lucratifs que la jalousie des
Hollandais s'alluma; ils saisirent les bateaux belges en pleine mer et s'emparèrent de leur cargaison. Les Belges, toutefois, ne se découragèrent point, et en 1720 un navire apporta à Ostende un chargement dont la vente produisit plus de 500,000 couronnes d'or, c'est-à-dire plusieurs millions de francs. Les armateurs étaient doux frères, Jacques et Arnold de Prêt. De ce jour datent la fortune et le blason de cette famille qui occupe aujourd'hui le premier rang dans l'aristocratie anversoise.
La Belgique étant devenue une province autricliienne, les empereurs consacrèrent tous leurs efforts à j galvaniser le commerce. Ce fut l'un d'eux, Charles VI, le père de Marie-Thérèse, qui fonda la fameuse compagnie d'Ostende, constituée au capital, énorme pour le temps, de six millions de florins. Mais la Hollande encore une fois, et l'Angleterre avec elle, prétendirent que cette entreprise était une violation des traités, et la compagnie dut se dissoudre. La décadence reprit son cours : l'arrivée d'un navire de mer à Anvers devint un événement. Joseph II essaya en vain de ressusciter la compagnie d'Ostende, et ce déplorable état de choses se perpétua jusqu'à la conquête de la Belgique par les Français en 1792.
Le 25 novembre de cette année, le commandant des armées de la République fit son entrée à Anvers et y publia un décret de la Convention nationale qui proclamait la liberté de l'Escaut. — A la suite de ce décret, une flullille de six navires sortit du port de Dunkerque, remonta l'Escaut jusqu'à Anvers et y fut accueillie par
(les ivjduis.-^aiiccs i^énôrules. La ville se mil en lele. L'aurore de la réparation se levait enfin. La Bourse fut splendidenieni illuminée. L'Escaut était rouvert après un blocus de 141 ans.
Napoléon fît d'Anvers un port militaire, y créa des quais, des chantiers, des l)assins magnifiques. Ce fut au tour de l'Angleterre de s'émouAoir. Elle envoya dans l'Escaut une flotte plus formidable que celles qui avaient détruit les arsenaux de Toulon et bombardé Copenhague. Mais son entrepiise alla piteusement avorter dans l'ile de Walclieren où l'armée anglaise essuya une t(MTible défaite en 1801).
Ai)rès 1815, 1(^ commerce profita du vaste débouché qu'otîi'aient les colonies néerlandaises et spécialement l'ile de Java. Aussi, quand éclata la révolution de 1830, elle trouva beaucou}) d'adversaires dans la ville d'Anvers, oii le haut négoce resta pendant longtemps fidèle à la maison de Nassau. S'il y avait eu quelque enthousiasme révolutionnaire, il se fût promptement refroidi quand la cité fut menacée d'un lj<>m1)ardement, et que les Français vinrent faire le siège de la citadelle. En même temps l'Escaut se trouvait de nouveau fermé; les Hollandais étaient maîtres de son embouchure et les navires devaient passer sous le canon des batteries de Flessingue pour remonter le fleuve. D'après les traités, l'Escaut devait rester ouvert moyennant le paiement d'un péage. Cette stipulation fut définitivement consacrée par l'adoption des 21 articles en 1830, et l'on a vu l)lus haut (pie l'un des actes les plus mémoi'ables de la
politiquo nationale fut le rachat de cet impôt. L'affranchissement de l'Escaut, sous le ministère de M. Rogier, à la suite d'une conférence diplomatique tenue à Bruxelles, couronna glorieusement le règne de Léopold P^ ' . La politique commerciale d'un pays se résume dans son régime douanier. Les droits de douane ont deux buts bien distincts. Ils servent d'abord à procurer une recette au trésor et, jusques il y a trente ans, quand un ministre des finances voulait battre monnaie, il avait recours à la facile ressource d'établir des droits sur l'importation des marchandises étrangères. Ces droits servaient en même temps à protéger le travail national. Cette protection a joué un grand rôle dans l'histoire des peuples, surtout en ce qui concerne l'agriculture. Ainsi, quand la récolte était abondante, le blé cultivé dans le pays se vendait k bas prix. On trouvait que c'était un mal, parce ([ue les cultivateurs ne gagnaient pas assez. Alors on frappait d'un droit élevé les importations de céréales étrangères. Quand, au contraire, la récolte était insuffisante, on supprimait ou l'on diminuait ce droit, pour que les consommateurs ne dussent point payer le pain trop cher. Il en était de même pour le bétail, pour la houille et pour la plupart des denrées. On imagina pour les grains un système qu'on appela Véchelle mobile. On
1. I>a conférence se réunit a BruxePes le 15 juillet 1863, sous la présidence (le :M. Rogier. M. le baron Lambermont fut chargé de la rédaction des protocoles. La suppression du péage de l'Escaut valut à la Hollande une indemnité de 17,1-11,600 llorins des Pays-Bas.
(lotcniiiiia \v. prix auquel devait se vendre l'iiectolitre de rroiucnt. (^)iiaiid il dépassait ce prix, on diminuait le droil ;'i la Ironlir-re, ])()nrfaii-(> ciiircr du uiviin ('■iranLi'cr. Quand il restait en-deçà, on trouvait (jue le pain était à trop bon marché et l'on augmentait le droit à l'importation. Il a fallu de longues années de discussions et de luttes pour faire comprendre à des gens d'esprit (pie le pain ne peut jamais être à trop bon marché. On y est parvenu cependant, et à partir de 1818, la liberté du commerce des grains fut décrétée. Cette glorieuse con(|uête fut due en grande partie aux efforts d'un liomme éminent, Charles de Brouckere, qui s'était mis à la tète d'une Association pour la liberté connaerciale ' . La réforme douanière suivit de près. Elle eut toutefois des moments très difficiles à traverser et , il y a vingt ans à peine que des libres-échangistes, étant allés tenir un meeting à Tournai, faillirent y être précipités dans l'Escaut.
Nous possédons auj(jurd"liui un régime douanier très libéral. Il existe encore toujours des droits de douane, parce qu'il faut bien que l'Etat vive, mais ils ne consti-
1. Les principaux apôtres de la liberté commerciale en Belgique furent avec Ch. de Brouckere, au début, MM. Victor Faider et Ad. Le Hardy de Bcaulicu, plus tard, MM. Coït Van der Macrcn, Cli. Le Hardy de Beaulieu, le comte Arrivabene, G. de Molinari, Aug. Couvreur, Lucien Masson. Des le mois de novembre 1851, M. Frère-Orban, ministre des finances, exposa devant la chambre son programme économique, fondé tout entier sur les principes de la liberté commerciale.
tuent pltis une protection ni une prime en faAeur de certaines industries. Ainsi, les matières premières sont afli-ancliies de tous droits, les objets manufacturés sont soumis à des droits modérés. On les justifie par ce fait que le fabricant indigène paie des droits d'accise et de patente et quil serait inique de ne pas imposer son concurrent étranger. Sous le régime de la liberté, les denrées alimentaires ne furent plus sujettes qu'à un droit de balance, qui ne représentait que cinquante centimes par 1000 kilogrammes. Ce droit fiscal a été supprimé en 1873. Grâce à la liberté absolue du commerce des grains, il n'y a plus de possibilité de voir sévir des famines ou des disettes comme dans le bon vieux temps. La récolte ne manque jamais sur tous les points à la fois, et si le grain manque chez nous, il se l)roduit sur le champ une invasion des ports de la mer Noire, de la Baltique, de la Sicile ou des États-Unis. S'il y a encore des époques de cherté , en dépit de la suppression des droits, qu'on n'oublie pas que cette cherté est une conséquence naturelle de l'augmentation de la richesse publique et de la diminution de la valeur de l'argent. L'argent est une marchandise comme le Ijlé, comme le sucre, comme le café. Il vaut d'autant moins qu'il est plus abondant , et il faut en donner une plus grande quantité en échange de ce qu'on achète.
Le gouvernement publie tous les ans un tableau général du commerce de la Belgique avec les pays étrangers. Il résulte des dernières statistiques publiées que le mouvement général des échanges, qui n'atteignait
pas uno val(nir <!(' 100 millions on 1831, s'oHèvo anjour- (Tliiii à 4 \ 2 niilliai'ds. Il sei'uit assurément difficile de fournir une preuve plus éloquente de raccroissement de la prospérité nationale, en même temps que des effets bienfaisants de la liberté.
L'Etat n'intervient plus aujourd'liui jiar voie de subsides à la navigation; il n"accord(! plus de primes pour la construction de navii-es'; il ne substitue plus son initiative à celle des particuliers; il se borne à créer au commerce les conditions les plus favorables, à lui foui'uir les moyens de se développer sans entraves, et le pays n'a qu'à se féliciter de cette abstention qui lui a permis de prendre un essor prodigieux.
Au milieu de la crise qui sévit en Europe depuis quelques années, un point noir apparaît à l'horizon : le protectionnisme relève la tète. L'abaissement des droits, la facilité des moyens de transport ont créé aux producteurs une position pénible. C'est au consommateur, qui est tout le inonde, qui est ce que les Allemands appellent HetT- Omnes, à réagir contre cette tendance fâcheuse et en opposition directe avec les principes et les leçons de l'expérience.
Passons du commerce à l'agriculture. Ici, malheureusement, la statistique officielle est en défaut. Le
1 . Le nombre des navii-es entrés dans nos ports pendant les dernières années a été en moyenne de 6,000, avec un tonnage de 6 millions de tonnes. La marine marclumde nationale n'a cessé de diminuer depuis 1840 et le commerce de la Belgique se fait presque tout entier sous pavillon étranger.
recensement général ne sera lait que cette année. Celui (le 1870 n'a été fait qu'en vue du dénombrement de la population, et l'on est forcé de se contenter, pour quelques points, d'évaluations approximatives ' .
Sur les 8 millions d'hectares qui forment la superficie du royaume, on compte environ 400,000 hectares de bois. Le reste a des qualités très diverses-. Nous avons une zone de polders conquis sur la mer et qui produisent de l'herbe et des grains en abondance, des terrains sal)lonneux couverts de bruyères, comme les dunes de la Campine, ou bien améliorés par les splendides cultures de nos paysans flamands, qui ont fait entre autres du pays de AVaes le jardin de la Belgique. Dans aucun pays de l'Europe, la culture n'est aussi divisée, et c'est grâce à cette division que la terre est si admirablement
1. Le recensement général coïncidera avec la 50'' année de l'existence de la Belgique, mais il ne sera publié que plusieurs années après.
2. Voici comment, d'après le dernier recensement, se subdivise le domaine agricole :
Céréales et farineux 9G7,13ô hectares.
Plantes légumineuses 37,909
Plantes industrielles, y compris les bettei'aves. . . . 115,308
Eacines et fourrages artificiels 377,767
Prairies et vergers 365, 80-5
Jachères 53,891
Jardins légumiers 37,329 '•
Bruyères, broussailles et terrains vagues 262,477 "
Pépinières, bois, forêts, oscraies, jardins d'agrément . 446,130 >• La culture du tabac occupe une superficie de 1,700 liectares.
cultivée'. Le pays produit en abondance toutes les céréales, le col/a, 1<' lin, la betterave, le lioubldu. Il nourrit un nond)i'eux IxUail, (pii lournit les éléments d'excellent beurre, et l'on sait que le beurre, comme les œufs, les volailles et les lapins, est un article d'exportation des plus lucratifs. D'Ostende seul on a expédié jusqu'à 300,000 lapins par semaine en Angleterre. Sur les bords de la Meuse, entre Huy et Dinant, croissant des vignes qui donnent un vin passable. Dans certains endroits, la fabrication de la paille tressée a atteint un haut degré de perfection, et l'on ne sait généralement pas que beaucoup de chapeaux de prétendue paille d'Italie sont fabriqués avec de la paille belge dans les provinces de Liège et de Limbourg, spécialement à Glons et à Roclenge. Le pays de Hervé produit un fro-
1. La valeur vénale des terres qui était en moyenne de 2,421 francs par hectare en 1846, s'est élevée a 3,946 francs en 1866. L'augmentation a été de 63 p. c., c'est-à-dii'e des deux tiers. Le prix moyen des fermages par hectare s'est élevé pendant la même période de 68 francs à 103 francs.
Voici le prix moyen de quehiues produits agricoles en 1877, comparé à
celui de 1840 :
Froment fr. 28,73 fr. 32,08 par 100 kil.
Seigle " 19,16 - 22,62
MéteU " 23,58 " 26,66
San-asin - 19,44 « 23,79
Avoine " 18,09 " 21,79
Orge " 21,00 22,75
Pommes de terre - 6,79 •• 10,63
mage d'un parfum un peu exalté', mais excellent. La Flandre occidentale, le Condroz et les Ardennes sont renonnnés pour leurs chevaux, comme le Luxembourg l'est pour ses grives et ses jandjons. Autrefois on péchait des truites et des écrevisses déhcieuses dans les cours d'eau de cette province. Les rivières ont malheureusement été dépeuplées, faute d'une surveillance suffisante, et le poisson d'eau douce est devenu peut-être la plus rare de toutes les denrées en Belgique, alors qu'il pourrait y être aussi abondant qu'en Allemagne et en Suisse".