LA CRISE MINISTÉRIELLE ET BOURSIÈRE
L'embargo sur l'or fut appliqué le 18 mars 1935. Le même Jour un Conseil de cabinet décidait de la démission du ministère qui fut rendue publique le 19 après-midi à la séance de la Chambre.
La démission causa beaucoup de surprise. Les raisons invoquées par M. Theunis étaient les suivantes : Le gouvernement s'était constitué avec un programme reposant sur le maintien du franc. Il estimait, que le belga ne présentait plus les caractéristiques d’une vraie monnaie or à la suite de l'embargo que les événements lui avaient imposé. La modification du statut monétaire, dépassant le cadre des pouvoirs spéciaux le gouvernement « passait la main ». M. C. Gutt devait déclarer plus tard” « l'élément technique fléchissait et l'élément psychologique (la confiance) s'était refusé ». M. Theunis, le même soir, expliquait par T. S. EF. les raisons de la démission du cabinet, en faisant surtout ressortir la mauvaise volonté du Parlement et l'atmosphère de défiance créée par l'opposition.
1 C. GUTT, opuscule cité.
Dans ce même discours, M. Theunis se félicitait d’avoir instauré l’embargo. « Nous avons fermé, disait-il, la porte pour « empêcher la fuite de l'or. Nous l'avons cadenacée et nous « avons remis la clef du cadenas entre les mains d’un gardien « vigilant, la Banque Nationale. »
Nous avons déjà dit ce que nous pensions de cette mesure mais nous ne pouvons que regretter la démission du Cabinet Theunis. Nous n’entendons pas dire par là que la dévaluation n'aurait pas eu lieu sans cette démission. Tôt ou tard, étant données la structure bancaire du pays et la contexture de son activité économique, il n’est pas douteux que la dévaluation aurait eu lieu. Encore fallait-il éviter qu’elle ne se produise en pleine panique. L’embargo sur l'or créait la possibilité d'une panique, la démission brusque du Cabinet la rendait probable.
Cela est si vrai que le 18 au soir et dans la matinée du 19 toutes les places étrangères jugeaient que la question du belga était résolue pour le moment et que la devise belge atteignait, même à Paris le point d’entrée d’or. Dès le 20, la démission étant connue, le belga tombait à plusieurs points au dessous de la sortie d’or et les déports, à trois mois, côtaient leur maximum. LI ministère Theunis en durant quelques jours eût au moins permis une transmission des pouvoirs plus rapide et une dévaluation, s’il y avait lieu, dans un calme relatif.
Dès le 20 mars, le roi commençait ses consultations en vue de former un nouveau ministère. Nous n’aborderons pas ici le côté politique de la question qui fera l’objet d’une étude sommaire ultérieurement. Nous allons pour le moment, nous en tenir à l'examen de la crise boursière qui eut lieu durant cette période interministérielle. Cette étude nous permettra de mieux comprendre la situation critique que le nouveau ministère devait trouver à son entrée au pouvoir.
L’embargo sur l’or et le monopole des devises au profit de la
Banque Nationale eut des conséquences boursières désastreuses. La règlementation était très sévère mais « les capitaux n’ont pas de frontières... » disions-nous plus haut, aussi beaucoup essayèrent-ils de tourner la prohibition. Il y eut donc à la bourse un double mouvement très visible et qui se produit toujours à la moindre menace de dévaluation, d’une part baisse des obligations et des fonds d'Etat, d’autre part hausse des actions et surtout des grandes valeurs internationales. Ce double mouvement, conséquence de la baisse du belga, devint ensuite une cause de cette baisse.
Les fonds d'Etat d’abord accusèrent une baisse sensible dont on peut aisément se rendre compte en examinant le graphique ci-contre. Les baisses y sont de l’ordre de 11 % pour les rentes et de 6 % pour les emprunts à lots. Il est aussi intéressant de noter la hausse remarquable de la rente 3 % (4 tranche) garantie en livres. Le seul fait qu'une garantie en monnaie étrangère ait pu faire monter à ce point cette rente, est un indice sérieux de l’état critique où se trouvait le marché des fonds d'Etat à la veille de la dévaluation. Pour être complet ajoutons que la rente dont il est question atteignit 141 le jour de la réouverture de la Bourse (1° avril).
La hausse des valeurs internationales fut la contre-partie de la baisse des fonds d'état mais elle est dûe surtout à la suppression de l'arbitrage entre la place de Bruxelles et les autres places à la suite du monopole de la Banque Nationale. L'embargo sur l’or et les devises ne pouvait rien contre cette fuite déguisée des capitaux. Dans le graphique qui suit nous avons établi une correspondance en francs belges et français, entre les cours précités à Paris et à Bruxelles sur trois grandes valeurs internationales : Pétrole (Royal Dutch), Banque (Banque de Paris et des Pays- Bas) et Mines d’or (Rand Mines). En ordonnées nous avons porté les francs des deux pays en les ramenant à l'échelle que
donnait le pair (500 fr. b. — 354,90 fr. fr.). Il est curieux de