INSTRUCTION PUBLIQUE
On a pu suivre dans quchjuos-uns des chapitres précédents les plias(»s diverses qu'a traversées la question de l'enseignement en Belgique. Elle a été depuis cinquante ans l'une des principales préoccupations du législateur. Je n'ai plus à m'en occuper ici au point de vue politique ; je ne veux montrer que les résultats obtenus et faire juger l'arbre par ses fruits.
Le chiffre du budget actuel de l'instruction publique, devenue le domaine d'un département ministériel spécial, a été noté plus haut, ainsi que celui de l'intervention des provinces et des communes dans le service de l'instruction primaire. De 1862 à 1873, les pouvoirs publics ont consacré plus de 209 millions à cet important service ; pendant la même période, leur contribution annuelle a été doublée, et l'Etat seul a augmenté sa subvention de près de 8 p. c, si bien que le l)udget de l'instruction publique était en 1877 de plus de 2 fr. par habitant, alors qu'en France, à la même date, il n'atteignait pas 1 fr. 20 c. par tête.
Si l'on considère qu'il y avait en Belgique à cette époque 5,856 écoles primaires desservies par 10,750 in-
stituteurs et institutrices, près de 1,000 écoles gardiennes et 2,C00 écoles d'adultes, sans compter l'enseignement donné dans les ateliers de charité et d'apprentissage, dans les écoles des hospices, des prisons et des dépôts de mendicité; si l'on y ajoute les 195 établissements d'enseignement moyen avec leurs 20,000 élèves, et leur dotation qui dépasse 600,000 francs, les quatre universités avec leurs 3,000 étudiants, et les écoles spéciales de toute espèce consacrées à l'enseignement spécial du génie civil, des mines, des arts et manufactures, de l'art vétérinaire, de l'agriculture, des beaux-arts, du dessin, de la musique instrumentale, du chant, de l'art militaire, de l'industrie et du commerce; si l'on y ajoute encore les cours publics et les conférences qui, pendant les trois quarts de l'année, se donnent dans la plupart des villes du pays, on reconnaîtra que l'instruction coule à flots dans toutes les artères du corps social et l'on éprouvera même quelque difficulté à comprendre qu'il y ait encore une si forte dose d'ignorance à combattre.
La dernière exposition de Paris a fourni à l'inspecteur des écoles normales, M. Th. Braun, l'occasion d'apprécier dans un rapport nourri de faits l'œuvre accomplie par quelques-unes de nos grandes villes et par l'enseignement libre dont il est peu question d'habitude dans les documents oiïiciels.
Commençant par la ville de Liège, il nous montre que cette grande cité, qui ne compte pas moins de 00 établissements communaux d'instruction, peut revendiquer
riKiiincuf (le iiiurclicr à la tète des villes du pays par le nombre et la bonne organisation des établissements destinés à la première enfance. La ville de Louvain vient ensuite' et recueille les plus grands éloges pour l'excellente direction de ses écoles et la. ùicnn rciiiai'quable dont elle y a organisé l'épargne, ce i)récieux moyen dont l'initiative a été prise à Gand, par M. Laurent, en vue de la moralisation des classes ouvrières. La ville d'Anvers, dont le liudget scolaii-e s'élevait en 1880 à (juelques milliers de francs, en consacre aujourd'hui plus de 600,000 à l'entretien de ses écoles; enfin, parmi les communes d'un ordre secondaire qui s'imposent les plus grands sacrifices et consacrent les plus nobles efforts à donner Timpulsion à leur enseignement public, figure celle de Saint-Josse-ten-Xoode, lez- Bruxelles.
L'institut des Frères des écoles chrétiennes c-onq)te en P)elgique, outre un nombre assez considérable d'écoles primaires, deux écoles normales, des pensionnats, des écoles d'adultes et des écoles dominicales. Leur exposition collective à Paris a été jugée digne d'obtenir une médaille d'or. Quelques-uns d'entre eux ont obtenu en même temps que des membres de l'enseignement officiel des marques éclatantes de la satisfaction du jury. Une médaille d'or a été également décernée à la Lùjiie
1. On a niaintcnu ici rorJre suivi dans le rapport de !i[. Braun, sans que cette elassitication doive être considérée comme un sii;ue du mérite relatif des diverses écoles.
de rEnscifinernent, qui date de 1865 et dont l'œuvre principale a été la création de V École modide, construite à Bruxelles, au boulevard du Hainaut.
Parmi les plus utiles manifestations de la liberté, on ne peut se dispenser de citer les écoles ménagères du Hainaut, fondées à Cuesmes, à Frameries, à Chàtelet, à Carnières, à Boussu, à Jemappes, à Wiers, à Pâturages, à W'asmes, à Mont-sur-Marchienne. Ces écoles ont pour but de donner aux jeunes filles les connaissances que doit posséder une bonne ménagère, de les éloi^'ner du travail des mines et des usines, et de leur permettre de devenir des épouses et des mères modèles. Llionneur de cette initiative charitable revient au prince de Caraman-Cliimay, ancien gouverneur du Hainaut, et à la Société anonyme de Marcinelle et Couillet.
J ai déjà indiqué le rôle des sociétés populaires créées par des particuliers pour l'éducation des masses. En tête de ces associations figure le Cercle Franklin, fondé à Liège en 1805, et dont le succès a fait éclore des institutions analogues à Seraing et à Bois de Breux. Le Cercle Franklin, pour atteindre son but élevé, emploie comme moyens d'action des séances populaires du dimanche, des cours publics, la publication d'un journal et d'un almanach qui [lorte son nom, des bibliothèques populaires, des tombolas de livres, des distributions d'ouvrages , des concours , des livrets de la caisse d'épargne, des fêtes offertes aux enfants des écoles communales. Grâce à l'influence de M. le professeur Laurent, l'éminent auteur du Livre de VÉpargne, et
rardcnt ap(')ti'c' du travail dunl il est liii-rn(''nic une si noble pcrsonnificalion, des sociétés ont été fondées à Gand dans le but de procurer des distractions utiles à la classe ouvrière et la sousti'aire à l'influence démoralisante du cabaret. Cet exemple vient d'être imité à Verviers; souhaitons qu'il le soit partout, ci (jue partout ces généreux eiîbrts soient couronnés d'un égal succès. Les bibliothèques populaires figurent parmi les moyens les plus efi'icaces de propager l'instruction dans les classes inférieures, et il en existe un grand Jiombre en Belgique. Mais ce qui nous frappe en présence de ce fiévreux et louable déploiement d'activité en faveur de ce qu'on appelle les classes déshéritées, c'est le peu d'importance que l'on paraît attacher à la culture intellectuelle d'une classe également intéressante et qui, dans ce grand travail civilisateur, se trouve en quelque sorte reléguée au second plan. Je veux parler de cette classe qui tient le milieu entre la bourgeoisie proprement dite et le prolétariat, de ce nombre considérable de cito}'ens qui, après avoir reçu l'instruction primaire à l'école, sont livrés tout entiers aux préoccupations de la vie matérielle et ne trouvent que de rares occasions d'élargir leurs idées et de développer leur esprit. Ceuxlà savent lire et écrire, mais ils ne lisent point et n'écrivent guère. Ceux-là n'ont d'autre livre que leur journal , qui est leur encyclopédie et leur évangile. Personne ne songe à les tirer de cette espèce d'exil, sous prétexte qu'ils sont libres et par conséquent maîtres absolus de leurs actions. Il me semble qu'il y a là un
grave sujet de méditation pour ceux qui s occupent du progrès national. C'est par la lecture, par des conférences attrayantes données dans les musées, par des spectacles qui frappent l'imagination, par des entretiens familiers, par des recueils périodiques à bas prix, comme il en existe un si grand nombre en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, aux Etats-Unis, que l'on parviendra à rattacher au mouvement des idées, cette classe si nombreuse, si honnête et si digne de sympathies. On néglige trop les pères en s'occupant des enfants, L'État n'aurait ici qu'un rôle secondaire à remplir, mais l'initiative privée pourrait rendre de grands services. On a institué à Bruxelles des cours supérieurs pour l'éducation des dames et des demoiselles du monde élégant. Des lectures et des conférences aimables et dégagées de tout pédantisme, destinées à la classe moyenne, lui parlant de ses intérêts, l'initiant aux principes de la saine morale, lui ouvrant avec art de nouveaux horizons, lui dévoilant des perspectives ignorées, lui expliquant les sujets les plus essentiels de la vie pratique, cherchant à réveiller les esprits et à émouvoir les cœurs, sortant enfin de cette banale ornière de la prose bourgeoise ou des pompeuses déclamations, voilà qui aiderait à compléter l'éducation nationale bien autrement que l'éternelle répétition de théories mal digérées sur les droits de l'homme et sur les imperfections de la société. Si quelques-uns de ceux qui affichent la prétention de r<''formcr le uioiidc essayaieni de le (oniicr, le gi'aïul [U'ublème de l'éducalion serait bien près d'être résolu.
Ernest Kcnan a dit un jour ({uc lo secret de la l'urcc intcUcclucllc d'im ])('iij)l(' ne git j)as dans la perfection de son enseignement primaire, mais dans celle de son enseignement supérieur. Cette parole est d'une frappante vérité. Le grand instrument du progrès c'est la science, et la science ne réside pas dans la pralique machinale de la lectui-e, de l'écriture et des quatre règles de l'arithmétique. Elle plane sur les sommets, se déploie dans les chaires des hautes écoles et n'attire à elle qu'un petit nomhre d'élus. Ce sont ceux-là (jui dirigent le mouvement social et conduisent les nations à leurs destinées. Supposons un pays dont toute la surface serait couverte d'écoles primaires et qui n'aurait point d'universités. Tout le monde y saurait lire et écrire, mais il serait le tributaire de l'étranger pour toutes les inventions et les découvertes et jusque pour les livres dans lesquels il puiserait les notions élémentaires des connaissances les plus indispensables. Les universités sont les grands laboratoires du progrès, et on l'a compris en Belgique en appelant le plus possible aux chaires des hautes écoles les hommes les plus distingués, alors même qu'il fallait se résoudre à les chercher au dehors. C'est ainsi que l'enseignement supérieur a 1)U se glorifier de posséder des hommes tels que Haus, Warnkoenig , Spring, Kékulé, Baron, Huet, Margerin, Maynz, Pagani, Arntz, Sainte-Beuve, Bancel, à côté desquels il faut citer parmi les Belges, les Moke, les Callier, les Seutin, les Kluyskens, les Dandelin, les Dumont, les Van Beneden, les Craenincx, les Burg-
graeve, les Crocq, les de Roubailx, les Rommelaere, les Molitor, les^Nypels, les Dupont, les Thonissen, les Delcour, les Van Bemmel, les Altmeyer, les Borgne! , les Laurent, les de Laveleye et tant d'autres, qui sont l'honneur et l'orgueil du pays. C'est autour de leurs chaires que se sont formées successivement deux générations de citoyens instruits, dans les rangs desquels s'est recrutée à son tour l'élite des professions libérales. On a parfois signalé un certain abaissement du niveau des études. Cette prétendue décadence se chlffi-ait d'après les statistiques des examens universitaires. On mesurait la science et l'intelligence du pays d'après le plus ou moins de distinctions décernées par des jurys (pli appréciaient bien plus la mémoire que le savoir et l'intelligence des récipiendaires. On ne songeait pas à se demander si à l'heure où l'on parlait de décadence, il y avait en Belgique moins d'avocats éloquents, de profonds jurisconsultes, de savants médecins et d'habiles ingénieurs qu'au jour oti les statisticiens avaient dressé des tableaux plus rassurants de l'hygiène intellectuelle. On ne songeait pas même à se dire que les plus brillants diplômes ne valent pas plus qu'un passeport entre les mains de ceux qui cessent d'apprendre à l'heure où ils ont terminé leurs études officielles.
Je dirai de l'enseignement moyen ce que j'ai dit de l'enseignement su})érieur. Sa force réside dans le choix des maitres, mais à la condition que ceux-ci ne soient pas vinculés par des formules administratives et qu'on leur hiisse un peu i)lus de cette indépendance sans la-
quelle la science dépérit coimiie un être privé d'air el d'espace. Savoir choisir les hommes et puis les laisser agir, tel doit être le urand art d'un ministre de l'instruction publique.
A l'heure où j'écris ces .lignes, un grand et décisif combat est engagé enti'o l'h^lat et l'Eglise au sujet de l'enseignement de l'enfance. L'Etat a décrété l'école neutre ; l'Eglise lui oppose l'école confessionnelle. L'Eglise met en interdit les écoles olïlcielles; la presse libérale engage les pères de famille à préserver leurs entants de la peste des écoles congréganistes. Cette guerre devait éclater tôt ou tard. Chacun des belligérants travaille avec ardeur à s'assurer la victoire. Mais cette lutte, fâcheuse à certains points de vue, n'est pas absolument dépourvue d'avantages. On éprou^•e une certaine satisfaction à penser qu'à l'heure où d'autres peuples en sont réduits à combattre pour leur indépendance, ou se livrent à des querelles byzantines sur la forme du gouvernement, ou ti'availlent h préparer des revanches d'ambition et de suprématie militaire, toutes les forces vives de notre petit pays se mettent en mouvement pour se disputer l'éducation de la jeunesse et l'honneur d'arracher les enfants à l'ignorance. Un pareil tournoi, absorbant l'activité de tout un peuple, est un spectacle édifiant et salutaire, dès l'instant où il se renferme dans des conditions légales et que les deux champions descendent dans l'arène en inscrivant sur leur liaïuiière ces deux mots qui résument toute l'o'uvre sociale et tout le progrès humain : Droit et liberté.