‹ La Belgique contemporaineChapitre 4 sur 47 · LA POLITIQUE. — LES PARTIS. — LA ROYAUTÉ · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE. — LES PARTIS. — LA ROYAUTÉ

J'ai raconté aillours comment la P)elgi(jue saflranchit du joug de la Hollande en 18:50, comment se fonda le royaume, comment fut faite la Constitution, comment il fallut lutter [)en(lant deux ans pour chasser l'étranger du territoire; comment on y parvint grâce à l'appui moral de l'Angleterre, puis à l'intervention armée de la France, comment enfin la paix fut conclue en 1839 et le pays définitivement reconnu par les puissances européennes.

Depuis ce jour, les dépenses considérables que la nation a faites pour son établissement militaire, ont eu pour seul objet la défense de sa neutralité le jour où elle serait attaquée par l'une des puissances qui l'ont solennellement garantie.

La neutralité est une des conditions essentielles de la prospérité du pays, la sauvegarde de son existence. L'Europe a interdit à la I!elgi({ue de se mêler des querelles de ses voisins. Cette interdiction a fait sa force et lui a permis de traverser intacte les crises les plus redoutables, entr'autres la guerre d'Orient, de 1854 à 1856, la guerre franco-allemande en 1870 et 1871.

Sans la neutralité, en 1870, la Franco et l'Allemagne seraient venues vider leur querelle sur notre territoire. Mais chacun des belligérants savait que s'il entrait chez nous en armes, il trouverait l'armée belge résolue à prêter main forte à son ennemi. Si la France avait envahi le territoire belge, nous nous serions joints à l'Allemagne pour la combattre; si l'Allemagne nous avait attaqués, nous nous serions joints à la France pour l'expulser, et toutes les autres puissances devenaient forcément nos alliées contre celui (jui aurait" violé le contrat sur lequel repose l'existence du royaume.

C'est donc une véritable solidarité qui lie la nation belge aux autres nations de l'Europe, et la neutralité, je le répète, est le plus grand élément de notre sécurité, à la condition, toutefois, qu'elle soit défendue et que le pays soit en état de résister à la première atta(|ue, en attendant que ses alliés viennent à son aide.

Ces conditions spéciales font à la Belgique une position privilégiée dans la politique générale du monde. Il se passe quelquefois des années sans que l'étranger ait l'occasion de s'occuper d'elle, et c'est par ce motif que depuis quarante ans toute l'activité des partis a pu se concentrer dans le domaine de la politique intérieure.

A un certain point de vue, c'est un bien; à un autre point de vue, c'est peut-être un mal. — C'est un bien, parce que nos luttes les plus vives n'ont pu compromettre l'existence même de la nation et ont dû sembler aux yeux de l'Europe des tempêtes dans un verre d'eau.

C'est peut-être un irial, parce que les discussions po-

lili<|iics, rcnfoi'môos fiitalomont dans un cercle rcsireint, se i'c|ti(Mliiisanf sans cosse sur le même terrain, finissent |);ii- ([('^('"iK'i'cr pai'fois en de simples ri\alités personnelles. Le reaard est borne par un horizon étroit; c'est toujours le niêmc débat qui -se représente sous des formes diverses, et la monotonie du sujet a parfois donné pour leii(leiii;iin à l'essor de [)assions très vives un(^ regrettable indifléi'ence.

I/liistoire de la I)elgi([ue contemporaine se di\ise en deux ix'riodes ti'ès diclinctes. La premièi'e dui'ajusiju'en Ls:5'.». Pendant cette p(''riode on fut constamment sui' le (|ui-\ i\(', toujours à la xcille d'une i'ui)ture avec la Hollande. L'exis(enc(> du pajs pouvait à toute heure être remise en question. Il en l'ésulta une certaine communaulé de vues entre les partis. On ne vit pas apparaiti-e d'abord les dénondnations de catholiques et de libi'raux. Les ministériels à l'origine étaient ceux qui voulaient la paix à tout prix. L'opposition se composait de ceux qui, sans chercher la guerre, auraient voulu prendre vis-à-vis de la Hollande une attitude plus énergi([ue et tâcher de sauver le Luxembourg et le Lind)ourg, (ju'il Mut céder en 1839.

Pendant cette première période, on vit se succéder au pouvoir ce (ju'on appelait des ministères mixtes , c'est-à-dire des ministères dans lesquels siégeaient des hommes de tous les partis, conservant chacun ses opinions sur les affaires extérieures, mais les tenant en rései'\(' par sui((> d'un accord tacit(\ en vue de mieux conibiiuu' leui's etlorts pour la lutt(> contre l'étranger.

Après la conclusion détinitive do la paix avec la Hollande par Tadoption du traité des 24 articles, les choses changèrent de face et les partis se dessinèrent. La lutte s'établit alors entre ceux qui prétendaient avec MM. Rogier, Lebeau et Devaux, qu'il fallait une politique bien tranchée dans le sens libéral ou catholique, et ceux qui soutenaient avec M. J.-B. Nothomb qu'il fallait maintenir ce qu'on appelait Y union de 1830.

Dès le lendemain de la paix, cette union fut rompue. En 1840, il y eut un ministère libéral sous la direction de MM. Rogier et Lebeau. Mais il ne put vivre qu'un an. Il dut se retirer k la suite d'une démonstration hostile du sénat en 1841. M. J.-B. Nothomb essaya alors de ressusciter la politique mixte. Il ne parvint à durer, en soutenant de rudes assauts, que de 1842 à 1845. Ce fut l'époque où l'on discuta la fameuse loi sur l'instruction primaire, qui a été revisée récemment.

Cette loi fut considérée comme le triomphe de l'esprit de transaction. Mais les libéraux y virent une œuvre dangereuse au point de vue de l'indépendance du pouvoir civil. M. Nothomb fut renversé; il tomba sous les coups de l'opposition moins qu'il ne fut miné par les exigences de l'épiscopat. L'on essaya d'une nouvelle combinaison mixte en 1845. M. Van de Weyer, qui était libéral, en faisait partie avec M. Jules Malou, qui n'avait jamais dissimulé ses opinions cléricales. Ce ministère dont l'œuvre principale fut une loi sur la chasse, expira au bout de quelques mois, et un cabinet (•;nli(ili(|ii(' pur .•-uccéda à cette dernière combinaison

mixte. Ce fut cohii qu'on appela le cabinet des six Malou, bien (pril eût pour clief apparent le comte de Tlienx.

La complaisance évidente de ce ministère pdur le clergé provoqua une ardente résistance des libéraux, et c'est dans le but de hâter son renversement que se créèrent dans les grandes villes les premières associations lil)érales. Les délégués de ces sociétés se réunirent en congrès à Bruxelles en 18-lG et rédigèrent ce qu'on ajtpela le programme du Congrès libéral.

Le président de cette assemblée fut M. Defacqz, ancien membre du Tongrès national, et premier président de la cour suprême. Le Congrès se réunit en juin 1840. Louis-Philippe avait écrit à son gendre Léopold P"" pour l'engager à ne pas tolérer cette réunion. Le Roi refusa d'y mettre obstacle. Il fit preuve en cela de cette sagesse qui lui permit dans les moments les plus difilciles d'éviter les plus dangereux écueils. Sa résistance n'eût pas empêché le Congrès de réussir dans ses efforts, et il eût recueilli l'impopularité d'un refus inutile. L'influence du Congrès libéral fut telle (ju'au bout d'un an, aux élections du 8 juin 18-17, la majorité catholique s'effondra et l'on vit arriver au pouvoir le premier ministère libéral homogène, lequel gouverna jusqu'en 1852.

Ce cabinet avait pour chef ^I. Charles Rogier, (|ui s'adjoignit pour collègues M. Veydt aux finances, M. d'Hoff'schmidt aux affaires étrangères, le général Chazal à la guerre, M. Frère-Orban aux travaux publics, et M. de Haussy à la justice.

Ce ministère, (jui dura ciiKj ann(''es, tient une gi'ande

l)la('(' dans noti'u liisloire. C'est pendant son administration qu'éclata en France la révolution de février 1818, qui eut pour résultat la chute de Louis-Philippe et la fondation de la seconde république.

Le rôle des libéraux à cette époque fut à la fois difllcile et glorieux. Pendant les deux preniièi-es années du régime républicain, de 1818 à 1850, ils eurent à lutter contre les exagérations démocratiques, contre les aspirations au suffrage universel , contre une foule d'idées séduisantes (ju'on représentait comme îles nouveautés et qui étaient aussi vieilles que le mond(! : ils en conjurèrent l'efTet par d'habiles et opportunes concessions. Plus tard, de 1850 à 1852, ils eurent à jouer un rôle tout difïérent. Les folies révolutionnaires avaient amené une réaction en sens inverse. Ce fut l'époque du coup d'État de Napoléon III et de la confiscation de toutes les libertés de la France au profit d'un despote. Ce fut une mode alors de représenter le régime parlementaire connue une espèce de mascarade que l'on baptisait du nom de parlementarisme. Ces idées avaient des partisans en Belgique et il fallut travailler énergiquement pour les combattre. Telle fut la mission des libéraux et ils s'en acquittèrent avec honneur; mais en 1852 ils se virent abandonnés par la majorité dans les chambres. Le Roi eut recours alors à un ministère d'afiaires, à un cabinet de transition, dont M. Henri de Brouckere fut le chef, avec MM. Piercot, Liedts, Van Hoorebeke et Ch. Faider pour collègues. Puis, en 1851, les élections ayant tourné au profil des

C'atli(>li(|ii('s, nii \ï\ i'(']i;ir;iili'(' iiii )iiiiiisl('i'(' callioliiiiu; pur, composé de MM. l»c hcckci', A'ilain XIIII, Alpli. Nollioiiil), Mercier et le général Greindl. Ce fut sous ce iiiinislri'c (uréclatèrent les émeutes de 1857, provoquées par une loi sur la Ijienfaisance que l'opposition avait rei)résentée comme de naiure à donner un joi-midable essor à la création ei à la richesse des couvenls en Belgique. Les lilx'raux eui'ent alors un r(\un(! de treize ans. V]n 1870, le mouvement de bascule des partis l'amena au pouNoir les catholiques, qui ont été renversés à leur toui' en 1878.

Comme je lai dit, jusqu'en 1839, le fond de tous les débats publics dans notre pays fut la question nationale. Il y eut bien, de temps en lemps, des combats individuels au sujet des tendances cléricales ou voltaii'ieiuics de tels ou tels orateurs. On retrouvait dans nos assemblées la trace des passions qui avaient allumé la guei're à l'époque de la révolution bi-abançonne. La chambre et le sénat renfermaient des joséphistes et des vonckistes, mais, chaque fois que leurs préférences arrivaient à poindre, il se trouvait quelqu'un pour conjurer l'assemblée de n(! pas se laisser entraîner à des débats stéi'iles ou dangereux, qui pouvaient compromettre aux yeux de l'Europe la Belgifpie encore mal assise et considérée jtar le monde comme un foyer révolutionnaire. Mais, à mesure qu'on se rapproche de l'époque de la conclusion de la paix définitive avec la Hollande, la, division des l)artis sur le terrain aujourd'hui classi(|ue se dessine davantage, et l'on [)eut niarquei' exactement le point de

départ de la polémique cléricale. Son début coïncide avec l'entréfî de M. "V>rhaegen à la chambre des représentants, et le futur chef du parti libéral tit sa première campagne à propos des locaux et des collections de l'ancienne université de Louvain, que M. de Theux avait autorisé cette ville à céder à l'université catholique.

En 1838 ce fut encore Verhaegen qui fit une motion à propos de l'archevêque de Malines, à qui l'on avait alloué 30,000 francs de traitement et une indemnité pour frais d'installation, à propos de son élévation au cardinalat. Jusqu'à cette époque la question de confiance avait été placée sur le terrain de la politique extérieure et du système commercial. M. Gendebien accusait régulièrement les ministres de pusillanimité envers la Hollande et dénonçait la réaction royaliste cherchant à foire oublier la tradition démocratique de 1830; l'abbé de Foere, qui le premier fit une déclaration de guerre systématique au gouvernement, avait pour cheval de bataille les droits différentiels et la protection de la marine marchande; mais la question de parti proprement dite ne se dessina d'une façon complète et dans des proportions redoutables que dans la session législative qui suivit l'adoption du traité des 24 articles. Il est même assez curieux de constater que l'Encyclique de Grégoire XVI, qui joua un si grand rôle dans les discussions ultérieures, ne fut pas même mentionnée dans nos débats parlementaires de 1832 à 1810, ])ien qu'elle eût assimilé nos institutions constitutionnelles à une

pcslc ol, à un (lélii'o. La naissance (riinc uiiiiosilinii iicito, aM>uéc, organisée, lui provoquée par la p(»liti(pi(' do M. de Tlieux. C'est au ministère dont cet homme d'État fut le chef et qui, se renouvelant comme le couteau de Jeannot, gouverna néanmoins do 183-1 à 18-10, que l'on doit reporter la i)liipar( t\('^ mesures devenues plus tard la raison des griefs de l'opinion libérale. M. de Theux se fit l'instrument de toutes les prétentions cléricales, et il apportait autant de passion dans ses actes que de modération dans ses paroles. Il commettait de parti i)ris et justifiait froidement les actes les plus inouïs. Ainsi, M. de Stassart, gouverneur du Brabant, avant refusé de soutenir la candidature du comte d'Arschot (le grand maréchal de la cour, (jui (Hait son ennemi personnel) fut révoqué, et M. de Theux déclara à la chamljre qu'il l'avait démissionné parce qu'il '• allait faire de l'opposition ". Détail intéressant à noter aujourd'hui, l'homme qui dénonça avec le plus de vigueur la politique outrée et violente du ministre, fut M. Delehaye. Celui-ci était procureur du roi à Gand. A la veille des élections de 1839, M. do Theux le fit révoquer par M. Nothomb, ministre de la justice ad intérim, sous prétexte qu'il était en désaccord avec le baron de Schiervel, gouverneur de la Flandre orientale. Mais M. Deleliaye fit connaître à la chamljre les a éritables motifs de sa destitution. Ils dépassent de loin toutes les audaces conli'o lesquelles on pourrait se révolter aujourd'hui. On avait pétitionné depuis 1837 en faveur d'une réforme électol'ale, en vue de diminuer finhuence de rélément rural

dans les élections législatives. A ce propos, M. de Thcux écrivit à M. Deleliaye la lettre suivante :

" Monsieur,

« Le désir du g'ouverncment étant que toute modification à la loi électorale qui nous régit soit rejetée, il me suffira, je m'en tiens assuré, de vous donner connaissance de ses intentions pour que vous concouriez à faire rejeter (au conseil provincial dont M. Delehaye était membre) toute proposition ultérieure qui pourrait être faite tendant à exprimer le vœu que cette question vitale soit examinée.

" Je compte sans réserve sur votre concours personnel et sit7' V influence que par la nature de vos fonctions vous exercez sur plusieurs membres du conseil, pour amener le résultat désiré. «

A aucune époque, assurément, la pression gouvernementale ne s'exerça d'une façon aussi nette. Exiger d'un procureur du roi qu'il usât de l'influence que lui donnaient ses fonctions pour empêcher une assemblée délibérante d'émettre un vœu, c'est peut-être plus que ne se sont permis les préfets du second empire. Et là ne s'était point bornée l'audace de M. de Theux.

Pour donner un bourgmestre à la ville de Gand, le ministre de l'intérieur avait nommé un avocat de cette ville, M. Minne Barth, aux fonctions de professeur de droit commercial à l'uni^ersilé, lui conférant ainsi des fonctions lucratives en convenant à l'avance qu'il ne les remplirait pas. On l'accusa d'avoir voulu acheter une

conscience avec 1(!S dciiieis de l'Etat. M. A'ei-liaeL^eii dénonça [)lusieui's actes égaleiiieut ai'hii l'aires, et M. l)oleli;i ve ne se gêna pas poui' déclarei- publi(iuemont iNFA.MK la C(mduitc du ministre dont il se fit i)lus tard l'allié contre les libéraux.

Néanmoins, k cette éiioipie, on ne [xjuvait dire encore ({u'il y eût une oiiposition organisée. " Une opposition systémati(|ue, disait un orateur, rendrait le gouvernement, impossible. Aussi n'existe-t-il pas une opposition pai'Iementaire en lîelgique. Les membres les plus avancés de la catégorie (ju'on aiipelle opposition en ]>elgii|ne, ne sont que ceux qui examinent scrupuleusement les propositions et la conduite ministérielles, et qui les approuvent ou les blâment, les adoptent ou les rejettent, suivant (jue leur conviction intime leur en presci'it la loi. Voilà l'opposition que l'on a rencontrée en Belgique, voilà l'opposition que j'espère y rencontrer toujours, et voir un jour en majorité dans l'intérêt de la patrie et du ministère lui-même. ^

D'autre part, on soutenait énergiquement (pi'il ne fallait pas qu'un ministère fût homogène et qu'il eût un programme. On entendit même une très curieuse profession de foi ministérielle à propos des systèmes politi(|ues et des programmes. — '• Les programmes, disait J\I. Willmar, sont souvent un germe de discorde, et un germe d'impossibilité d'administration pour un gouvernement. Ce sont, à la vérité, des talismans très commodes p( tur toutes les amliitions. . . Le système des programmes, si on voulait le prendj-e S(M'ieusement. n'existe pour

ainsi dire nulle part. Ce n'est en vérité qu'un système de mots, ce n'est pas un système de choses : dans un programme on ne fait jamais (pie développer des principes généraux, et là il y a rarement dissentiment d'opinions; le dissentiment d'opinions ne commence que lorsqu'il s'agit d'application. C'est un système fâcheux, destructif de tout ce qui peut hâter la marche des améliorations réelles dans un pays, et il est surtout étrange de l'entendre soutenir dans un pays oti l'on prétend qu'il existe des opinions contradictoires , presque incompatibles. Dans de semblables circonstances, ce système est complètement destructif de tout ordre. En effet, s'il existe deux opinions qui soient incompatibles, qui soient condamnées à une lutte permanente, et s'il y avait une seule de ces opinions au pouvoir, il est certain que le pouvoir serait dans un état d'hostilité continuelle avec l'autre opinion qui serait restée en dehors du gouvernement, mais qui se trouverait dans le public, dans la presse, dans les chambres. Dès lors, il est évident que toutes les forces du pouvoir seraient absorbées dans le combat, qui serait un combat à outrance, puisque, je le répète, les deux opinions sont représentées comme complètement contradictoires. Je pense que si un tel état de choses existait, les crises ministérielles deviendraient incessantes, et qu'il n'y aurait absolument pas de marche possible pour le gouvernement, j'entends de marche utile pour le pays, car certainement du mouvement il y en aurait, mais ce mouvement serait celui des moulins dans les([uels on fait marcher des honnnes, ou celui dune

l'oiic (le l(>c(iiii(iii\(' (jiii loiinic (dllc sur une sniiiu'c trop lisse pour dUrii' une résistance suffisante. Je pense que le~systènie de vues communes au sein du gouveinement serait peu favorable à sa dignité, puisque le liouvci'ncnicnt, ap[)arl('naiil à un seul parti, à une seule opinion, il ser;iil plus ou nioins dominé })ar cette opinion, tandis que si les opinions dilïérentes sont égak;ment représentées au pouvoir, alors toutes sont certaines de rencontrer le respect et les garanties qui leur sont dus, et le gou\(M'nement, de son côté, est sur d'avoir une indépendance plus grande à l'égard les unes des autres. De là certainement plus de dignité dans la marche. "

Condjien nous sommes loin aujonrd'liui de ces id('es que leurs apôtres disaient les filles légitimes des traditions du Congrès national. On a pratiqué pendant plus de trente ans le système absolument contraire, et la dignité du pouvoir pas plus que Tlionneur des })artis, ni la pi'ospérité i)ubli(pu' n'ont i)éi'i par l'eflet de ce contraste.

De nouvelles combinaisons se sont produites el l'on a vu d'autres idées prévaloir grâce h des hommes (jui ont marché avec leur temps et tour à tour guidé ou suivi l'opinion publique dans des voies nouvelles. L'union d(i 1830 était une coalition, une sorte de ligue qui s'est dissoute comme elle s'était créée, sous l'action d'une irrésistible nécessité.

Ceux qui ont défendu la thèse de l'union, ceux qui la combattirent, furent à un égal deu'ré des hommes utiles

et de bons citoyens. L'histoire en les jugeant discutera la sagesse de leurs avis, mais elle ne révoquera pas en doute la sincérité de leurs convictions ni leur ardent amour de la patrie.

Elle assignera aussi une large part dans la prospérité et le bonheur dont la Belgique a joui pendant cinquante ans, à l'influence de ses deux rois. Léopold P^ pendant un règne de trente-quatre ans, a été considéré comme le type le plus parfait du souverain constitutionnel. Elu par le Congrès national, il fut le premier citoyeîi belge qui jura d'observer la charte et jusqu'à sa dernière heure il se montra fidèle à son serment. Ce serait une erreur de croire et une mesquine flatterie de prétendre que ce prince, instruit à la vieille école autoritaire et mêlé depuis sa jeunesse à la plus fière aristocratie du monde, avait des sentiments ou des aspirations démocratiques. De même que ce protestant sut se faire accepter et chérir par un peuple catholique, de même ce rejeton d'une race féodale sut être libéral par devoir. Pour mieux dire, il sacrifia ses prédilections personnelles pour se conformer en toute occurrence à la volonté nationale. Lorsqu'en 1848, au lendemain de la révolution de février, on raconta qu'il était prêt à renoncer au trône si la nation belge désirait se constituer en république, on ne faisait que rendre hommage à sa volonté bien connue de placer au-dessus de toute autre préoccupation celle de servir son peuple. La légende ne l'ut ici qu'un hommage rendu à la vérité. Léopold n'avait accepté le trùne en 1831 (]u"à la cunditiun (piun

lui uaruniit que son acceptation ne serait pas une cause rrombarras pour la ]>elgique. Il ne l'aurait pas conservé ix'nd.'inf une heure s'il n'avait été certain que le pays considérait sa présence comme une garantie de force et un gage de stabilité.

Il n'y a pas de meilleure preuve de ces sentiments que les pai'oles qu'il adressa à la députation (pii vint à îi()iidi'(>s, le -Ji) juin 18.'U, lui oflrir la couronne de lîelgifpie.

" Les destinées humaines, dit-il, n'offrent pas de tàclic plus noble et plus utile que celle d'être appelé ii maintenir l'indépendance d'une nation et à consolider ses libertés. Une mission d'une si haute importance peut seule me décider à sortir d'une position indépendante, et à me séparer d'un pays auquel j'ai été attaché par les liens et les souvenh's les plus sacrés, et qui m'a donné tant de témoignages de sympathie. J'accepte donc, Messieurs, l'offre que vous me faites ; bien entendu que ce sei-a au congi-cs des représentants de la nation h adopter les mesures qui seules peuvent constituer le nouvel Etat, et par là lui assurer la reconnaissance des Etats européens. Ce n'est qu'ainsi que le congiTs me donnera la faculté de me dévouer tout entier à la Belgique, et de consacrer à son bien-être et à sa prospérité les relations que j'ai formées dans les pays dont l'amitié lui est essentielle, et de lui assurer, autant qu'il dépendra de mon concours, une existence indépendante et heureuse. "

Cette loyale déclaration fut entendue et ce sage conseil religieusement suivi.

Le 21 juillet 1831, après que le régent de Belgique, le vénérable Surlet de Cliokier, eut déposé ses pouvoirs entre les mains du Congrès en prononçant ces paroles prophétiques : ^ J'ai vu l'aurore du bonheur se lever sur mon pays, j'ai assez vécu ", le Roi prêta à Bruxelles le serment constitutionnel, et prononça à cette occasion

un discours qui figure parmi les plus éloquentes professions de foi que l'histoire ait enregistrées.

" La iirnmptitucle avec laquelle je me suis rendu sur le sol belge, a-t-il dit, a dû vous convaincre que, fidèle à ma parole, je n'ai attendu pour venir au milieu de vous que de voir écarter par vous-mêmes les obstacles qui s'opposaient à mon avènement au tronc. Les considérations diverses exposées dans l'importante discussion qui a amené ce résultat feront l'objet de ma plus vive sollicitude.

" J'ai reçu, dès mon entrée sur le sol belge, les témoignages d'une touchante bienveillance ; j'en suis encore aussi ému que reconnaissant. A l'aspect de ces populations ratifiant par leurs acclamations l'acte de la Eeprésentation nationale, j'ai pu me convaincre que j'étais appelé par le voeu du paj's, et j'ai compris tout ce qu'un tel accueil m'impose de devoirs.

" Belge par votre adoption, je me ferai aussi une loi de l'être toujours par ma politique.

" J'ai été également accueilli avec une extrême bienveillance dans la partie du territoire français que j'ai traversée ; et j'ai cru voir dans ces démonstrations, auxquelles j'attache un haut prix, le présage heui-eux des relations de confiance et d'amitié qui doivent exister entre les deux pays.

" Le résultat de toute commotion politique est de froisser momentanément les intérêts matériels. Je comprends trop bien leur importance pour ne pas m'attacher immédiatement il concouiir, par la plus active sollicitude, à relever le commerce et l'industrie, ces principes vivifiants de la prospérité nationale ; mais j'aime à croire que le peuple belge, si remarquable par son sens di'oit et par sa résignation, tiendra compte au gouvernement des difficultés d'une position qui se lie h l'état de malaise dont l'Europe presque tout entière est frappée. Je veux m'environner de toutes les lumières, provoquer toutes les vues d'amélioration , et c'est sur les lieux mêmes, ainsi que j'ai commencé à le faire, que je me propose de recueillir les notions les plus propres a éclairer sous ce rapport la marche du gouvernement.

" Messieurs, je n'ai accepté la couronne que vous m'avez offerte qu'en vue de remplir une tâche aussi noble qu'utile, celle d'être appelé a consolider les institutions d'un peuple généreux et de maintenir son indépendance. Mo>-

COKUU NE CONNAIT u'aUTKE AM]iITION QUE CELLE DE VOUS VOIU lIEUltEUX.

« Ju (Ir)is, dans une aussi toucliante solennité, vous exiirinior un de mes vœux les plus ardents. La nation sort d'une crise violente : puisse ce jour eflacer toutes les haines, étouffer tous les ressentiments! Qu'une seule pensée anime tous les Belles, celle d'une franche et sincère union !

" Je m'estimerai heuieux de concourir il ce beau résultat, si bien préparé par la sagesse de l'homme vénérable qui s'est dévoué avec un si noble patriotisme au salut de son pays.

" Messieurs, j'espère être pour la Belgique un gage de paix et de tranquillité; mais les prévisions de l'homme ne sont pas infaillibles. Si, malgré tant de sacrifices pour conserver la paix , nous étions m(niacés de la guerre , je n'hésiterais pas ii en appeler au courage du peuple belge, et j'espère qu'il se rallierait tout entier ii son chef pour la défense du pays et de son indépendance nationale. ••

Lo Roi avait dit , lors do son entrée à Gand le 18 juillet, lorsque Ton vint, selon ranti(jue iisaiie, lui présenter les clefs de la ville, (jue si la patrie exigeait le sacrifice du sang belge, il y joindrait tout le sien pour maintenir son indépendance et fonder sa prospérité.

Il prouva pendant les douloureuses journées (|ui suivirent de trop près cette auguste promesse, qu'il savait agir comme il savait parler. Bien des années après, il fit preuve d'un égal dévouement quand il se rendit à Calais, où Napoléon III l'avait convié à une entrevue dans un moment critique.

En d'autres circonstances, il déploya une sagesse à l'aide de laquelle il conjura des crises redoutables à l'inti'rieur. Sa lettre à M. De Decker, en 1857, au milieu de l'agitation (ju'avait provo{iuée la loi dite •■ des cou-

vents ", fut une sorte de coup d'Etat qui sauva le pays d'une violente secousse.

Moins d'une année auparavant, la Belgique avait célébré dans un indescriptible élan d'entbousiasme, le 25'"® anniversaire de l'inauguration de son premier souverain. Pourrait-on caractériser mieux que le Roi, dans cette circonstance solennelle, la grande œuvre qu'il avait accomplie en un quart de siècle ?

Rappelant la mission qu'il avait entreprise, il parla des nombreuses difficultés qu'il avait eues à vaincre.

.' L'indépendance de ce bon peuple, conquise d'hier, se posait, dit-il, comme un problème devant l'Europe défiante et inquiète. Ses libres institutions, fondées en dehors de toute intervention de la Royauté, n'avaient pu recevoir encore la consécration de l'expérience. Son administration improvisée attendait la réforme de ses lois organiques. Les esprits étaient divisés par des opinions passionnées et des influences jalouses. Les intérêts matériels, brusquement troublés, s'alarmaient de l'avenii'.

" Bientôt, gi'àce au bon esprit du pays, l'ordre et l'unité apparurent au sein de cette confusion momentanée ; aux doutes et aux inquiétudes succédèrent la confiance et la sécurité. EafFenui au dedans par l'organisation de ses diverses administrations et par la fondation d'une dynastie nationale, le pays sortit de son funeste isolement et vit son indépendance garantie par les traités les plus solennels. Une intelligente activité fut imprimée aux travaux d'utilité publique. L'existence d'une armée, forte par l'instruction et la discipline, fut assurée. L'institution constitutionnelle de la garde civique devint pour elle un utile auxiliaire pour le maiatien de l'ordre et la défense du pays. Les sources de la prospérité publique se rouvrirent. Le commerce et l'industrie se développèrent avec une rapidité qui tenait du prodige, et cette vieille et précieuse industrie du pays, l'agriculture, suivit ce mouvement par de sages améliorations. Les lettres, les sciences et les arts brillèrent comme aux plus beaux jours de notre histoire. — La Belgique se sentit vivre !

" Une épreuve manquait encore h notre nationalité : une crise éclata,

profonde, univurscllc ; mais, dans cette crise môme, la Belgique sut trouver de nouvelles forces, donner de nouvelles preuves de sa vitalité, acquéiir de nouveaux titres a l'estime j;énérale.

'. J'aime il faire remonter il la nation elle-même l'honneur d'une situation privilé^ée qui semble défier la hardiesse de nos espérances.

•• L'antique moralité des populations belges, leur profond sentiment du devoir, leur bon sens, leur esprit pratique, leur déférence pour les vues paternelles de leur Roi, toutes ces qualités réunies ont puissamment contribué ii leur faire éviter les dangers des enlraincments et des exagérations, et il leur faire reconnaître instinctivement les vraies conditions de notre existence politique.

" Messieurs, depuis 1830, la Belgique a su, dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel, accomplir le travail de tout un siècle. Il nous reste un devoir ii remplir, c'est de poursuivre et d'achever, dans le même esprit qui a présidé il ses origines, l'œuvre de sa jeune et brillante civilisation.

" Pour le passé, c'est l'union qui a fait notre force, aux jours du triomphe de notre nationalité, comme aux jours des épreuves dans lesquelles elle a retrempé sa vigueur. Pour l'avenir, c'est encore dans l'union que réside le secret de notre prospérité, de notre grandeur et de notre durée. »

Afin (le proiiver à (juel point, jiis(|ir;i la (Ici'nièrc heure, l'union resta intime enti-e le peuple et la dynastie, je ne puis mieux faire que de transcrire ici les paroles par lesquelles, le 11 décembre 18G5, M. Charles Rogier, ministre des affaires étrangères et chef du cabinet, annonra aux chamljres le décès de Léopold I"'.

" Messieurs, nous venons accomplir' la pénible mission d'annoncer aux chambres la mort du chef illustre et ii jamais populaii-e de la gxande famille belge. La tristesse est profonde au sein de nos populations qui, accablées de regi'ets pour le passé, se relèvent pleines de confiance dans l'avenir. L'émotion ne se renferme pas dans les limites du peuple ; partout à l'étranger où le nom du Eoi était universellement respecté, se manifestent avec l'expression de la

jjIus haute estime pour le règne qui finit, les vœux les plus s^-mpathiqucs pour le règne qui commence. Bientôt l'héritier du trône viendra au sein des chambres réunies prêter le serment constitutionnel qu'il gardera avec la même fidélité que son auguste père. Votre patriotique et unanime concours acquis désormais à Léopold II lui permettra de continuer et d'affermir l'œuvre nationale, si glorieusement poursuivie par Léopold I*-'"" et d'assurer ainsi à la Belgique de nouveaux jours de liberté, de paix et de prospérité. "

Six jours après, le 17 décembre, au sein des deux chambres réunies en congrès, en présence de la reine Marie-Henriette, de LL. AA. RR. le comte de Hainaut et la princesse Amélie , ses augustes enlants , de S. A. R. le comte de Flandre, du roi de Portugal, du prince de Galles, du prince Arthur d'Angleterre, du prince royal de Prusse, du duc de Cambridge, de Farchiduc Joseph d'Autriche, du prince Georges duc de Saxe, du prince Guillaume de Bade, du prince Nicolas de Nassau, du prince Louis de Hesse, du duc de Saxe- Cobourg-Gotha, du prince Léopold de Hohenzollern- Sigmaringen, des ambassadeurs de toutes les puissances, des chefs des grands corps de l'Etat, du cardinal-archevêque de Malines et de ses suffragants, le roi Léopold II prononça debout, d'une voix fortement accentuée et en étendant la main, le serment constitutionnel.

Puis, il prit place sur le trône et s'exprima en ces termes :

•• Messieurs,

" La Belgique a, comme moi, perdu un père. L'hommage si unanime que

h nation rend à sa mémoii'C répond dignement aux sentiments qu'elle lui a

voués pendant sa vie. J'en suis aussi touché que reconnaissant. L'Europe

elle-même n'est pas restée indifférente à ce deuil ; les souverains et les princes

étrangers ont voulu prendre part aux derniers honneurs que nous rendons a celui qu'ils avaient placé si haut dans leur confiance et dans leur amitié. En mon nom, et au nom de la Belgique, je les en remercie.

•« Succédant à un père si honoré de son vivant, si regretté après sa mort, mon premier engagement devant les élus de la nation est de suivre religieusement les préceptes et les exemples que sa sagesse m'a légués, de ne jamais oublier quels devoirs m'impose ce précieux héritage.

" Si je ne promets h la Belgique ni un grand règne, comme celui qui a fondé son indépendance, ni un gi-and roi, comme celui que nous pleurons, je lui promets du moins un roi belge de cœur et d'àmc, dont la vie entière lui appartient.

" Premier Roi des Belges h qui la Bt'l;.d([uc ait donné le jour, je me suis, depuis mon enfance, associé à toutes les patriotiques émotions de mon pays.

" Comme lui, j'ai suivi avec bonheur ce développement national qui féconde dans son sein toutes les sources de force et de prospérité. Comme lui, j'aime ces grandes institutions qui garantissent l'ordre en même temps que la liberté, et sont la base la plus solide du ti'ône.

" Dans ma pensée, l'avenir de la Belgique s'est toujours confondu avec le mien ; et toujours je l'ai considéré avec cette confiance qu'inspire le droit d'une nation libre, honnête et courageuse, qui veut son indépendonce, qui a su la conquijrir et s'en montrer digne, (|ui saura la garder.

" Je n'ai point oublié, Messiciu-s, les marques de bienveillance que j'ai reçues à l'époque de ma majorité quand je suis venu m'associer il vos travaux législatifs, et, quelques mois après, lors de mon mariage avec une princesse qui partage tous mes sentiments pour le pays et les inspire à nos enfants.

« Il m'a été doux de reconnaître dans ces manifestations spontanées l'accord unanime des populations. De mon coté, je n'ai jamais fait de distinction entre les Belges. Tous dévoués ii leur patrie, je les confonds dans une affection commune.

" ila mission constitutionnelle me range eu dehors des luttes d'opinions, laissant au pays lui-même a décider entre elles. Je désii'o vivement que leurs dissidences soient toujoui-s tempérées par cet esprit de fraternité nationale qui réunit, en ce momont, autour du même drapeau, tous les entants de la famille belge !

" Messieurs, pendant les trente-cinq dernières années, la Belgique a vu s'accomplir des choses qui, dans un pays de l'étendue du nôtre, ont rarement été réalisées pai-»une seule génération. Mais l'édifice dont le congi'ès a jeté les fondements peut s'élever et s'élèvera encore. ]\Ion sympathique concoui-s est assuré à tous ceux qui dévoueront à cette œuvre leur intelligence et leur travail.

" C'est en persistant dans cette voie d'activité et de sage progi'ès que la Belgique aflermii-a de plus en plus ses institutions au dedans, et qu'au dehors elle conservera cette estime, dont les puissances garantes de son indépendance et les autres Etats étrangers n'ont cessé de lui donner et lui renouvellent, aujourd'hui encore, le bienveillant témoignage.

" En montant sur- le ti'ône, mon père disait aux Belges : " Mon cœui' ne connaît d'autre ambition que celle de vous voir hem-eux ".

" Ces paroles, que son règne entier a justifiées, je ne crains pas de les répéter en mon nom.

« Dieu a daigné exaucer le vœu qu'elles exprimaient. Puisse-t-ii l'entendre encore aujourd'hui, me rendi'e le digne successeur de mon père, et, je le lui demande du fond de mon âme, continuer à protéger notre chère Belgique. «>

Quand le Roi termina la lecture de ce magnifique discours, un des chefs-d'œuvre de l'éloquence dans notre temps, la salle entière se leva et manifesta son enthousiasme par des acclamations qui se renouvelèrent sur toute la ligne des boulevards où S. M. passa la revue de la garde civique et des troupes avant de rentrer au Palais.

Celui qui eut la bonne fortune d'être témoin de cette mémorable solennité, n'en perdra jamais le souvenir. Si haute et si touchante que fût l'inspiration qui dicta le discours royal, on n'en peut apprécier le puissant effet qu'à la condition de l'avoir entendu prononcer par l'auguste orateur. Les vieux parlementaires quittèrent la

séance pi'ordiKh'iiu'nt ('■mus, les yeux iii(iuillé.s do larmes. Les femmes agitaient leurs mouchoirs et à certains passages un frisson s'empara des assistants. Dans cette salle où parlèrent les maîtres de la tribune, jamais n'avaient retenti de plus nobjes et de plus fiers accents, jamais parole de tribun ou d'homme d'État n'alla plus droit au cœur de l'auditoire.

Léopold II joint à la haute stature, à la distinction martiale des Cobourg , une expression de gracieuse bonhomie qui lui vient des d'Orléans et qui exerce sur tous ceux (jui l'approchent une irrésistible séduction. 11 a le regard fin, le sourire aimable, bien que parfois railleur. Son esprit est ouvert à toutes les idées et il unit à beaucoup d'initiative une rare persévérance dans l'exécution de ses desseins. Lorsqu'il n'était (qu'héritier présomptif du tr(jne et qu'en cette (jualité il siégeait au sénat, il prononça plusieurs discours dans lesquels se révélait une remarquable intelligence des besoins de la nation. L'embellissement et l'assainissement de la capitale, l'extension de nos relations commerciales, la création de débouchés lointains pour notre industrie, ont été ses premières et principales préoccupations. Il a le goût des arts, un amour éclairé des lettres et a consacré des sommes considérables à l'encouragement de l'esprit d'entreprise. Dans les pays constitutionnels, l'action de l'autorité royale est nécessairement limitée. Elle se fait sentir partout, mais elle est partout subordonnée au concours des pouvoirs publics. Pour donner un libre essor à son activité dévorante, le Roi s'est appliqué à

— sise lancer dans d'autres sphères et il a créé l'Association internationale africaine qui cherche à féconder par ses eflbrts la grande œuvre d'humanité que Livingstone a sanctifiée par son sang.

Il y aura quinze années bientôt que Léopold II a succédé à son illustre père. Depuis lors de grands événements se sont passés dans le monde. L'Europe a été le théâtre de guerres sanglantes. L'épée a tranché bien des nœuds gordiens que la diplomatie était impuissante à dénouer. A l'Orient, à l'Occident, au Nord, au ^lidi, s'est élevée la fiannne de terribles incendies di»nt (pielques-uns cou^■ent encore sous la cendre à peine refroidie. La lutte des races et des partis a revêtu des aspects parfois sinistres. L'Eglise et l'Etat, le trône et l'autel, la foi et le rationalisme, le travail et le capital, le progrès et la réaction, les principes et les préjugés, la vérité et l'erreur se sont heurtés tour à tour dans d'effroyables mêlées. . Au milieu de ce chaos, la Belgique est restée intacte, confiante en sa bonne étoile, poursuivant au bruit de la tempête son paisible labeur. Elle sait ce qu'au milieu de cette phase critique de ses destinées, elle a dû à elle-même, elle a dû à son Roi, et dans les fêtes qui se préparent, on verra une fois de plus se révéler cette intime solidarité qui existe depuis cinquante ans entre la nation et la dynastie de son choix.

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