AU
résurrection des jésuites et les envahissements successifs (l'un clergé ignorant et suppôt de la tyrannie, je les mettrai provisoirement, et jus(|u'à meilleur informé, sur la même ligne que les oraisons funèbres de notre industrie toujours à l'agonie, sur la même ligne que les imprécations vertueuses contre les dilapidateurs des deniers publics gorgés des sueurs du peuple, ou bien encore les doléances sur laccroissement horrible de la misère publique, sur l'anéantissement entier et à tout jamais de notre commerce; toutes assertions de même espèce, faisant fort bien dans les colonnes des journaux orangistes, donnant de nous une détestable opinion à l'étranger, mais produisant, je l'avoue, peu d'impression sur les esprits impartiaux et sérieux, qui veulent, pour être persuadés, autre chose que des assertions et des phrases ronflantes. "
Toujours à cette même époque, le gouvernement proposait aux chambres le vote d'un crédit de 21,000 florins pour l'érection d'un évèché à Bruges, et cette mesure étant combattue par quelques-uns comme inutile et inopportune, M. Paul Devaux prit la parole et fit la déclaration suivante : " Puisque nous avons le bonheur de posséder un clergé ami de la liberté, je n'hésiterai point à voter le crédit ".
Dans la séance du 9 décembre 1832, de la chambre des représentants, le président donna lecture d'une lettre de M. le ministre de l'intérieur, annonçant qu'un Te Deum serait chanté le 16 du même mois à l'occasion de l'anniversaire de la naissance du Roi, et pour renier-
cier la Providence de la conclusion de la paix, que Ton croyait alors assurée.
Un membre se leva et dit :
" Il n'y a pas de décision à prendre sur cette lettre. La liberté des cultes est garantie par la Constitution. Des ministres dun culte veulent faire célébrer un service en mémoire de tel ou tel événement : permis à eux. Mais la chambre ne peut prendre autrement que comme notification la lettre qui lui annonce la célébration du service. " '
Le mécréant qui parlait de la sorte était M. le vicomte Charles Vilain XIIIL
Il me serait facile de prouver par d'autres exemples du même genre, que rien n'est plus inexact et plus hasardé que la prétention des publicistes ultramontains de représenter la politique libérale comme un désaveu complet des idées qui animaient le libéralisme il y a quarante ans.
A cette époque, on ne cessait pas d'être considéré comme un honnête homme, un esprit constitutionnel, tolérant et digne d'estime, quand on osait affirmer publiquement qu'il ne pouvait y avoir '^ un culte de la majorité ", et l'on n'excommuniait pas un catholique parce qu'il professait ce que le révérendissime et illustrissime cardinal-archevêque de Malines appelle aujourd'hui " l'irréligion d'Etat ".
Les temps sont bien changés, mais pour peu qu'on veuille examiner de près les choses, on se fortifiera dans la conviction que ce qui a changé surtout, ce sont les
— .'UG —
catholiques. — S'ils navaient pas subi une métamorphose complète, M. Devaux, (jui en 1832 votait des crédits pour l'érection d'un diocèse, " parce que nous avions le bonheur de posséder un clergé ami de la liberté ", n'aurait pu, vingt-cinq ans plus tard, à cette même tribune dont il était l'une des gloires, déclarer que nous marchions fatalement " des controverses politiques aux controverses religieuses ".
Il est vrai que, depuis quelques années, et en raison d'un petit nombre d'incidents regrettables que je me garderai de justifier, on s'attache à représenter les libéraux, sinon comme les ennemis, tout au moins comme les complices des ennemis de l'ordre social ' . On a parlé d'émeutes, oubliant qu'il y eut jadis bien autre chose que des émeutes, qu'il y eut des pillages; que l'on fit
1. Voici qui prouve qu'il y eut à toutes les époques des violences de langage. Il y eut un temps oii l'on chantait dans les lieux publics la chanson
suivante :
Dans ce pays de meurtre et de pillage,
De misère et de liberté,
Depuis trois ans un bien antique adage
A tout propos a la tète est jeté.
Pour mon refrain j'avais promis de prendre
Le vieux dicton, tant et tant rabattu,
Mais aujourd'hui je vais le faire entendi'c,
C'est différé, mais ce n'est pas perdu.
Xotre patrie, en proie il l'indigence,
Des parvenus a maudit le pouvoir.
Ton règne expii-e, ô méprisable engeance,
L'abime s'ouvre où les traîtres vont choir.
plus que briser des vitres, que l'on commit de graves attentats contre les personnes et les propriétés, et que cependant personne ne s'écria alors que la Belgique était à deux doigts de sa perte.
Il y a plus de quarante ans déjà l'on dénonça comme une calamité sociale la présence d'une multitude de communistes à Bruxelles ; on faisait plus que les dénoncer vaguement, on citait leurs noms et prénoms, on racontait que les émules de Robespierre et de Marat travaillaient à détruire la Belgique. On faisait mieux
Honte aux auteurs de nos longues alarmes, De leurs hauts faits compte sera rendu, Compte de sang, de pillage et de larmes, C'est différé, mais ce n'est pas perdu. Malgré nos preux, a la mine fière.
Malgré Mérode et le ministre Evain, Le triple éclat de leur vile bannière Doit se salir encor près de Louvain.
Deux ans passés, le drapeau tricolore, Devers Louvain, s'enfuyait éperdu, Ce qui s'est fait pourra se faire encore, C'est différé, mais ce n'est pas perdu. De Léopold qu'importe le royaume 1 En vain clicz nous le Français fait la loi, En vain l'Anglais, au lion de Guillaume, Prétend clouer un fantôme de roi.
Bientôt, au cri de la Belgique entière, Le spectre-roi, du trône descendu, -Ira cacher sa honte en Angleterre, C'est différé, mais ce n'est pas perdu.
quo les dénoncer nominativement, on les expulsait on bloc, sous prétexte qu'ils s'occupaient de fonder la république dans nos provinces. Et l'on se rappelait avec horreur qu'il y avait eu un certain nombre de partisans de la répuhlifiuc au Congrès national.
Quant aux ennemis de la religion, ils existaient alors comme aujourd'hui. On les appelait des voltairiens au lieu de les traiter de libres penseurs, mais on disait comme à présent qu'ils compromettaient l'existence nationale, et l'on parlait des écoles de l'Etat comme de foyers d'athéisme et d'immoralité, tout juste comme en l'an de grâce 1879.
L'expérience du passé prouve que la Belgique serait assez robuste pour résister à de coupables menées, s'il en existait ailleurs que dans des phrases inoflfénsives et des déclamations sans écho.
Le clergé lui-même n'oserait point affirmer que son esprit ne s'est point transformé, lui (jui jadis prêchait la liberté et la tolérance, qui avait aidé à conquérir les droits de la nation en 1830, qui se tenait en dehors des luttes des partis, et qui se joignait aux orateurs les plus considérés du parlement pour déclarer qu'il n'avait qu'à perdre en se mêlant aux luttes temporelles.
Aujourd'hui l'on soutient avec autant d'énergie que le devoir des prêtres est de transformer la chaire en tribune politique et de prêcher la guerre sainte contre les libertés modernes. En présence de ce fait universellement reconnu, l'on peut s'étonner même que les libéraux pris en masse aient si peu dévié de la voie légale et constitutionnelle.
En effet, quels sont les griefs sérieux que les catholiques puissent articuler à la charge de leurs adversaires ?
A-t-on touché au budget des cultes, que l'on aurait le pouvoir de réduire ? Il n a fait que s accroître et, tout au plus une fois, à la chambre un orateur radical a songé h l'attaquer.
La liberté de l'enseignement catholique a-t-elle subi quelque atteinte ? Jamais les écoles du clergé n'ont été phis nombreuses. Les mesures les plus violentas qu'on ait prises pour les combattre sont celles qui empêchent les pouvoirs publics de mettre à leur service les deniers des contribuables.
Parlerons-nous des couvents ? Ils n'ont jamais été aussi nombreux ni aussi riches que depuis qu'on affirme, sur tous les tons, que les libéi'aux cherchent à les détruire.
En matière de legs et de fondations charitables, il n'y a pas eu non plus d'atteinte portée au droit des catholiques, puisque les ministres catholiques ont appliqué en cette matière, sans la moindre résistance et sans chercher à détruire, alors qu'ils avaient le pouvoir, la jurisprudence établie par les libéraux.
Est-ce qu'en une occasion quelconque l'autorité civile, alors même que les libéraux étaient les maîtres, a cherché à s'immiscer dans les relations des évêques avec le saint-siège ? Ils attaquent le pouvoir civil dans leurs mandements ; on les discute, mais personne ne songe à leur imposer silence.
Que reste-t-il donc en fait de griefs dont puissent se plaindre les catholiques ? La question des cimetit'res ? Mais ce qu'ils demandent est tellement contraire à tous les principes du droit et de la tolérance que leurs i)lus ardents amis n'osent pas soutenir oificiellemcnt leurs prétentions.
L'archevêque de Malines a publié une très longue exhortation à propos des devoirs de l'Etat en matière de sépultures, et le dernier ministère catholique n'a pas même songé à en tenir compte.
C'est qu'en effet les catholiques ont en main de quoi remédier eux-mêmes à leurs griefs. Ils disent que les croyants doivent être inhumés en terre bénite. Personne ne leur interdit de bénir cette terre. Ils disent que les acatlioliques n'ont pas droit à cette bénédiction; personne ne les oblige à la leur donner.
Ils reconnaissent eux-mêmes que la question des sépultures, telle qu'ils la comprennent, ne touche pas au dogme, qu'il ne s'agit que d'une question de discipline, et ils le prouvent en autorisant dans certaines villes ce qu'ils interdisent dans quelques autres, la bénédiction des fosses une à une, selon la communion du défunt. Dès lors, ils ne défendent plus même un principe, mais simplement un intérêt de convenance locale, et de la façon dont se présente le litige, il y aurait un moyen très simple et tout naturel de le résoudre. Comment n'y a-t-on pas encore songé ?
Quand le shah de Perse fit un voyage en Europe, on prétendit que, n'ayant pas, aux termes de sa religion, le
droit de fouler sans sacrilège une autre terre que celle de son royaume, il avait mis do la terre persane dans ses chaussures.
Les casuistes, et ils abondent, pourraient résoudre de même la question des sépultures. Lejour où tout catholique décédé dans le giron de l'Église sera déposé dans un cercueil garni de terre bénite, ce à quoi la loi ne met pas obstacle, il n'y aura plus de discussion ni de lutte possible. Le défunt orthodoxe sera protégé contre le voisinage d'un ancien ami hérétique, et les plus susceptibles ne trouveront plus rien à dire. On en viendra là, et cette solution sera suflfisante jusqu'au jour oti l'on aura remplacé le mode actuel d'ensevelissement par la crémation des cadavres.
Cela fait, quel grief majeur pourraient encore articuler nos malcontents? Comment expliqueraient-ils, d'ailleurs, qu'un ministère qui avait pour chef le frère d'un évêque (M. Malou) et qui comptait parmi ses membres l'homme de coniiance (M. Delcour) d'un feu cardinal (M«'" Engelbert Sterckx), n'ait point saisi une seule occasion de faire droit aux réclamations de l'épiscopat et de ses organes ?
A l'heure où j'écris ces lignes, deux graves questions apparaissent à l'horizon et semblent réclamer une solution prochaine : celle du budget des cultes et celle de la représentation diplomatique de la Belgique au Vatican.
L'une et l'autre exigent qu'on jette un coup d'œil sur les précédents historiques et parlementaires. On a dit à diverses reprises qu'il viendrait un moment où les
pouvoirs publics, lassés de voir le clergé catholique agir en adversaire de l'Etat, finiraient par trouver opportun de supprimer le traitement des prêtres. Il y a longtemps que cette pensée existe à l'état de dcsideralura dans un certain monde politique. Je n'oserais affirmer ({u'elle est jM'atique, ni que l'Etat i'etirerait un grand avantage d'une réforme qui abandonnerait le clergé au zèle des fidèles, qui le porterait à réclamer le droit absolu d'acquérir à titre gratuit ou onéreux sans aucune intervention de la loi. Je me garderai donc d'exprimer inconsidérément une opinion sur cette mesure radicale qui ne pourrait, d'ailleurs, être le résultat que d'une révolution ou d'une révision de notre pacte fondamental. Je veux me borner à rencontrer une objection que l'on croit péremptoire, que l'on oppose à titre de question préalable à tout débat engagé sur ce terrain. Elle consiste à dire que le traitement du clergé catholique est une indemnité que l'Etat paie à l'Eglise pour ses biens autrefois confisqués; que le Congrès national Fa entendu de la sorte, que ce serait commettre une injustice, un vol, une spoliation que de toucher à cette partie de son œuvre, qu'il y a là un contrat que la probité impose le devoir de respecter.
On ne s'est pas ftùt faute, dans les ouvrages où l'on a traité cette question, de discuter la justice et la légalité même de cette " indemnité " à payer à l'Église. On s'est demandé s'il pouvait y avoir lieu à indemnité en échange de la reprise de richesses qui étaient parfois le produit de la spoliation, de la captation et de la fraude.
Un orateur, à l'Assemblée constituante de 1848, en France, a dit à ce sujet : " L'Eglise était propriétaire avant la Révolution, mais comment l'était-elle? — Ce n'était point comme individu. Elle était détentrice de biens de par les abus des possessions collectives et des captations. L'Etat ne pouvait tolérer plus longtemps une propriété qui n'en avait que le nom ; car, loin de s'appuyer sur le travail, ou sur des services rendus, elle n'était que le fruit de fraudes pieuses, et ne reposait que sur des privilèges qui n'étaient que la spoliation sanctionnée par l'iniquité du despotisme. — Que la mesure prise alors ait froissé l'Eglise dans ses intérêts matériels, c'est possible. Mais la Révolution, qui avait été faite contre les privilèges et qui avait déjà aboli tous les autres, pouvait-elle, sans blesser la justice, s'arrêter devant les privilèges de l'Eglise? Elle ne pouvait reconnaître le droit de propriété sur des biens acquis par des moyens si illégitimes qu'à toutes les époques ils ont soulevé des plaintes tellement énergiques, qu'il serait par trop imprudent d'évoquer les souvenirs du passé. "
Tel est le résumé de l'opinion de ceux qui voudraient supprimer l'indemnité, disant qu'elle ne repose sur aucun fondement légitime.
Comme je l'ai indiqué, il est, ou plutôt il était jadis, des catholiques à qui la suppression de l'indemnité ne semblait pas un grand malheur. Voici, entre autres, l'opinion de M. de Montalembert : '> Il n'y a de liberté possible pour l'Eglise qu'à une condition, qui ne l'arrêtera pas sans doute : la suppression du salah^e que
VÉlat accorde ammcUcmenl (m clcrgc. (\)iiic'(inque est payé dépend do qui le paie. La Pl■o^ idence ne délaisse point ceux (jui se confient en elle. Le zèle créera des ressources immenses. "
On voit que la question ne date pas d'hier et qu'elle a été examinée par les deux, partis à des points de vue divers. Elle a un cùté cependant qu'on a laissé dans l'ombre et qu'il paraît utile de mettre en lumière.
Quand on parle aux catholiques de la possibilité de la suppression du budget des cultes, ils répondent par deux arguments : le premier consiste à dire qu'il laudrait, pour arriver à la suppression, réviser notre pacte fondamental; le second, que le traitement des ministres du culte constituant une indemnité, étant l'efï'et d'un contrat synallagmatique, on n'a pas le droit d'y toucher.
Or, il semble que, tout en acceptant la thèse des catholiques, il existe un moyen de résoudre le problème, en supposant la solution nécessaire, sans être obligé de porter atteinte à la Constitution.
Les éléments de cette solution se retrouvent dans notre histoire parlementaire. Si le traitement du clergé est une indemnité, c'est-à-dire la compensation d'une perte subie, le résultat d'un accord entre parties, elle doit peut-être et peut à coup sûr être renfermée dans les limites fixées par le contrat.
Que dans l'espèce il y ait un contrat, l'on ne peut le nier. C'est en sMnspirant de ce fait que M. de Sécus a pu dire au Congrès : " Les corps ecclésiastiques ont été dépouillés de leurs biens par la Révolution française. La
cour de Rome a ratifié cette aliénation, sous la condition que l'Etat, qui en avait profité, se chargerait des frais du culte et de l'indemnité due aux ministres. Cette indemnité est donc une dette de l'État, dette dont il a