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LA QUESTION DES PRIX

La question des prix est celle qui, aussitôt la dévaluation faite est apparue au gouvernement comme la plus délicate. C’est qu’en effet, le peuple belge avait déjà vu passer sa monnaie dans des crises similaires en 1925 et en 1926 et il avait parfaitement réalisé ce que signifiait la dévaluation. Si le gouvernement n’y avait mis bon ordre, les prix auraient certainement monté dans une proportion telle que leur hausse entraïnant des hausses identiques du salaire et du coût de revient, aurait fait disparaître de nouveau cette « marge bénéficiaire » des entreprises qui tenait

tant à cœur aux économistes belges. « L'Echo de la Bourse », dans son leader du 4 avril écrivait à ce sujet: « C’est mainte- € nant qu'il faut sauver le franc, en lui gardant le plus long- <temps possible, la plus haut puissance d’achat possible ».

Les directives du gouvernement sont connues par la déclaration ministérielle de M. Van Zeeland. Le gouvernement souhaitait une hausse sensible des prix de pros qui aurait diminué d'autant le pouvoir d’achat externe du franc belge et favorisé les exportations, et une stabilité ou du moins une hausse modérée des prix de détail qui aurait conservé au franc son pouvoir d'achat interne. Nous allons voir ce qu’il advint.

$ 1. Les prix de détail, de par la faible amplitude de hausse qu'on désirait leur imprimer, constituaient évidemment la partie la plus délicate de la question des prix en général. « L'Echo de la Bourse » dans son article précité écrivait: « La grande question « — non, une des grandes questions, dans les temps où nous vi- « vons, c'est l'allure des prix internes; c’est surtout la marche « des prix de détails et l'indice du coût de la vie. ».

Le gouvernement prit donc une série de mesures propres à freiner une ascension trop rapide des prix de détail. Il y allait en dehors des considérations économiques que nous avons EXPOsÉ de l'équilibre même du budget, les traitements des fonctionnaires étant fixés d’après l'indice.

Le gouvernement institua d’abord une Commission du nombre indice des prix de détail en vertu d’un arrèté du 4 avril 1935. Cette commission était chargée de surveiller et de signaler les. hausses trop rapides de prix et pouvait être consultée par le gouvernement sur les mesures propres à assurer une courbe satisfaisante à l’indice.

De plus M. Van Isacker, ministre des Affaires économiques, à la suite d’une hausse instantanée des prix, convoqua les directeurs:

des grands magasins et obtint d'eux qu’ils maintiennent leurs prix de vente à un niveau inférieur à celui du renouvellement des stocks. Les grands magasins de par l'augmentation de leur chiffre d’affaires entraînée par le boom consécutif à la dévaluation, ne perdaient rien ce faisant; ils obligèrent ainsi les petits détaillants à rabaisser leurs prix qui avaient subi une hausse élevée et très rapide. D’autre part le 6 mai le gouvernment édictait des mesures répressives très sévères à l'égard des commerçants ayant pratiqué des hausses injustifiées de prix.

Enfin, et nous signalons cela avec intérêt, car c’est en quelque sorte, la déflation venant au secours de la dévaluation, le gouvernement décida la suppression des taxes «ad valorem» ou droits de licences grevant certaines importations comme les beurres, café et blés. De ce fait la concurrence étrangère parvint à éviter une hausse des produits indigènes similaires. Le total de ces dégrèvements fut de l’ordre de 53 millions de francs et porta sur des produits très variés comme le montrent les exemples suivants: La taxe sur les froment (10 fr. aux 100 k.) fut supprimée le 31 mars 1935 et rétablie à la fin de l’année. La taxe sur les viandes de porc ( o fr. 75 au kilog) qui avait fait monter l’index en août fut supprimée en sept. 1935. À cette même date fut également supprimée la taxe sur les viandes de bœuf (1 fr. 75 au kilog). La taxe sur le saindoux de 1 fr. au kilog fut ramenée à o fr. 50 le 3 mai 1935 puis devant la hausse de ce produit supprimée le 28 août 1935. Pour les beurres, la taxe variable de 7 fr. 50 fut ramenée à 6 fr. depuis le 1°° septembre 1935 jusque vers la fin de l’hiver.

Cette action directe ou indirecte du gouvernement sur les prix a certainement été très efficace. On peut même dire que la pression exercée sur l’index des prix de détail a complètement faussé

son évolution. En fait voici la marche de cet index durant l’an-

née des pouvoirs spéciaux. (1914 — 100).

Période août 1934 à Août 1935: 662 mars 1935: 649 Sept. 1935: 670 Mars 1935: 621 Octobre 1935: 684 Avril 1935: 629 Nov. 1935 : 689 Mai 1935 : 638 Déc. 1935: 684 Juin 1935: 649 janvier 1936: 685 Juillet 1935: 654 Février 1936: 683 Mars 1936: 678

En mars 1936 la hausse de l'index n’était donc que d’environ 5 % par rapport à notre période de référence et de 9 % par rapport à la date de la dévaluation. Au sujet de cette hausse M. Van Zeeland a du reste déclaré, dans son rapport sur les pouvoirs spéciaux: « Nous considérons comme probable que la « tendance des prix de détail reste légèrement orientée vers la « hausse pour s'établir à un palier qui ne s’écarterait pas consi- « dérablement du taux de 700 sans préjudices des variations sai- « sonnières habituelles ».

Même en admettant que ce palier de 700 fut atteint, ce qui rappelons-le poserait la grave question d’une augmentation des fonctionnaires et provoquerait un déficit budgétaire encore plus important pour 1936, la hausse ne serait encore que de 12,7% par rapport à mars 1935. Mais d'importantes réserves doivent étre faites quant à l'établissement de l'index. Bien qu’il serve de base aux augmentations des fonctionnaires, des cheminots et en partie des mineurs, cet index est loin de donner une juste idée de a hausse des prix en Belgique. C’est, qu’en effet, comme les indices de ce genre, il ne tient pas compte de certains éléments qui entrent dans le budget de n'importe quel citoyen ordinaire com-

me: le loyer et les transports et surtout il n'est pas pondéré. Parmi les 57 articles qui entrent dans sa composition, à côté de produits de première nécessité comme le pain, les pommes de terre, le lait, les œufs, le vêtement, le chauffage, le gaz ou l'électricité figurent des produits qu’on s'étonne d’y trouver, tels: les sabots, les brosses à chiendent type 13, les torchons américains 65x65, les bougies de la cour ou les allumettes « Union ». Il est évident qu’une baisse de ces derniers peut contrebalancer dans cet indice une hausse des produits d'usage courant, et masquer une hausse sensible des prix.

En fait ces déductions sont confirmées par le fait suivant : Alors que l'indice n’accusait au 1°° décembre 1935 qu’une hausse de 6 % voici quelle était d’après « L’Avenir du Borinage » (socialiste partisan du gouvernement) la hausse véritable sur quelques produits de consommation usuelle:

Produits Mars 1935 1° déc. 1935 Hausse Pain, kilo 1.25 1.70 36% Lait complet litre 1335 1.60 18% Oeufs pièce 0.33 0.85 157 Beurre kilo 17.50 23.00 31% Margarine kilo 7.60 9-00 18% Viande hachée kilo 9.80 12.— 22% Côtelette de porc kilo 13.60 20.00 47% Lard kilo 7.05 10.00 41% Gaindoux kilo 6.40 12.00 87%

Nous ne voulons pas ici faire une comparaison entre les prix de ces denrées sur des mois appartenant à des saisons différentes. Les œufs par exemple ont baissé tandis que le pain a encore augmenté depuis. Nous voulons seulement montrer combien fausse

est indication donnée par l’indice (6% de hausse) lorsqu'on examine la hausse véritable de ces produits d'usage courant.

Faisant allusion à cette pression du gouvernement sur l'indice des prix des détails un Belge pouvait justement écrire dans « La Journée Industrielle »:

« La politique Van Zeeland consiste à empêcher de montrer, « autant que faire se peut, tous les éléments qui entrent dans « l'index number... I] y a une soixantaine de produits ou élé- « ments composant cet index y compris la bougie, le poivre et « autres produits de base que l’on ne s’attendrait pas y voir mais « qui sont réputés démocratiques. Tous les autres produits sans « exception sont libres de hausser leurs prix comme ils l’enten- « dent.»

Et comme c’est précisément cet indice qui sert de base aux salaires on peut déjà en déduire que c’est le salariat qui a fait les frais de l'opération.

Beaucoup plus intéressant, en ce qui concerne la hausse des prix, est l'indice du coût de la vie publié depuis 1921 et qui comprend le mobilier, le loyer, les transports, etc... Qui plus est c'est un indice pondéré. I] existe cinq catégories d’indices du coût de la vie (quatre pour ménages ouvriers et un pour ménage bourgeois). Voici par exemple les résultats que donne la catégorie III (Ménage ouvrier disposant d’un revenu de 30 à 40 fr. par unité de consommation et par quinzaine) publiée par le Ministère du Travail et de la Prévoyance sociale.

Indice du coût de la vie 1921 — 100.

Période Indice Alimen- Période Indice Alimengénéral tation. général tation

Mars 1935 1634 131 Octob. 1935 185 160 Avril 1935 167 134 Nov. 1935 187 164

Mai 1935 168 136 Déc. 1935 186 161 Juin 1935 172 141 Janvier 1936 186 162 Juillet 1935 174 143 Février 1936 186

Août 1935 176 147 Mars 1936 183

Sept. 1935 181 155

Ainsi donc, la hausse est de 14 % depuis mars 1935 pour l'indice général et de 23 % en ce qui concerne l'alimentation, ce qui est normal étant donnée la hausse des produits agricoles dont nous parlerons tout à l’heure. On imagine aisément la situation de l’ouvrier moyen qui a été augmenté en moyenne de 5 % et qui doit faire face à une augmentation journalière du coût de son alimentation de 23 %!

Quoi qu’il en soit, il paraît que la hausse des prix de détail est à peu près arrêtée en Belgique, l’indice des prix de détail et du coût de la vie qui sont en harmonie sur ce point en font foi pour le 1° trimestre 1936. Le gouvernement Van Zeeland a remporté à ce sujet un succès appréciable; de là à conclure que tout le monde et en particulier le salarié, peut se réjouir de ce résultat il y a un abime.

$ 2. Les prix de gros.

Avec la question des prix de gros nous entrons dans un do-

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