LES DUCS DE BOURGOGNE
Le vainqueur des Flamands, Philippe le Hardi, mourut en 1404, à Bruxelles, où il était venu pour obtenir de la duchesse de Brabant qu’elle léguât ses domaines à l’un de ses fils.
A sa mort, le duché de Bourgogne passa aux mains de son fils aîné, Jean de Nevers, le même qui fut surnommé plus tard Jean-Sans-Peur. Celui-ci n’héritait en Belgique que de la Flandre, de l’Artois et de Malines; mais la plupart des autres États belges reconnaissaient l’autorité de ses plus proches parents : son frère Antoine était, par le testa-
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ment de sa tante, duc de Brabant et de Luxembourg ; son beau-frère, Guillaume IV, possédait le Hainaut avec la Hollande ; son cousin, Jean de Bavière, avait la principauté de Liège.
Son règne ne fut signalé, dans les provinces belges, que par le secours qu’il porta au princeévêque, Jean de Bavière, contre les Liégeois révoltés. Il engagea contre eux, le 23 septembre 1408, dans les champs d’Othée, entre Liège et Tongres, en Hesbaye, une bataille terrible, dans laquelle vingt-six mille bourgeois de la cité payèrent de leur sang leur dévouement à la cause de la liberté.
Instruit d’ailleurs par les difficultés que les Flamands avaient suscitées à son père, il ne négligea rien pour vivre en bonne intelligence avec eux ; il leur accorda beaucoup de privilèges, débarrassa de toute entrave leur commerce avec l’Angleterre, et, grâce à cette habile protection, la ville de Bruges, et même celle de Gand, malgré ses désastres récents, virent s’accroître sensiblement leur prospérité.
Il faut avouer toutefois que cette bienveillance, qu’il accordait à sa province de Flandre, était purement égoïste. Il ne la protégeait que pour n’avoir pas à la combattre et pour avoir toute liberté de se mêler aux intrigues de la cour de France. Ces intrigues, comme on lo sait, ne lui réussirent guère ; après avoir soudoyé les assassins du duc d’Orléans, il fut assassiné lui-même par la
faction des Armagnacs dans une entrevue qu’il eut avec le dauphin Charles, au pont de Montereau (1419);
11 laissait un fils, âgé de vingt-trois ans, nommé Philippe, dont la première pensée fut de tirer vengeance de ce meurtre. Avec le concours des états de Flandre, l’alliance du comte de Brabant, de Jean de Bavière et de la comtesse de Hainaut, il appela en France le roi d’Angleterre, et alla faire son entrée dans Paris aux côtés du monarque anglais. Mais nous n’avons pas à parler ici de la part qu'il prit aux luttes qui ensanglantèrent la France. Nous devons nous attacher spécialement à l’action qu’il exerça sur les provinces belges, et elle fut considérable, puisqu’il réussit aies réunir toutes sous un même sceptre.
Du chef de son père, il possédait le comté de Flandre et l’Artois. Ses vues se portèrent tout d’abord sur le marquisat de N amur, qui appartenait alors à celui-ci. Jean III, réduit à l’indigence par la magnificence insensée de son prédécesseur, consentit à vendre sa souveraineté moyennant cent trente-deux mille couronnes d’or, et sous la condition d’en conserver l’usufruit pendant le reste de sa vie. Philippe entra donc en jouissance de son acquisition, à la mort du vendeur, en 1429.
L’année suivante, le Brabant lui échut par héritage. Le souverain de ce duché, Philippe de Saint- Pol, avait succédé à Jean IV, fondateur de la première université belge, celle de Louvain ; une mort subite l’enleva à la fleur de l’âge, sans qu’il
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laissât de postérité, et les états de Brabant n’eurent qu’à reconnaître les droits évidents du duc de Bourgogne, qui était son plus proche parent (1430).
Six ans plus tard (1436), la mort de Jacqueline de Bavière lui donna également la souveraineté de la Hollande et du Hainaut, dont il avait accepté la régence lors du décès de Jean IV.
Enfin en 1443, il acquit de Guillaume de Saxe, moyennant une indemnité de cent vingt mille ducats, le duché de Luxembourg, qui lui servit en même temps à envelopper le pays de Liège.
Maître de toutes ces provinces, il résolut désormais d’établir complètement ses droits de souverain. Comme le comté de Flandre, qui relevait de la couronne de France, s’était trouvé jusque-là sous la haute juridiction de Paris, il ne voulut plus souffrir la suprématie des juges royaux au cœur de ses États, et il obtint, en 1445, que ses sujets fussent déclarés «hors du ressort du parlement » . Il transféra aussitôt à Termonde le conseil de Flandre, avec l’intention d’en faire une sorte de cour souveraine, qui serait nommée par lui seul et qui aurait autorité sur les échevins des villes non moins que sur les juges du comté. Ce projet, qui enlevait aux grandes communes la haute juridiction de leurs échevins, rencontra chez les Gantois une vive opposition. Ils se levèrent en masse et soutinrent la guerre pendant plus de deux ans; mais, battus sous les murs de Gavre, où ils perdirent leurs plus braves combattants et quatorze do
leurs vingt-six échevins, ils payèrent leur rébellion de la perte de leurs privilèges. Le duc exigea d’eux qu’une somme de 350,000 ridders d’or lui fût donnée et que deux mille bourgeois vinssent lui crier merci. Après cette paix de Gavre, rien ne s’opposait plus à son dessein; il attacha à sa personne un grand conseil, dont il ht relever les conseils de Brabant, de Luxembourg et ne Flandre ainsi que les cours de Hainaut et de Namur, et les autres tribunaux des Pays-Bas. Ce fut, comme le dit très-bien un historien belge, un parlement royal, créé par un monarque auquel il ne manquait plus que la couronne.
Sauf une guerrre contre les Liégeois, qui subirent une sanglante défaite à Montenaeken, près de Saint-Trond, en l’an 1455, et une tentative d’émancipation des Dinantais, qui furent immédiatement soumis et cruellement châtiés, le règne de Philippe, dans la Belgique, fut assez paisible. Il ne perdit jamais de vue les mesures les plus propres à maintenir les populations en respect, mais, en même temps qu’il affaiblissait le pouvoir communal et qu’il assurait à son successeur des forces contre les rébellions futures, il avait soin que ses gens de guerre ne se permissent aucune violence contre les peuples, et lui-même, triomphant de son humeur impérieuse, savait parler aux bourgeois de ses bonnes villes avec assez de douceur pour se les attacher. Il ht si bien que les communes qui lui avaient montré le plus d’hostilité, finirent par
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l’aimer comme les autres : les Gantois, lorsqu il alla les visiter en 1458, le reçurent avec une pompe merveilleuse et toutes les démonstrations d’un véritable dévouement. La sécurité publique assurée, le commerce favorisé par la réunion des diverses provinces, la prospérité générale du pa^s qui s’était accrue, avaient insensiblement assoupi les haines et produit le calme dans les esprits. Par la splendeur de ses fêtes, par l’impulsion donnée aux arts, à l’industrie, à tous les éléments de la richesse nationale, il avait fait oublier à ses peuples les rigueurs de son pouvoir absolu.
Sa cour, en effet, fut la plus magnifique des cours de l’Europe ; il y créa l’ordre de la chevalerie de la Toison d’Or, y reçut les princes des plus grandes nations, y fit briller un luxe sans précédents. Les poètes, les artistes furent accueillis et généreusement récompensés. Ce fut alors que fleurirent les grands peintres Memling, Jean et Hubert YanEyck.
Toutes les villes de la Belgique se ressentirent de cette protection libérale. Bruges devint la reine des arts en même temps que la reine du négoce , Mons et Louvain construisirent leurs hôtels de ville ; Anvers vit s’élever la flèche de sa splendide cathédrale ; Bruxelles, dont le duc fit sa capitale, et qui compta soixante mille âmes, fut dotée d un hôtel de ville, de la maison du Roi, d’un palais, voisin de la place Royale, et de la librairie des manuscrits, qu’on appelle encore aujourdhui la bibliothèque de Bourgogne.
Tant de bienfaits et de travaux valurent à Philippe le surnom de Bon, que lui a conservé l’histoire.
Lorsqu’il mourut, en 1467, il eut pour successeur son fils Charles qui, à cause de son caractère emporté et aventureux, fut appelé dans la suite Charles le Téméraire.
Le jeune duc, en prenant possession du pouvoir, dut reconquérir, les armes à la main, une partie de l’héritage paternel. Les Gantois voulurent réclamer leurs anciens privilèges, et il fallut les soumettre. Bien des désordres éclatèrent à Anvers et à Malines : grâce à l’appui des gentilshommes brabançons, il les réprima rapidement.
Mais, tandis que sa présence ramenait l’ordre dans les communes de la Flandre et du Brabant, les Liégois, excités par les députés du roi de France, Louis XI, avaient chassé leur évêque, et se montraient avides de venger la défaite qu’ils avaient subie sous Philippe le Bon. Charles courut contre eux, les vainquit dans la bataille de Brusthem, s’empara de Saint-Trond, marcha sur Liège, y entra en vainqueur, par la brèche, et ne se retira qu’après avoir imposé à la commune les conditions les plus dures.
De retour à Bruxelles, il s’entoura, comme avait fait son père, de toutes les magnificences d'un luxe royal, et profita d'un repos momentané pour célébrer son mariage avec Marguerite d’York, sœur du roi d’Angleterre. Cette union, pensait-il , devait lui
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fournir un allié puissant dans la lutte qu’il aurait
à soutenir contre Louis XI.
Effrayé, celui-ci, comme pour se réconcilier, lui demanda une entrevue et vint le trouver dans son château de Péronne. Mais quelle ne fut pas la colère de Charles, lorsqu’il découvrit que, de ce château même, son hôte intriguait contre lui et soulevait de nouveau les Liégeois. Il jura de les exterminer, et infligea au roi de Fiance la honte d’être le témoin de sa vengeance : il l'emmena à sa suite, et, devant ses yeux, il fit de la ville de Liège une destruction telle qu’il ne resta debout que les trois cents maisons qui appartenaient aux prêtres. Louis XI, qui avait craint un moment pour sa liberté et pour sa vie, dut se féliciter de pouvoir rentrer sain et sauf dans son royaume.
Après ce triomphe barbare et l’humiliation de son plus puissant ennemi, Charles forma les projets les plus ambitieux. Comme ses États ne possédaient point de frontière bien marquée du côté de l’Allemagne et formaient deux groupes de provinces, séparés par un grand intervalle, qu’occupaient l’Alsace et la Lorraine, il crut que, s’il s’appuyait sur les bords du Rhin et acquérait l’Alsace et la Lorraine, il réussirait à créer, au cœur de l’Europe, un Etat indépendant, d’un seul corps, capable de tenir tète aux plus grandes nations. Il assiégea et prit d assaut la ville de Nimègue, se fit connaître pour souverain par la Gueldre tout entière (1473), conquit l’Alsace, et, tout en songeant à la Lorraine, offrit
la main de son unique héritière à l’archiduc Maximilien pour que l’empereur d’Allemagne lui reconnût le titre de roi.
Agrandir ses états et créer une monarchie, telle était sa pensée favorite. Pour amener cette unité de gouvernement, il acheva d’enlever à la magistrature des diverses provinces leur vieille souveraineté judiciaire, et de tous les anciens conseils de justice et de finances il forma un parlement suprême, qu’il établit à Malines et dont il étendit la juridiction sur le pays tout entier.
Les peuples belges alarmés ne virent dans la nouvelle institution qu’un moyen de tyrannie. Ils ne cachèrent pas leur mécontentement; mais, loin de les calmer et de les traiter avec cette habile bienveillance à laquelle Philippe le Bon les avait habitués, l’orgueilleux duc osa leur déclarer qu’à l’avenir il ne leur demanderait plus de subsides, mais qu’il leur en commanderait.
Cet orgueil le perdit. Abandonné de ses sujets et combattu dans tous ses projets par la haine croissante de Louis XI, il se vit bientôt abandonné de la fortune. Ayant tourné ses armes contre les Suisses, que soutenaient la France et l’Autriche, il fut vaincu deux fois, dans la même année, à Granson et à Morat, et l’année suivante, comme il était rentré en Lorraine et avait mis le siège devant Nancy, il y périt avec presque tout ce qui lui restait de gentilshommes (5 janvier 1477).
A sa mort, ce qu’il avait édifié, s’écroula. Les
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grandes provinces secouèrent la domination du parlement suprême: Gand, Bruges, Mons, Anvers, Ypres et Bruxelles réclamèrent leurs anciens privilèges. Louis XI, qui comptait sur l’anarchie de la Belgique, envahit la Franche-Comté, la Bourgogne, la Picardie et l’Artois. La fille unique de Charles, Marie de Bourgogne, âgée alors de dixneuf ans, restait sans appui.
Louis affirmait qu’il n’envahissait ses États que pour les lui conserver : son intention, disait-il, était de lui donner pour époux l’héritier de son trône. Marie lui dépêcha le chancelier Hugonet et le sire d'Humbercourt pour traiter en secret de ce projet de mariage ; mais l’astucieux monarque trahit lui-même le secret. A leur retour, les deux ambassadeurs furent accusés d’avoir voulu livrer la Flandre à la France, et, malgré les prières de la jeune duchesse, qui vint tout en larmes supplier la foule jusqu’au pied de l’échafaud, ils furent décapités sur la place de Gand (3 avril 1477).
Alors, pour ne pas rester sans défense au milieu de si grands dangers, Marie chercha un soutien dans l’archiduc d’Autriche, qu’elle épousa. Les débuts de Maximilien furent heureux. Après avoir arrêté, grâce aux gros bataillons des communes, les entreprises du roi de France par l’éclatante victoire de Guinegate (1479), il parcourut avec Marie les provinces belges, et fit avec elle, suivant l’usage national, sa joyeuse entrée dans chacune rdes grandes villes. La duchesse montrait
autant de douceur que son père avait eu de rudesse. Elle fut reçue partout avec enthousiasme, et son règne commençait sous les meilleurs auspices, lorsqu’une chute, quelle fit au milieu d’une chasse, l’enleva subitement à l’amour naissant de la Belgique (28 mars 1482).
Avec elle s’éteignait la dynastie bourguignonne.