LES COMMUNES
Les communes avaient eu leur cause première dans la nécessité où s’étaient trouvés les rois et les princes souverains, menacés par leurs grands vassaux, d’accorder des privilèges au peuple en échange d’un appui dont ils avaient besoin pour défendre leur couronne. Elles avaient profité avec habileté de toutes les rivalités seigneuriales ; elles avaient lutté tantôt pour les uns, tantôt pour les autres, et s’étaient toujours efforcées de tirer parti des revers de chacun pour se fortifier insensiblement et conquérir à la fin leur affranchissement. Ce n’était pas, à cette époque, une tâche facile que celle qu’avaient eu à remplir les magistrats chargés de défendre les premiers privilèges des villes : « car il ne s’agissait pas, dit Augustin Thierry, de veiller à la police des rues, de régler le cérémonial d’une procession ou d’une entrée solennelle, mais de défendre, à force de’ courage, des droits chaque jour envahis. Il fallait vêtir la cote de mailles, lever la bannière do la ville contre
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des comtes et des chevaliers, et, après la victoire, ne pas se laisser abattre par les sentences d’excommunication dont s’armait le pouvoir épiscopal. »
Mais les croisades, comme nous venons de le dire, rendirent plus aisée et moins sanglante la conquête des franchises communales tant désirées . Les seigneurs, pour emprunter de l’argent et des hommes, octroyèrent ces chartes, appelées dans le pays du nom de Keuren, qui accordaient le droit d’usage et de pâture sur leurs domaines, abolissaient les corvées arbitraires et garantissaient la liberté des personnes.
Il s’établit alors, entre les souverains et les communes, dans les divers États de la Belgique, des contrats, la plupart du temps écrits, par lesquels les villes jurèrent fidélité et obéissance à leurs princes légitimes, mais, à la condition expresse que ceux-ci « observeraient les articles de la charte ou de la joyeuse entrée (bleyden inkomst), administreraient bien le pays, ne feraient ni laisseraient faire violence à aucun habitant, garderaient les franchises et les privilèges de toutes les classes, et n’y laisseraient contrevenir en aucune façon. » Telle fut la formule même 1 des serments prêtés par les souverains des peuples belges, et nous voyons, par exemple, dans la constitution du Brabant, que l’article 59 de leur code déliait les
1 V. Ch. Faider, Éludes sur les constitutions nationales.
Brabançons de toute fidélité envers le prince qui trahissait ses engagements.
Cette charte de Brabant établissait que nul ne pouvait être jugé que par la loi et par ses juges naturels. Elle consacrait l’existence du conseil et de la chambre des comptes. Elle déterminait la convocation des états qui devaient se réunir chaque année, en mai et en novembre, pour voter les subsides, et qui étaient représentés, dans l’intervalle des sessions, par une députation permanente.
Les privilèges de la Flandre ne furent pas moindres. Elle eut son conseil de justice et ses états, qui trouvèrent, dans le droit constitutionnel du refus des impôts, la principale garantie de leur contrat social.
Le comté de Namur et le duché de Luxembourg obtinrent une constitution analogue.
Il en fut de même du comté de Hainaut, dont les états reçurent une organisation toute particulière : le tiers état y compta 56 membres et s’y trouva souvent en majorité.
La ville de Tournai, qui était indépendante du Hainaut, et dont la charte datait de l’année 1211, fut dotée par le roi de France de privilèges importants. ,
Enfin, le pays de Liège jouit d’une liberté égale à nulle autre. Les bourgeois n’y étaient taxés que de leur consentement. Ils ne devaient le service militaire que lorsque leur territoire était envahi.
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Ils n’étaient justiciables que de leurs échevins : et même, lorsqu’ils étaient condamnés à mort, leurs biens étaient à l’abri de la confiscation. Le domicile des citoyens était inviolable, le mayeur ne pouvait y pénétrer malgré eux, et, suivant la locution consacrée, « pauvre homme en sa maison était roi. »
On voit, par ce rapide exposé, combien furent considérables, au xin° et au xive siècle, les droits > des citoyens dans les diverses communes de la Belgique. Pour défendre ces droits, ils puisaient leurs forces dans les confréries militaires et dans les corps de métiers.
Les confréries les plus illustres étaient celles de Saint-Georges, de Saint-Sébastien et de Saint- Michel. Celle de Saint-Georges surtout, qui était la plus ancienne, avait place en tête des armées. Elle combattait avec l’arc, l'arbalète, et le fameux goedendag , sorte de pique ferrée, munie d’une boule à pointe de fer, qui pouvait servir de massue à l’occasion.
Les métiers, de même que les confréries, formaient la milice de la commune. Organisés pour la lutte non moins que pour le travail, ils étaient divisés par quartiers ou paroisses et nommaient eux-mêmes leurs capitaines. Ils avaient la garde du palais communal et du beffroi, dans lequel était suspendue la fameuse cloche qui appelait aux armes tous les citoyens dans les jours de péril public.
Chaque métier composait une association particulière, dans laquelle on distinguait trois ordres différents : les apprentis, les compagnons et les maîtres. Parmi ces derniers étaient choisis le doyen et les prud’hommes, qui veillaient à l'exécution des règlements établis, et maintenaient l’honneur du corps, dont ils étaient chargés de protéger les intérêts. Ces magistrats avaient un pouvoir très-étendu : ils représentaient, en même temps, le métier vis-à-vis du reste de la commune et la commune vis-à-vis du métier.
Grâce à cette organisation, à la fois civile et militaire, les communes flamandes, tout en donnant à leur commerce un puissant essor, tinrent tête, les armes à la main, à une des plus puissantes monarchies de l’Europe, et, si d’abord elles furent battues, au xme siècle, dans les plaines de Bouvines par le roi Philippe Auguste, elles surent, dans les premières années du siècle suivant, résister avec non moins de gloire que de bonheur à l’ambition de Philippe le Bel, qui se montrait jaloux d’attacher à la couronne de France d’aussi beaux fleurons que la Flandre, le Hainaut et le Luxembourg. Le II juillet 1302, elles remportèrent à Grœninghe, près de Courtrai, cette mémorable victoire que les bourgeois belges appelèrent la journée des Eperons d'or , parce qu’ils ramassèrent sur le terrain, après la bataille, les éperons de sept cents chevaliers français.
On peut dire que ces premières années du
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xive siècle furent pour les provinces de la Belgique un temps de prospérité prodigieuse. Des bourses de commerce, des halles aux draps, des canaux, des digues se construisirent de divers côtés, avec un caractère monumental qui dénotait la puissance de l’époque. La ville d’Ypres compta deux cent mille âmes. Louvain occupa, dans ses draperies, plus de cent mille ouvriers. Gand n’eut pas moins de quatre-vingt mille hommes dans ses confréries et ses corps de métiers. Bruges, qui possédait dans son enceinte et sa banlieue vingt-quatre mille édifices, non compris les habitations de ses ouvriers, devint l’entrepôt des richesses du nord et du midi, et se trouva constamment fréquentée par les marchands de trente-quatre nations. Les produits innombrables qui y affluèrent de toutes les parties du monde, joints à ceux de la Flandre elle-même et des provinces voisines, firent de cette ville un des marchés les plus célèbres de l’Europe et le port le plus important de toutes les contrées du nord.
GUERRES COMMUNALES, DEPUIS LA BATAILLE DE COURTRAI JUSQU’AUX DUCS DE BOURGOGNE.
Après la grande journée des Éperons d’or, si les milices communales étaient restées en armes, et avaient formé entre elles une vaste ligue, elles auraient pu poursuivre leurs succès, et se seraient
sans doute affranchies pour longtemps de la domination étrangère; mais elles crurent aux promesses de Philippe le Bel et cessèrent les hostilités. Le roi de France, de son côté, n’avait cherché que le temps nécessaire pour réparer ses forces ; dès qu’il fut prêt, il les attaqua de nouveau, et, malgré leurs efforts héroïques à la bataille de Mons en Puelle, près de Lille, en 1304, il rétablit sur la Flandre ses droits de suzerain, et exigea d’elle la cession de plusieurs villes telles que Lille, Douai et Or chie s.
Pour surcroît de malheur, Robert de Béthune, l’aîné des enfants et l’héritier du comte Oui de Dampierre, vint à mourir après un règne trèscourt, laissant le comté à son petit-fils Louis de Nevers, qui avait épousé une fille de France, et qui, au lieu de suivre la politique de ses ancêtres, se jeta dans les bras de l’étranger, et se fit le serviteur dévoué de Philippe de Valois, son cousin (1322). Aussitôt les communes se révoltèrent : Jean Zannequin, de la corporation des poissonniers de Fûmes, et bourgmestre de Bruges, se mit à la tète du mouvement ; les châteaux des nobles furent incendiés, le comte lui-même fait prisonnier. Philippe de Valois, obligé d’accourir pour le délivrer, vainquit les milices communales au pied du mont Cassel, entre Courtrai et Lille, dans une bataille où Zannequin perdit la vie (1328).
La paix ne fut pas de longue durée. Le roi d’Angleterre ayant élevé des prétentions sur la
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couronne de France, Louis de Nevers, qui devait sa délivrance à Philippe de Valois, se déclara ouvertement pour ce dernier. Le monarque anglais, pour se venger, se liâta d’interdire le transport des laines d’Angleterre, sur lesquelles reposait l’industrie de la ville de Gand, et les Gantois révoltés, appelant à eux les autres communes, offrirent la dictature à Jacques d’Artevelde (1336).
Celui-ci, né d’une famille noble, s’était fait élire capitaine de la corporation des brasseurs. Devenu doyen des cinquante et un autres métiers de la ville et chef des milices, il acquit bientôt parmi ses concitoyens, par son éloquence, son courage et sa prudence, une telle réputation qu’ils ne l’appelèrent plus que le sage homme. Plus désireux de les servir que de les jeter dans les hasards d’une guerre dangereuse, il négocia avec les deux rois rivaux, et réussit d’abord à conserver à la Flandre la neutralité et la liberté de son commerce ; puis, il chercha à profiter des circonstances pour lui faire rendre Lille, Douai et Orchies, qui en -étaient séparées depuis Philippe le Bel; il organisa, la fédération des communes et les dota de libertés nouvelles. Mais son pouvoir même lui créa des envieux et des ennemis; au milieu des dissensions continuelles qui troublaient les villes et leurs corporations, il fut accusé de trahison et assassiné par des meurtriers à gages, le 17 juillet 1345.
L’année suivante , le comte Louis de Nevers laissa pour héritier son fils, Louis de Male, auquel
Jean III, duc de Brabant, l’allié toujours fidèle des Flamands pendant leur lutte avec la France, avait donné sa fille en mariage dans l’espoir d’amener un jour l’union définitive de la Flandre et du Brabant. Ce fut précisément ce projet qui causa de nouveaux malheurs. Car Louis de Male, au lieu de gouverner tranquillement les Flamands, voulut établir son autorité sur les Brabançons. Il commença par y réussir: Bruxelles, Louvain, Malines, Anvers reconnurent sa suzeraineté et le proclamèrent duc. Mais lorsque, peu après, il eut été chassé de Bruxelles par Everard de T’Serclaes, et que le duché, recouvrant son autonomie, eut été remis entre les mains d’une fille de Jean III, qui s’appelait Jeanne, les Flamands, irrités d’avoir inutilement supporté tous les frais de cette guerre, se mirent encore une fois en révolte. Réunis sous le nom de chaperons blancs, ils prirent pour chef le doyen des bateliers, Jean Hyoens, et, à sa mort, le tribun Pierre Van den Bossche. Réduit à la commune de Bruges et retranché dans les murs de cette ville, Louis de Male dut alors recourir à son gendre Philippe le Hardi, duc de Bourgogne. Grâce à ce secours puissant , il reconquit son comté presque tout entier. Seuls, les Gantois résistèrent avec opiniâtreté; ils envoyèrent chercher, dans sa retraite solitaire, le fils du grand patriote d’Artevelde, qui se mit à leur tête pour venger son père (1381) ; et, au moment où le comte de Flandre croyait être le plus certain d’un succès prochain, ils lui infli-
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gèrent une sanglante défaite dans la journée du 3 mai 1382. Ils entrèrent en vainqueur dans la ville de Bruges; Louis de Male, fugitif, put àpeine trouver un asile chez une pauvre veuve et s’échapper le lendemain. Un tel succès, après tant de souffrances, était inespéré : la Flandre tout entière se rallia à la cause des Gantois ; Philippe d’Artevelde reçut le titre de libérateur de la patrie et se trouva bientôt plus puissant que 11e l’avait été son père. Mais son triomphe fut court. Le roi de France, Charles VI, parut tout à coup sur les bords de la Lys avec une armée considérable ; les Gantois, épuisés, n’avaient plus que quarante mille hommes à lui opposer ; ils allèrent camper à Roosebeke, près de Roulers; et là, dans une bataille furieuse, qui fut disputée plus longtemps qu’on n’eût dû s’y attendre, Philippe et la moitié de ses soldats tombèrent sous l’effort de la noblesse française (27 novembre 1382.)
La journée de Roosebeke ruina les communes flamandes. Les Gantois, il est vrai, ne se tinrent pas encore pour vaincus : ils voulurent, sous la conduite de Frans Ackerman, prolonger leur résistance. Mais la fortune trahit leurs généreux efforts, et le traité qui mit fin à la guerre communale fut conclu le 18 décembre 1385, par l’intervention de la duchesse Marguerite, qui se prosterna devant le duc, son époux, et implora la grâce de ses compatriotes. Aux termes de ce traité, « le roi Charles, le duc Philippe et la duchesse Marguerite, à la
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très-humble requête de la duchesse de Brabant et de la comtesse de Nevers, recevaient ceux de Gand en grâce, leur pardonnant tous leurs méfaits et confirmant tous leurs privilèges , coutumes et usages » ; les Flamands, de leur côté, renonçaient à toute alliance avec le roi d’Angleterre et juraient fidélité au duc et à la duchesse de Bourgogne.
Les Brabançons, eux aussi, ne devaient pas tarder à perdre, comme les Flamands, leur indépendance. Tous les Etats de la Belgique, sauf les principautés de Liège et de Stavelot, devaient bientôt se trouver réunis sous la vaste puissance des ducs de Bourgogne. Aux annales du peuple vont succéder celles des princes.