SECTION I L'ÉCHEC DE LA STABILISATION DE M. JANSEN
En 1925 après une longue période d'instabilité monétaire, M. Jansen, alors ministre des finances, résolut de stabiliser le franc belge.
Toutes les règles d’orthodoxie financière furent observées. A la base même de l'opération se trouvait le problème des rapports de l'Etat et de la Banque Nationale. Celle-ci avait fait à l’Etat, afin de permettre le retrait des marks qui circulaient dans le pays à la fin de la guerre, une avance de 5.800 millions diminuée de 600 millions, puis augmentée de 480 millions par la suite, cette avance atteignait fin 1925 5.680 millions. La stabilisation qui, dans l'esprit de M. Jansen, devait rattacher le franc belge à l’étalon-or, ne pouvait donc s'effectuer que si le gage même de la monnaie était dj l’or ou des devises-or. L’idée principale était la suivante: on rembourserait 4 milliards d’un seul coup à la Banque Nationale, non pas en réduisant d’autant la circulation, ce qui aurait amené de graves perturbations intérieures, mais en remplaçant la garantie de l'Etat par de l'or ou des devises-or que l’on se procurerait au moyen d’un grand emprunt de 150
millions de dollars à émettre dans les pays à étalon-or. L'Etat en cédant le produit de cet emprunt à la Banque Nationale se trouvait par là-même réduire en grande partie sa dette et en même temps fournir à l'institut d'émission un approvisionnement en or ou devises-or assez abondant pour permettre le soutien éventuel du nouveau franc stabilisé.
Du point de vue théorique le plan de M. Jansen était excellent et cependant il a échoué d’une part pour des raisons budgétaires et politiques, d’autre part à cause d’un #riple mouvement des changes, des prix et de la circulation qui créait un ensemble de conditions absolument défavorables.
L'équilibre budgétaire paraissait cependant réalisé pour 1926. Après un déficit chronique qui oscillait de 1920 à 1925 de 7.176 millions à 1.300 millions, l’année 1926 laissait prévoir sur le papier un équilibre qui semblait exclure toute idée d'emprunt public ou de nouvelles avances de la Banque Nationale. Mais outre le côté tout à fait théorique de ce budget, un parlement à majorité socialiste laissait planer sur le pays un malaise peu propre à une stabilité monétaire quelconque.
Du reste la situation économique était loin d’être bonne à la suite d’un triple mouvement de la circulation, des changes et des prix que souligne aïsément le tableau suivant.
Années Circulation Prix de gros Dépréciation (en millions) du change Fin 1913 1.067 100 nt 252 > 1919 4720 — 39.64 > 1920 6.004 Fa 55.97 > 1921 6.261 369 55.24 > 1922 6.666 407 69.55 > 1923 7.289 545 95.11 > 1924 7.645 566 04.48
A notre avis voici l'explication que l’on peut donner à ce triple mouvement : Une hausse du change étranger, provoquant une hausse des prix par suite des importations, cette dernière hausse produisant une augmentation parallèle de la circulation. C'est donc la hausse des changes étrangers qui se trouvait à la base de ce mouvement. Or, elle résultait du déficit de la balance des comptes lequel déficit provenait lui-même en majeure partie de la balance commerciale qui accusait les mouvements suivants :
Années Importations Exportations Déficit (en millions de francs)
Déficit total : 23.347
C’est donc un déficit considérable de plus de 23 milliards, que les éléments « indivisibles » de la balance des comptes ne parvenaient pas à combler, qui avait provoqué la hausse des changes étrangers. Pour obtenir une stabilité monétaire durable, c'était donc cette balance des comptes qu’il fallait renverser.
Or, en 1925 les conditions étaient mauvaises pour opérer ce renversement. En effet, d’une part, l'exode des capitaux ne pouvait que s’accentuer par suite de la menace latente d’inflation.
1 Depuis l’année 1922: Union économique Belgo-Luxembourgeoise.
D'autre part le taux choisi par M. Jansen (£ — 106 francs belges) et maintenu artificiellement de novembre 1925 à avril 1926 était trop bas. Ses prix, malgré le taux d’escompte de la Banque Nationale (7 p. c.) ayant tendance à monter ne pouvaient que diminuer encore les possibilités d’exportations de la Belgique et par là aggraver davantage les déficits de la balance commerciale. À ces deux raisons techniques s’en ajoutait une autre qui, en l'occurrence, fut fatale à l'essai de M. Jansen. Les banques anglaises et américaines pressenties au sujet de l'emprunt de 150 millions de dollars, demandèrent des conditions très dures au gouvernement belge, conditions dans l'élaboration desquelles, la perspective de gestion financière par un parlement à majorité socialiste n’entra que trop (mars 1926).
A la suite de l'échec de l'emprunt, la Banque Nationale, par suite de sa faible encaisse ne put maintenir le taux de 106 et ce fut l'effondrement qui ressort du tableau suivant :
Moyennes mensuelles du cours des changes à Bruxelles sur Londres Parité d'avant-guerre : { — 25,22
1925 : Octobre 106.84 1926 : Mai 157.12 Novembre 106.91 Juin 165.09 Décembre 106.96 Juillet 199.89
1926 : Janvier 106.97 Août 176.63 Février 106.98 Septembre 178.26
Mars 115.54 Octobre 174.53 Avril 132.72
Ce devait être la tâche de M. Francqui d'effectuer un deuxième essai de stabilisation, essai qui réussit parfaitement et aboutit à l’arrêté royal du 25 octobre 1926.