LES FINANCES PRIVÉES
Les finances privées, en Belgique, comme ailleurs, sont commandées par le profit comptable des entreprises qui conditionne la Bourse et le revenu national. Mais ce profit comptable dépend lui-même en grande partie de la baisse du loyer de l’argent. Ce sont ces différentes questions qui vont nous permettre d’avoir
une idée de l'influence de la dévaluation sur les finances privées
du pays.
$ r. Le loyer de l'argent.
Il n’y a pas de doute que le loyer de l'argent à court terme n’ait diminué en Belgique depuis la dévaluation. Les taux qui
figurent au tableau suivant le démontrent assez.
Dates Taux d’esc. «Hors «Call Monney >» Taux de la Banq. Banque» Compen- Marché des re-
Nat. (effets (Pap. com- sation ports domiciliés) mercial) (valeurs à terme)
Août 1934 2 1/2 2.310 1.183 1.264 6 Nov. 1934 — 2.350 2.085 2.085 — Déc. 1934 — 2.380 1.406 I.AII — Fév. 1935 — — 2.005 2.005 — Mars 1935 — — 2.242 2.242 — Avril 1935 — — 0.937 0.705 — Mai 1935 2 (15 mai) 2.116 — — — Juin 1935 1.875 — . 5 1/2 Août 1935 — — 0,500 0.500 — Janvier 1936 — 1.52 — — 5 1/4 Févr. 1936 — 1.44 — — 5 Mars 1936 — 1.37 — Æ DE
À quoi tient cette amélioration qui est surtout sensible pour le hors banque et le « call Money » qui ont l'importance que l'on sait dans la pratique. Au véritable reflux de capitaux qui eut lieu en Belgique aussitôt après la dévaluation. Le belga est devenu une monnaie refuge et en moins d’un mois 2 milliards
d’or sont rentrés dans le pays. Cet afflux de capitaux a résolu la crise bancaire ainsi que nous le verrons plus loin.
Les déposants belges ont eux-mêmes repris confiance de sorte que lorsque les capitaux flottants vers la fin de 1935 ont de nouveau abandonné le pays, ils ont été compensés et au-delà par les dépôts belges beaucoup plus solides. Les banques ont mêine été gênés par ces liquidités et le résultat en a été la diminution des taux de dépôts (comptes à vue 0.50 au lieu de 0.75; comptes à 15 jours 1,50 au lieu de 1.95) qui a permis la baisse du loyer de l'argent à court terme.
Pour le loyer de l'argent à long terme, la dévaluation n’a pas eu un résultat aussi heureux. Malgré la conversion et la création de la Nouvelle Dette 4 % unifiée le rendement des fonds d'Etat oscille toujours entre 4.15 et 4.38 et les prêts hypothécaires n’ont guère baissé aux environs de 6 %. M. Franck dans le discours prononcé à l’assemblée générale des actionnaires de la Banque Nationale, le 24 février 1936, se plaignait de cet état de choses en ces termes: « Jamais au cours de sa longue his « toire, la Banque n’a donné du crédit à aussi bon compte... « Est-ce que ces sacrifices ont répondu à l'effet attendu? « . Pourquoi n’avons-nous pas vu affluer les demandes d’un « crédit offert à des conditions aussi favorables? L’une des « causes des conditions en général trop onéreuses faites par « ces banques c’est que dans nombre de cas, le crédit bancaire « a été détourné de sa véritable destination. Ce sont des com- « mandites déguisées qui ont été prélevées dans les comptes « des banques. Naturellement celles-ci réagissent par le taux « élevé des intérêts et commissions. Cette situation est certes « due en partie à la crise, mais elle n'aurait pas pu se produire « avec cette ampleur si l'ouverture de crédit ne s'était substi- « tuée dans une trop large mesure à l'effet de commerce. »
De ce qu'aux U. S. A. et en Grande-Bretagne il y avait eu
une diminution du taux de l’argent à long terme on en avait conclu que la dévaluation avait amené cette diminution L'exemple tchécoslovaque et l’exemple belge démontrent que ce point de vue n’est pas juste. En Angleterre la baisse est due à l’équiibre budgétaire (obtenu par les recettes douanières) et à l’open market policy, à peu près unique au monde dont jouit ce pays. Aux U. S. A. elle est due à la diminution du poids de l'endettement acquis et des émissions privées depuis 1934 et à l'emploi en fonds d'Etat de beaucoup de dépôts bancaires. Dans ces deux pays le plus que l’on puisse dire c’est que /4 dévaluahon n'a pas empêché la basse du taux de l'argent à long terme (et non pas qu’elle l'a provoqué). En tous les cas en Belgique, la scructure bancaire et la forme de crédit utilisé (avances en compte) ne permet pas de penser qu'il y ait une baisse notable du loyer de l’argent à long terme. C’est un échec grave comme nous le verrons en étudiant l’évolution du chômage.
$ 2. Les finances privées sont d’autre part influencées par l'allure de la Bourse et des émissions de sociétés industries ou commerciales.
Pour la Bourse le tableau suivant donne les indications que voici (indice 100 le 1° janvier 1928).
Valeurs à re- Valeurs à re-
venu fixe venus varia-
(30 titres) bles (120 t.) Août 1934 119 27 Oct. 1934 119 30
Moyenne de la période d'avant crise 119 28.5
Déc. 1935 123 37 Févr. 1936 124 43 Moyenne 123.5 40 Majoration: +3,6% + 40
La Bourse manifeste donc une allure ascendante marquée mais la dévaluation ne saurait être créditée de ce résultat en entier.
Dans les valeurs à revenu variable par exemple la hausse des prix mondiaux souvent très forte a provoqué une hausse parallèle de certaines valeurs (métaux 33 %, coloniale 55%) sur toutes les places étrangères. De plus certaines valeurs internationales ont haussé par suite de la dévaluation. Enfin la hausse des prix de gros de 24 % doit aussi entrer en ligne de compte. Tous ces éléments n'arrivent certes pas toujours à former la majoration de 40 mais ils sont un indice que l’activité industrielle belge ne s’est pas développée autant qu’on a bien voulu le dire.
Quant aux valeurs à revenu fixe leur majoration de 3,6 % est si minime qu'elle ne saurait être prise en considération. Notons à ce sujet que l'indice des fonds d’Etat était le même en août 1934 et en janvier 1936 (121).
Les émissions de sociétés offrent par contre un indice assez favorable de reprise. Elles se justifient par l'abondance des liquidités sur le marché belge (que nous avons déjà signalées) et présentent les caractères suivants:
(En millions) 1934 1935 Constitutions de sociétés
Montant nominal I.4OI 1.410 Montant libéré 1.209 1.336
Augmentations de capital
Augmentation nominale 666 1.480 Montant libéré 605 1.325 Emissions d'obligations 09 191 Ensemble des émissions 2.167 3.082 Primes d'émissions 13 129 Apports en nature 1.491 2.065
Emissions nettes Souscriptions, Émissions, primes moins les apports en nature 437 917
En refaisant les calculs sur les o derniers mois des deux années considérées l'augmentation est moins élevée mais on obtient cependant pour les émissions nettes 68r millions contre 350 millions. Ce fait démontre bien l'abondance des capitaux en Belgique mais il serait téméraire de l’attribuer uniquement à la dévaluation et aux capitaux étrangers dont l'apport, répétons-le, n'a été que de courte durée et avait presque complètement cessé à la fin de l’année.
$ 3. La variation des revenus nominaux à été d'autre part assez considérable au cours de l'année 1935.
Le revenu nominal de l'agriculture (discours de M. Van Zeeland du 10 décembre 1935) est passé de 9.050 millions à 10.900 millions en 1935 soit une augmentation de 20 % représentant à peu près, il ne faut pas l'oublier, l'augmentation du niveau pondéré des prix agricoles.
— Le revenu nominal de l'industrie à été influencé d’une part par le volume de la production industrielle qui s'est aceru, com-
me nous le verrons d’environ 19 % et d’autre part, par le niveau pondéré des prix de vente en hausse d’environ 18 %. Le revenu nominal de l’industrie pour 1935 est donc égal à environ Et? — 1,40 du revenu de 1934. Il est donc passé de 24 à 33 milliards et demi.
— Le revenu nominal du commerce de détail est plus comr plexe à déterminer. En tenant compte d’une part de l’augmentation globale de la production de 15 à 16 % (la production agricole représentant environ 1/4 étant demeurée stationnaire) et d’autre part d’une hausse modérée des prix de détail d’environ 10 %, il résulte qu'en 1935 ce revenu est égal à "Et — 1,28 de celui de 1934.
— Pour les chemins de fer, les recettes brutes donnent pour 1934 et 1935 les chiffres suivants: 2.215 millions et 2.171 millions. Mais on doit tenir compte d’une part de l'Exposition de Bruxelles, qui a augmenté les recettes sur les voyageurs de 80 à 90 millions et d’autre part, d’une diminution de 10 % sur les tarifs des marchandises, intervenue en janvier 1935. Cette dernière mesure a coûté aux chemins de fer un manque à gagner de 136 millions en 1935. Il faut en tenir compte dans la comparaison des deux années. En enlevant ces deux facteurs étrangers à la dévaluation nous obtenons pour 1934 un chiffre de recettes de 2.215 millions et pour 1935 un chiffre de (2.171 + 136 — 90) de 2.217 millions. On voit donc que l’influence de la dévaluation a été nulle sur les recettes des chemins de fer. Nous verrons
qu’il n’en fut pas de même pour les dépenses.
$ 5. Le principal effet de la dévaluation sur les finances privées a été, avons-nous dit, de faire réapparaître dans beaucoup de cas le profit comptable. C'est ce retour à la « marge bénéficiaire » pour se servir des termes de M. Baudhuin, que nous allons main-
tenant examiner.
— Dans l'Agriculture le revenu brut est, avons-nous dit, en augmentation de quelque 20 %.
Les charges de l'endettement sont demeurées identiques mais le loyer de la terre a crû de 20 à 25 %. La grosse charge (60 % des dépenses) qui est celle de la main-d'œuvre s’est accrue de 13 %, par le fait que la rémunération des ouvriers agricoles comprend dans la plupart des cas la nourriture. Le coût des fournitures (20 % des dépenses) a augmenté dans des proportions très variabes de 5 à 25 %.
En définitive la recette l'emporte encore sur les dépenses mais d’assez peu. Le retour du profit comptable étant donné les déficits antérieurs n’a donc été qu'un soulagement sans plus.
— C'est l'Industrie surtout qui a vu se reformer sa « marge bénéficiaire ».
Alors que son revenu brut a augmenté comme nous l’avons établi d'environ 40 % voici quelle à été l’évolution parallèle de ses dépenses du fait de la dévaluation:
Matières premières: 30 %.
Salaires: 6 * en moyenne.
Amortissement du matériel: 15 %.
Frais généraux: 5 % environ.
Le profit comptable de l’industrie ressort donc très nettement la production a crû de 19 à 20 % et les prix de ventes ont atteint une hausse de 20 %. Le retour au profit comptable est donc dû aux économies de frais généraux et surtout de salaires. Nous aurons l’occasion d'y revenir.
— Les Hôtels et les Industries de luxe sont aussi en progrès très net. Malgré la fermeture de l'Exposition qui était à l’origine de cette amélioration, il n’y a pas de doute qu’une notable partie de cette amélioration ne se maintienne par suite des bénéfices des producteurs.
— Le commerce de détail n'a que très peu bénéficié de la-
dévaluation, à quelques exceptions près. D'autre part, les prix de gros ont crû très vite de 24 % provoquant des pertes dans le renouvellement des stocks et d'autre part les prix de détail sous la pression gouvernementale n’ont crû que de ro %. Cette situation assez critique s’est traduite dans le fait que les employés de commerce n'avaient pas encore été augmentés en mars 1936.
— En ce qui concerne les chemins de fer la situation créée par la dévaluation malgré l’augmentation de l’activité, n’est guère satisfaisante.
L'augmentation des recettes a été de 80 millions environ dus à l'Exposition.
En échange l’augmentation des cheminots, du 1° octobre 1935 (5:55 %) a procuré un supplément de dépenses de 85 millions environ. Celle du 1” janvier 1936 (5,25 ) a été refusée mais devra être accordée à partir d'avril 1936: d’où 80 millions. Dans les fournitures le charbon et les produits métallurgiques augmentent de 10% et les autres produits de 15 à 20 %, ce qui sur une dépense globale de 1.200 millions équivaut en bloc à 80 millions de dépenses supplémentaires. C’est donc une augmentations de dépenses de l’ordre de 235 millions à laquelle les chemins de fer auront à faire face en 1936.
L'année 1934 avait donné un déficit moyen de 4 millions par mois. Les deux derniers mois de 1935 et les deux premiers de 1936 donnent un déficit moyen de 5 millions 1/2 par mois et encore en n’accordant pas l'augmentation due au 1°" janvier 1936. Si cette augmentation avait joué le déficit moyen passait à plus de 8 millions par mois. Aussi dans son rapport du 16 mars 1936, M. Rénier, président du Conseil d'administration de la Société Nationale des Chemins de fer belges, pouvait-il à juste raison faire état d’un déficit de 187 millions pour 1936. Afin de diminuer ce déficit il est probable que le gouvernement rétablira la hausse de 10 % sur le tarif des marchandises (gain 135 mil-
lions). Mais cette dernière mesure ne va-t-elle pas à l’encontre de la politique de compression des prix poursuivie par le gouvernement?
— Les Banques enfin sont les grandes bénéficiaires de la dévaluation de mars 1935 qui fut faite surtout pour les sauver. Nous nous réservons d'étudier spécialement les avantages qu’elles ont retiré de l’opération monétaire dans le chapitre consacré aux résultats économiques de la dévaluation.
$ 5. Les indications diverses que nous venons de recueillir ofrent une comparaison intéressante avec le Revenu-or et le Capital-or de la Nation Belge.
Le revenu nominal de la Nation Belge d’après les calculs précédents auxquels on peut ajouter 5 milliards pour l’artisanat, les professions libérales et la balance des comptes * a donc, été en 1935 de l’ordre de 58 milliards. Il est donc en augmentation d'environ 72 milliards sur celui de 1934 qui se chiffrait à 46 milliards. Mais si ce revenu nominal est en augmentation de 26 %. le revenu-or de la Nation Belge (par rapport à l'étranger) ne sera que de 0,72 (pourcentage de la dévaluation) X 1,26 — 0.90 du revenu-or de 1934. Le revenu-or de la Belgique a donc baissé de 10 % par rapport à celui de 1934. Si l’on songe qu’en 1930 le revenu-or était de l’ordre de 66 milliards on comprendra aisément combien la Belgique a été touchée par la crise puisqu'en 1935 il n'est plus que de 41 milliards.
Le Capital-or a par le fait suivi la même évolution.
1 Revenu de l’agriculture: 11 milliards Revenu de l’industrie: 33 milliards PE
44 milliards 1/2 Revenu (commerce compris) :
44 1/2X690 (indices des prix de détail) = 53 milliards. —— (indices des prix de gros).
Et ceci nous amène à penser que /4 dévaluation (par rapport aux pays étrangers) n’est pour le pays qui en use qu'un appauvrissement collectif. Le contraire serait étonnant car alors il n’y aurait qu’à ramener la monnaie à zéro.
La raison de cette baisse de capital-or et de revenu-or est facile à comprendre et n’est nullement particulière à la Belgique. La hausse des prix papiers à la suite d’une dévaluation est toujours inférieure à celle qui théoriquement résulte du taux de dépréciation choisi. En Belgique par exemple à un taux de dévaluation de 28%, aurait dû correspondre une hausse des prix de 39 pour que le revenu-or du pays soit demeuré le même et nous verrons que la hausse n’a pas été aussi prononcée. C’est là une remarque qui n’a pas, à notre avis, été mise assez en lumière. Le capital-or lui-même ne peut pas gagner à une dévaluation car sauf en ce qui concerne les matières premières importées et l'or, son élévation n'atteint pas non plus la hausse qui devrait résulter du taux de dépréciation chorsi.
En Belgique par exemple, la hausse mondiale a bien permis aux valeurs mobilières-actions de conserver leur valeur-or (hausse — 40 %) mais les immeubles par exemple qui n’ont pas bénéficié de cette hausse accessoire ont accusé un perte en capital-or d'environ 15 %.
On peut soutenir en contre-partie que l’armature belge redressée peut permettre une expansion de crédits. Mais encore faut-il que cette dernière soit possible et 1es crédits de cette sorte souffriront toujours de leur dépréciation-or. (Voir renvoi ‘).
1 La valeur-or ne joue qu'avec l’étranger. Le revenu-or n’influe que dans ce cas. Supposons qu’un belge veuille acheter ou prêter pour 100 fr. belges. Avant la dévaluation il prêtait ou achetait 100 fr. de 1926. Depuis la dévaluation 72 francs de 1926 égalant 100 fr. nouveaux, il devra acheter ou prêter à l'étranger 100X100 = 138 fr. 88 nouveaux.
On peut dire aussi que peu importe les baisses du capital-or ou du revenu-or si en échange le pays travaille davantage. Mais précisément la dévaluation s’est faite sur le dos des salariés comme nous le démontrerons plus loin et n’a pas supprimé complètement la plaie du chômage. De plus un travail fait dans ces conditions n'est-il pas une vraie perte de substance? Enfin d’une façon plus générale, au moment où le niveau général des prix mondiaux remonte péniblement de 69 (mai 1934) ou environ 4-75 ne doit-on pas proscrire tout ce qui brutalement comme la dévaluation (et non la déflation) est susceptible d’enrayer cette hausse dont on attend le salut de l’économie mondiale. L’expérience belge n’a pas une influence très grande sur les prix mondiaux mais il n’est pas moins vrai qu’elle a été un frein à cette ascension.