‹ La Belgique Devant La Crise: La Dévaluation A-T-Elle Été Une Solution?Chapitre 43 sur 82 · SECTION IV LA CRITIQUE DU PLAN DU POINT DE VUE MONÉTAIRE · texte numérisé non relu

SECTION IV LA CRITIQUE DU PLAN DU POINT DE VUE MONÉTAIRE

Le point de vue monétaire, bien que M. Van Zeeland s’en défende, est, nous l’avons déjà dit, la partie primordiale du plan qui, sans cela, n’existerait pas. Aussi n'est-il pas étonnant que le plan de M. Van Zeeland ait rencontré à ce sujet pas mal de critiques tant doctrinales que pratiques. On a d’abord reproché à

M. Van Zeeland de s'être abandonné sans essayer de remonter la pente et d'éviter la dévaluation. Ensuite, même ceux qui ont admis l'opération monétaire, ont discuté sur l'efficacité du rattachement immédiat à l’or en déclarant qu'un rattachement au sterling s’imposait. Enfin, et nous ne nous occupons là que des principales critiques, on a fait remarquer que le produit de la réévaluation de l’encaisse acquis au Trésor n’était pas une bonne chose et que par exemple, il faussait le bilan de la Banque Nationale. Autant de questions sur lesquelles on discute encore et que nous allons maintenant examiner.

L. Er d'abord la Belgique devait-elle dévaluer? Nous n'hésiterons pas à répondre par l’affirmative. On a dit et redit que le gouvernement avait à choisir entre les banques et le franc et qu’il avait choisi les premières au détriment du franc. La question en fait est beaucoup plus complexe.

Nous ne voulons pas ici prôner la dévaluation qui à notre sens n'est qu’un expédient et ne résoud rien. La Belgique, comme le monde souffrait d’une crise économique. C'était son économie qu’il fallait rénover. Cela était impossible à faire en quelques jours. Aussi M. Van Zeeland a eu recours À l'expédient qui permettait de durer, à la manipulation monétaire qui offrait l'avantage de retarder la solution économique. Cette dévaluation, elle était devenue nécessaire par suite des erreurs commises par les banques, mais sa nécessité provenant d'erreurs antérieures ne légitime en rien le principe.

Que serait-il arrivé si la Belgique avait continué la lutte. M. Frédéric Jenny ‘ a fort bien montré ce qui arrive dans des cas absolument similaires. « Lorsque la spéculation, dit-il, s'attaque « à une monnaie et que les capitaux fuient, la tactique normale, « conforme à la règle du jeu de l’étalon-or, consiste à élever Je

1 Revue Politique et Parlementaire, 10 avril 1935.

« taux de l’escompte, à restreindre le volume des moyens de « paiements intérieurs à mesure que diminuent les réserves d’or, « et à obliger les exportateurs de capitaux à rapatrier leurs « fonds, grâce à quoi la tendance sur le marché des devises fi- « nit par se renverser. En outre le découvert visiblement impor- « tant qui existait sur le belga au dehors, pouvait être contraint « par les mêmes procédés, et au besoin par le refus des banques « belges d’effectuer aucun prêt en devises nationales à l’étran- « ger, de dénouer plus ou moins précipitamment ses engage- « ments ».

Mais une telle défense implique un gage-or sûr (qui existait du reste en Belgique avec les 60 % de couverture de la Banque Nationale). De plus, et nous citons encore M. F. Jenny: « Une

politique de défense du change consistant en somme à faire

le vide sur le marché monétaire extérieur afin d’y faire refluer les capitaux exportés soumet les banques à une rude épreuve, parce qu’elle implique immédiatement une raréfac-

« « « « « tion des disponibilités qui entraîne à son tour des retraits « plus ou moins massifs de dépôts dans les banques. Pour que la « politique en question puisse être conduite énergiquement sans « amener des accidents graves, il faut donc que les banques « soient solides ». ;

Or, tel n'était pas le cas en Belgique où nous avons déjà vu que les indices de trésorerie étaient très faibles. Il est certain, que dans l’hypothèse de défense que nous envisageons, un peu plus d’or s’en allait du pays et que les banques sautaient à moins qu’un moratoire immédiat ne fut proclamé. Or ce moratoire signifiait l'arrêt de l’économie du pays, des complications sociales à brève échéance, des difficultés financières immédiates vu la pénurie du Trésor, la banqueroute pure et simple et la ruine, complète cette fois, de la monnaie que l’on n'avait pas voulu sacri-

fier.

Cela, M. Van Zeeland, l'avait fort bien compris lorsqu'il déclarait à la Chambre: « Nous avons estimé qu’un moratoire ban- « caire était le pire des maux dans un pays industrialisé comme « la Belgique ».

Et dans un discours prononcé à Namur, le 13 Mai suivant, ne dit-il pas: « Il fallait limiter à re fraction la diminution de la « valeur-or du franc pour préserver à la fois l’avenir des dépo- «€ sants et le crédit des producteurs, ou bien il fallait accepter le < moratoire des banques et bouleverser l’économie du pays--- « le choix n'était pas, ou la monnaie ou les banques, mais ou « la monnaie seule ou les bañques et la monnaie à la fois. »

IT. Une autre objection, d’ordre monétaire a encore été faite au plan Van Zeeland et celle-là même par les partisans de la dévaluation. Pour eux ce fut une grande faute de rattacher aussitôt le belga à l'or et de ne pas en faire, comme la livre, une monnaie errante ou même de ne pas le rattacher purement et simplement à la devise anglaise.

Cette critique est assurément très forte. M. Cloquette avait même fait de cette opération, ie titre de son livre que nous avons déjà examiné. M. Baudhuin s’est fait de même l’'apologiste de cette thèse dans sa conférence et dans son ouvrage « La dévaluation du franc belge »!. A ce sujet il écrit même: « Depuis < trois ans les prix mondiaux avaient été établis en livres et < avaient épousé les variations de celle-ci. Nous nous assurions « donc une plus grande stabilité des prix en nous rattachant À « la livre ».

À noter encore l'argument de la monnaie stabilisatrice des prix qui avait déjà été développé par M. Cloquette. Le rattachement au sterling aurait amené ce résultat sûrement puisque les 2/3 des matières premières sur lesquelles travaille la Belgique sont côtées en livres sterling et que leurs prix ont suivi les fluc-

1 Opus. précité,

tuations de cette monnaie. Le procédé avait surtout l’avantage de parer à une nouvelle baisse de la devise anglaise entraînant les prix mondiaux avec elle. L'inconvénient inverse d’une « dépré- « ciation de la livre qui aurait fini par provoquer une hausse « appréciable des prix » n'était pas à redouter, les Anglais désirant avant tout la stabilité. En définitive pour M. Baudhuin, comme pour l’auteur anonyme de « la Crise de l’Etalon-or » le rattachement immédiat à l’or a été une erreur, car de nouveau tout l’engrenage de la déflation et ses conséquences, sera remis en œuvre quand la monnaie anglaise baïssera et d’autre part, la Belgique a été obligée de dévaluer d’un pourcentage plus fort afin justement de s'assurer une marge de réserve dans le cas d’une baisse du sterling.

Ce sont ià des arguments très forts, heureusement pour la Belgique une hausse légère mais constante des prix mondiaux s’est produite depuis mars 1935, mais il est certain que dans le cas contraire, c’est à une cascade de dévaluations que nous aurions assisté. Le pays n'est pas assez puissant, au point de vue financier et sa réserve-or pas assez importante pour lui permettre de rester longtemps dans cette situation autonome.

Quels furent donc les raisons qui ont poussé le premier belge à agir ainsi? Il y en a plusieurs qui ne s’avéraient point nécessaires en Grande-Bretagne en 1931. En outre en dehors de ces raisons techniques, M. Van Zeeland personnellement répugnait à une monnaie errante.

Une première raison a poussé au rattachement à l'or: la réévaluation de l’encaisse de la Banque Nationale, qui occupe la place que l’on sait dans le plan de M. Van Zeeland. Comment réévaluer avec une monnaie errante et sur quelle base? En Angleterre semblable question ne se posait pas et jamais les Anglais n’ont eu en vue le bénéfice de réévaluation lorsqu'ils ont dévalué.

Une deuxième raison, elle aussi propre à la Belgique, a dû

influencer M. Van Zeeland. Si l’on ne rattachait pas le belga à l'or, comme il fallait financer le fonds d’égalisation des changes, le fonds des rentes, l'O. R. E. C. les grands travaux, etc... c'était aussitôt l’inflation en perspective, inflation qui n’a jamais menacé l'Angleterre en 1931. De plus avec la présence des socialistes au ministère cette inflation risquait vite de tourner en nouvelle débâcle. Il est évident que dans l'esprit du premier belge le rattachement à l'or était certainement un frein mis aux largesses et à la surenchère des socialistes.

En dehors de ces raisons qui éloignaient d’un rattachement à une monnaie errante comme le sterling, sont intervenues les idées personnelles de M. Van Zeeland. Il ne faut pas oublier qu'il n'a opéré la dévaluation qu’à son corps défendant et qu'il a toujours considéré l'or comme l’étalon monétaire international par excellence. Dans sa déclaration à la Chambre, ne dit-il pas en effet: « L'étalon-or est le système idéal pour les échanges in- « ternationaux. La dévaluation, je le reconnais, est un mal. Ce « n'est en tous les cas ni une solution ni un remède. »

Enfin, pour qui connaît la fierté et le goût des Belges pour l'indépendance et la liberté, il eût été fort peu aisé de leur faire admettre une monnaie nationale à la remorque de la livre. Il y a là un élément psychologique qui a son importance.

IT. Enfin, toujours du point de vue monétaire, une autre question se pose: celle du produit de la réévaluation acquis au Trésor. Nous reviendrons ultérieurement sur le problème de l’utilisation de cette réserve, mais une critique a aussitôt été formulée: Que deviennent avec cette masse acquise au Trésor les bilans de la Banque Nationale? Une augmentation de l’encaisse ne cache-telle pas un emprunt de l'Etat qui a porté son or à la Banque pour financer par exemple des grands travaux? Au contraire une diminution de l’encaisse ne provient-elle pas du remboursement de billets par le Trésor afin de reconstituer son stock

propre d’or? Si ces mouvements sont neutralisés par des apports ou des retraits particuliers comment juger dorénavant de la situation de la Banque Nationale?

On a dit évidemment que ce nouvel état de fait était un bien puisqu'il ne permettait plus à la spéculation ou aux capitalistes timorés de se rendre compte des pertes en métal précieux de l’Institut d'Emission et d’activer ainsi des mouvements dangereux pour l’encaisse-or. Mais cet avantage se tournerait en inconvénient notoire si le gouvernement, ne pouvant par exemple boucler le budget, était obligé de recourir à la conversion de son stock-or en billets. La critique prendrait alors toute sa valeur. Tout en fait dépend de la sagesse du gouvernement. Celui de M. Van Zeeland s’est appliqué sans toutefois y parvenir entièrement, à ne pas toucher à son stock-or autrement que pour doter les fonds de régularisation des changes et des rentes ou lO. R. E. C. Mais ce pouvoir laissé à un gouvernement n'est-il pas trop grand? Qu'adviendrait-il par exemple si les socialistes ayant la majorité étaient obligés d'appliquer leur programme si onéreux? L’encaisse officielle de la Banque n’en souffrirait tout d’abord pas mais lorsque tout le stock du Trésor aurait été converti en billets, augmentant ainsi la circulation d’une façon alarmante, les bilans de la Banque, ne se trouveraient plus tempérés par ce régulateur et les spéculateurs ou les gens inquiets auraient alors beau jeu.

Arme à deux tranchants donc dangereuse, le stock d’or du Trésor peut exercer un rôle régularisateur très efficace avec un gouvernement prudent, mais entre les mains d’un autre gouvernement il peut causer de graves perturbations monétaire et des mouvements dangereux de hausse des prix. A l’appui de ce que nous avançons signalons, par exemple, qu'en novembre 1935 les entrées de métal précieux à la Banque Nationale furent à peu près nulles alors que les françaises exportaient leurs capitaux en

Belgique. Cela provient de ce que le Trésor à la même époque reconstituait son stock d’or qu'il avait écorné de 400 millions. Cela a faussé complètement la situation de la Banque Nationale

durant cette période.

Toutes les critiques d'ordre monétaire faites au plan Van Zeeland ne peuvent à l’heure actuelle recevoir ni réfutation ni confirmation. En effet le franc belge n’est convertible que depuis fin mars 1936 et M. Van Zeeland s’est ainsi engagé résolument dans la voie de l’orthodoxie financière.

Dans la déclaration ministérielle du Gouvernement on peut lire la phrase suivante:

« Restant fidèles au principe de l’étalon-or et souhaitant le « voir rétablir sans délai dans des conditions qui assurent effec- « tivement son fonctionnement international, nous nous propo- « sons d’user de tous les moyens en notre pouvoir pour hâter la « clusion d’un accord international pour lequel les principales « monnaies seraient à nouveau stabilisées sur la base de l'or. »

On pouvait donc deviner que la situation peu stable du nouveau franc belge ne serait que provisoire. Les espoirs d’une conférence de stabilisation générale des monnaies à laquelle faisait allusion M. Van Zeeland s'étant avérées comme de plus en plus improbables, le gouvernement belge s’est cependant décidé par un décret pris le dernier jour de ses pouvoirs spéciaux (31 mars 1936) à rattacher définitivement le franc belge à l'or. Outre le produit de la réévaluation définitive de l’encaisse-or de la Banque Nationale il y gagnait la libération du crédit affecté au fonds d’égalisation des changes. Nous verrons que certainement le but de cette stabilisation définitive fut de procurer au Trésor une nouvelle aisance mais il ne faut pas non plus négliger l'effet moral que le gouvernement en attendait. La convertibilité ré-

tablie du franc belge c'était aux yeux de l'étranger le retour à une « monnaie dont on ne parle plus » et aux yeux des Belges la preuve de la réussite de l’expérience commencée un an auparavant, comme la garantie d’une indépendance monétaire qui tient à cœur à nos voisins.

L'avenir nous apprendra si la résolution du gouvernement a été bonne. Peut-être la Belgique eût-elle gagné à se présenter à une conférence de stabilisation générale les mains libres sans être rattachée à l'or, comme à conserver sa liberté au cas d’un effondrement du bloc-or. En contre-partie le franc belge a gagné de ne pas risquer d’être englobé dans le giron du bloc sterling et surtout de ne pas subir un nouvel avilissement qu'un gouvernement autre que celui de M. Van Zeeland( socialiste par exemple) aurait pu être amené à lui infliger après la fin des pouvoirs spéciaux.

En tous les cas on ne pourra parler de « réussite technique » comme l'ont fait les milieux officiels que lorsque le nouveau belga aura eu à affronter soit une baisse de la livre, soit des budgets en déficit soit un effondrement du bloc-or toujours possible.

SECTION V

Page 1