SECTION VI LA QUESTION COMMERCIALE
Restait la question commerciale qui, dans le plan du gouvernement, était capitale. En effet rien ne servait d’accorder de nouveaux crédits ou de temporiser le conflit charbonnier si on ne ‘trouvait pas en même temps de nouveaux débouchés. Tous les efforts du gouvernement afin de réorganiser l’industrie se trouvaient, au cas d’insuccès dans les négociations commerciales, réduits à néant. Or nous allons voir que précisément ce fut ce qui advint.
Comme le faisait remarquer avec justesse M. Roland de Mares” : « Par sa position géographique, par la nature de son acti- « vité générale, la Belgique est indissolublement liée au Æbre- « échange où du moins, au système qui s’en rapproche le plus.» Or, nous avons déjà vu que toutes les portes se fermaient à la Belgique, et que seuls ses clients peu solvables n’avaient pas établi de barrières douanières. D'autre part un côté psychologique de la question n’est pas à dédaigner : les Belges très jaloux de leur indépendance ne voulaient pas se lier à l’économie d’une grande puissance.
Le pays avait d’abord tourné ses regards en 1931-32 vers la Scandinavie, les Pays-Baltes et la Hollande. En juillet 1932 la Belgique signait même à Ouchy une convention avec ces Etats, convention par laquelle elle s’engageait à conclure avec eux des accords comportant des dérogations acceptées par les grandes
1 Revue de Paris du 15 avril 1935 : « La situation en Belgique ».
puissances, à la clause de la nation la plus favorisée. Mais les Pays-Bas n’ont jamais présenté cette convention à la ratification de leurs Etats Généraux et les autres pays de plus en plus satellites du sterling ont conclu des accords avantageux avec la Grande Bretagne. ï
Du côté de l’Allemagne le gouvernement belge arriva à conclure un accord de compensation à peu près similaire à l'accord franco-allemand de juillet 1934. Mais il n'y était nullement question de nouveaux débouchés et le principe même du traité: une stabilisation et une réglementation d’un état de fait, était plutôt contraire aux grands principes du libre échange. En 1933 le solde la balance commerciale était en faveur de l'Allemagne avec à peu près un milliard et en 1934 il n’était plus que de 400 millions grâce à la politique d’achats de matières premières adoptée par le IT” Reich. A ce train là, il s’avérait que l’accord de compensation deviendrait bien vite une düûperie pour la Belgique, comme il l’avait été pour la France.
Les efforts du gouvernement se portèrent alors vers la Grande Bretagne. Un instant même, il fut question d’un accord préférentiel dans le genre de l’accord suédo-anglais, mais il eût fallu que la Belgique abandonnât sa monnaie et diminuât sa production charbonnière concurrente de celle de l’Angleterre. D'autre part, depuis les accords impériaux d'Ottawa la Grande Bretagne se montrait très exigeante, réservant à ses dominions presque tous ses achats.
Restait la France ; communauté de race, communauté d’histoire, tout semblait réunir la Belgique à la France ; et pourtant depuis les conversations commerciales franco-belges de 1836 entreprises par le roi Léopold I” jusqu’à nos jours, que de fautes ont été commises des deux côtés. La France était la meilleure cliente de la Belgique et celle-ci son meilleur client. Comment expliquer alors, que les deux pays, surtout dans ces dernières années, aient
vécu dans une perpétuelle controverse commerciale ? Nous verrons plus bas que la clause de la nation la plus favorisée est principalement la cause de cet état de choses. En 1933, d’après les déclarations mêmes de M. Jaspar, ministre des affaires extérieures belges, la Belgique a trouvé en France un écoulement de 18 %, de ses exportations. La même année c’est 20 % des exportations françaises qui sont allées vers la Belgique (transit non compris). Mais d’une part, la France appliquait à ces importations des contingentements qui, par le mécanisme de la clause de la nation la plus favorisée, frappaient aussi bien les produits belges que les autres, et d’autre part, la Belgique ne pouvait pas comprendre que certains produits, coinme les textiles qui sont l’une des industries les plus importantes de la France fissent l’objet de contingentements |!
En guise de représailles, le Gouvernement belge décidait même au début d’août 1934 un contingentement des importations de fils et laines se montant à 60 ° des importations de 1933.
Cependant M. Jaspar, se rendait à Paris au début de septembre, afin d'obtenir de nouvelles concessions. En fait il ne réussit qu'à signer un accord limité, facilitant par un changement de classements certaines exportations belges contingentées.
Tout cela n’était guère un brillant succès. La Belgique et le gouvernement de M. de Broqueville l’avaient bien compris ; une question se posait alors. Devait-on envisager une union douanière avec la France ou seulement avoir recours au bloc-or ?
Le Bulletin officiel du Crédit Anversois soutint avec chaleur la première solution. On peut voir aisément ce que la Belgique y perdait : le bon marché de sa main d'œuvre résultant de celle des produits agricoles qui se seraient adaptés aussitôt aux prix français. En échange jusqu'à quel point aurait-<lle pu écouler en France ses produits manufacturés ? Il ne faut pas perdre de vue que la France renforcée par toute l'industrie
d’Alsace-Lorraine, était aussi un grand pays industriel. Après la guerre, alors que les économies des deux pays étaient à reconstituer de toutes pièces peut-être la solution était<lle applicable. Mais cette proposition d'intégration était en 1934 devenue impossible comme M. de Broqueville, tout en le regrettant, le déclarait avec justesse au correspondant de L'Information (septembre 1934).
Restait, la deuxième solution, celle de l'appel au bloc-or. Elle fera l’objet d’une étude spéciale qui suivra.
Mais dès maintenant, nous pouvons conclure que le gouvernement sur la question commerciale, qui conditionnait en quelque sorte toutes les autres questions belges, n’avait pas réussi à trouver de nouveaux débouchés pour son industrie réorganisée.
SECTION VII LE DEUXIÈME TRAIN D'ARRÊTÉS-LOIS ET LA CHUTE DU CABINET DE BROQUEVILLE
Dès le début d'octobre 1934 et surtout après la Conférence du bloc-or de Bruxelles il apparaissait chaque jour davantage que le plan du gouvernement de Broqueville avait échoué.
Le deuxième train d'arrétés-lois attendu depuis le début de septembre subit une élaboration très pénible et lorsqu'il parut avec un retard de plus d’un mois (mi-octobre) il causa de nombreuses déceptions. En outre des dispositions relatives au statut des agents de change, à la réglementation des Bourses, à la faillite, au concordat et à la suppression presque complète des actions à vote plural, il comportait un nouveau crédit de plus d’un milliard qui, ajouté aux deux milliards et demi de l'extension de crédit, formait un total impressionnant de trois milliards et
demi d’inflation déguisée dont la décomposition était la suivan-
te :
Extension de crédit : Milliards D CR OUT en RL CG Re ROSE 600 Arrêté complémentaire du 10 mars 1935 .. … 500
Fonds temporaire de crédit aux classes moyennes: (deuxième train) :
Opérations à court ou moyen terme, couverts, par l’émission de bons de caisse réescomp- DES APS NC Trou à a; Banque NA Re le nn ‘250 Crédit en vue de « dégeler » Fe créances bancaires des clients de la classe moyenne 100 Crédit de garantie de bonne fin à la Caisse d'Epargne pour l'outillage artisanal (50 au leds Am) CAN RENE 15 Crédit de oéations psénentie à la Caisse Centrale du petit crédit professionnel (15 Air en deleo tie D x, MOROMET TOO
465 465 Aide à l'exportation (deuxième train) :
Plafonds pour les sommes auxquelles le gouvernement donne aux exportateurs sa garantie de bonne | fin (x milliard au lieu de 600 millions) ... .. 400
Lotalel te Ré Te An SES
La parution de ce deuxième train d’arrêtés-lois, venant presqu’en même temps que le demi-échec de la Conférence du blocor avait déjà affaibli le gouvernement. D'autres raisons allaient bientôt l’acculer à /4 démission.
Le budget d’abord qui, on le sait, avait été établi fictivement à 115 millions d’exédent, provoqua au sein même du cabinet des discussions violentes. Le ministre de la Défense Nationale, et celui de la prévoyance sociale qui durent céder chacun 200 millions sur leurs crédits résistèrent énergiquement à M. Sap, ministre des finances. La diminution des fonctionnaires de 5 % d’autre part, avait déclaré M. de Broqueville, devait s’accompagner au préalable, d’une diminution du coût de la vie. Or cette baisse rencontrait de la part des ministres catholiques de gauche et libéraux une vive opposition. Bien plus les agrariens demandèrent une politique de contingents agricoles pour sauver l’agriculture belge en péril et faire cesser le sacrifice perpétuel qu’on lui imposait au bénéfice de l’industrie. Le résultat immédiat fut une hausse des prix absolument contradictoire avec la baisse des salaires des fonctionnaires.
A ces difficultés vinrent s'ajouter aussi des questions de personnes. M. de Broqueville ayant voulu persévérer dans sa politique de déflation, les deux ministres d'Etat MM. Ingenbleck et Van Zeeland se retirèrent de la combinaison ministérielle. Devant ce fait, M. de Broqueville le 13 novembre 1934, présentait, dès la réouverture des Chambres, la démission du Cabinet en entier.
Ainsi, un gouvernement constitué par les personnalités les plus éminentes du pays n'avait pas réussi à opérer le redressement économique que l’on attendait de lui. Il y eut évidemment des fautes de sa part, (quelle œuvre est parfaite !) mais cet échec peut être attribué surtout à la violence de la crise aggravée encore par des rivalités de personnes, un désarroi politique grandissant et, il faut bien le dire, les conséquences d’une politique intérieure trop démagogique provoquant une pression fiscale sans cesse plus accusée et plus difficile à atténuer.