PHILIPPE II
Lorsque Charles-Quint, après avoir spontanément abdiqué et remis à son fils le gouvernement des Pays-Bas et de l’Espagne, eut terminé sa carrière dans le petit couvent d’Yuste (1558), les premières années de Philippe II ne modifièrent pas immédiatement l’état florissant des cités belges. Son mariage avec la reine d’Angleterre, Marie Tudor, resserra même, pour un instant, les liens et les relations des Iles Britanniques avec la Belgique, et la conquête qu'il fît du Portugal, accrut encore la fortune particulière d’Anvers, qui atteignit son apogée.
Mais la prospérité générale de la Belgique, que Charles-Quint, malgré quelques rigueurs momentanées, avait toujours pris à cœur de ménager, ne devait pas tarder d’être compromise par le fanatisme religieux de son fils. Champion de la foi, défenseur armé du catholicisme , Philippe II était inflexible à l’égard des tendances qui se manifestaient de plus en plus dans le pays : il voulut y introduire le tribunal de l’inquisition, et aussitôt les chefs de la noblesse et le peuple se soulevèrent d’un commun accord.
Le roi, qui n’était pas, comme son père, attaché aux Belges par sa naissance, avait déjà mécontenté
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la nation par son départ définitif en Espagne. C’était sa sœur, Marguerite de Parme, qui gouvernait en son nom, avec un conseil que 'composaient le comte d’Egmont et Guillaume de Nassau, prince d’Orange, tous deux dévoués au pays, le cardinal Granvelle, le jurisconsulte Viglius et le comte de Berlaimont, dévoués à l’Espagne.
La régente essaya d’abord d’apaiser l’opposition par le renvoi du cardinal Granvelle (13 mars 1564), mais cette satisfaction n’était déjà plus suffisante : le sang avait rougi les échafauds, et les impôts vexatoires écrasaient les provinces. Après une ambassade infructueuse du comte d’Egmont à Madrid, lorsqu’on eut acquis la certitude que le roi ne ferait aucune concession, Philippe de Marnix, seigneur de Sainte-Aldegonde, se mit à la tête d’une ligue entre la noblesse et la bourgeoisie, et deux mille signatures couvrirent l'acte d'union, devenu célèbre sous le nom d e compromis des nobles. Le 5 avril 1566, plus de trois cents gentilshommes se rendirent au palais de la régente pour lui réclamer l’abolition des édits nouveaux. « Ne craignez rien, lui dit à demi-voix le comte de Berlaimont pour la rassurer, ce no sont que des gueux. » Cette épithète injurieuse fut entendue, adoptée comme mot de ralliement, et l’on courut aux armes au cri de vivent les gueux ! Malheureusement, des excès furent commis dans la plupart des grandes villes ; des églises furent pillées, des monuments détruits. Les bons esprits s’émurent
et voulurent arrêter tant de désordres. La régente profita de l’occasion pour agir ; une scission se produisit entre le comte d’Egmont, resté sincèrement catholique, et le prince d’Orange. Celuici partit pour l’Allemagne. « Adieu, prince sans terres! » lui dit d’Egmont, à l’heure du départ. «Adieu, comte sans tête! » lui répondit Guillaume.
La réponse du prince était prophétique. Le duc d’Albe arriva, muni des pleins pouvoirs de Philippe II, mit tout le pays en état de siège, établit le fameux, conseil des troubles, que l’indignation populaire flétrit du nom de conseil de sang , pendit ou tua un grand nombre de bourgeois et de gentilshommes, saisit et envoya captif en Espagne le comte de Buren, fils du prince d’Orange, retint en prison durant plusieurs mois les comtes d’Egmont et de Homes, et leur fit trancher la tête le 2 juin 15G8 L
Le prince d’Orange, d’accord avec les calvinistes français, la reine d’Angleterre et les princes allemands, mit sur pied plusieurs armées. Victorieuses d’abord près de Groningue, vaincues ensuite à Gemminghen, elles n’obtinrent aucun résultat. Fier et fort de ses succès, le duc d’Albe s’érigea alors une statue, et inventa de tels impôts qu’il se vantait à la cour de tirer plus d’argent de ses provinces que le Pérou n’en pouvait rapporter. Les plaintes devinrent générales , et les gueux de
1 Ils furent exécutés sur la place de Bruxelles, à l’endroit où l’on voit aujourd’hui leurs statues.
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Hollande accoururent au secours des Belges. Déjà le prince d’Orange s’avançait dans le Brabant; Mous et le Hainaut étaient aux mains de son frère, Louis de Nassau ; et l’amiral Coligny s’apprêtait à les rejoindre, lorsque l’horrible forfait de la Saint- Barthélemy les priva tout à coup de l’aide qu’ils attendaient. Les villes qui s’étaient affranchies des Espagnols, retombèrent en leur pouvoir ; des cruautés sans exemple furent commises ; des milliers de personnes furent livrées au bourreau. Il y eut tant de sang répandu que Philippe II luimême jugea que c’était trop. Le duc d’Albe fut enfin rappelé le 17 novembre 1573.
Louis Requésens, *qui le remplaça, abolit, en arrivant , le conseil des troubles, et publia une amnistie générale. Mais ses bonnes intentions ne produisirent aucun effet. A sa mort (1576), le Conseil d’État prit par intérim le gouvernement de la Belgique et essaya de renvoyer les anciennes troupes du duc d’Albe. Celles-ci résistèrent, saccagèrent plusieurs villes et surtout Anvers; sept mille personnes furent encore égorgées. Ce fut alors que se réunirent les délégués des dix-sept provinces des Pays-Bas (Hollande et Belgique), et que fut signée la Pacification de Gand , charte remarquable, dont les vingt-quatre articles proclamaient l’union des provinces, l’oubli du pas§é et la liberté de conscience.
L'accord, par malheur, ne dura pas longtemps. Le nouveau gouverneur don Juan d’Autriche, tout en
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s’engageant à maintenir les privilèges des provinces, conclut une nouvelle charte, Y Union de Bruxelles, dans laquelle il ne fut plus question de tolérance religieuse. La noblesse belge, qui cherchait avant tout l’indépendance du pays, mais qui était restée fidèle à la religion catholique et craignait de la voir périr dans la lutte, négligea, en cette circonstance, les garanties promises à la Hollande, où dominait le protestantisme ; l’alliance désormais fut rompue. D'un côté, le Hainaut, l’Artois, la Flandre française avec le Luxembourg, le Limbourg et Namur reconnurent l’autorité de Philippe II; d’un autre côté, la Hollande, la Zélande, Utrecht, une grande partie de la Frise, etc., s’entendirent et signèrent, le 23 janvier 1579, Y Union (Y Utrecht, qui devint la base constitutive de la république des Provinces-Unies.
Tandis que la guerre civile divisait la Belgique, et que le prince d’Orange, après avoir fait proclamer la déchéance de Philippe II par les états de Hollande, tombait sous les coups de l’assassin Balthazar Gérard, payé par le roi d’Espagne, un excellent général, le jeune prince de Parme, prit successivement Tournai, Bruxelles, Gand et Malines. Anvers même, qui passait pour imprenable, succomba, après un siège de près d’un an, glorieusement soutenu par l’infatigable Marnix. La Belgique était reconquise et la révolution terminée.
Cependant la Hollande était loin d’abandonner
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la lutte. Délaissée par les Belges à la veille du succès, elle continua seule ce qu elle avait d abord entrepris d’accord avec eux. Elle se vit même dans la nécessité de tourner ses armes contre eux, et prit pour Stathouder Maurice de Nassau, fils du prince . d’Orange. L’archiduc Albert, qui, après l’incapable Ernest d’Autriche, avait succédé au prince de Parme, remporta quelques succès sui Maurice de Nassau, et ne fut pas moins heureux contre les armées du roi de France, Henri I\ ; mais ses victoires restèrent inutiles par suite de l’échec de Philippe II dans sa tentative contre l’Angleterre. En effet, après la paix de Vervins et la dispersion de l 'invincible Armada , le roi d’Espagne, désespérant de triompher de la Hollande par la force, résolut de la désarmer en faisant des Pays-Bas une principauté indépendante, qu il donna pour dot à l’infante Isabelle, fiancée àlaichiduc Albert. Sa mort, qui survint l’année suivante (1598), n’empècha point ce mariage : l'infante et son mari arrivèrent en Belgique pour prendre possession de leurs Etats.
Le règne de Philippe II avait été désastreux pour les Belges. Les trente années de luttes continuelles qu’ils venaient de supporter, les avaient épuisés ; leurs campagnes avaient été ravagées ; leurs travaux d’agriculture, détruits ; leur industrie, suspendue; leurs fabriques, abandonnées par leurs ouvriers qui, au nombre de vingt mille, s’étaient portés dans les cités industrielles de l’Angleterre.
Le désastre de 1” invincible Armada , en portant un coup terrible à la marine espagnole, avait frappé la Belgique dans ses relations extérieures. L’abîme infranchissable qui s’était creusé entre elle et les Provinces-Unies, lui avait été encore plus funeste. Elle se trouvait maintenant en guerre avec les marines d’Angleterre, de France etde Hollande. La Hollande surtout lui faisait une concurrence mortelle. Anvers avait perdu son ancienne splendeur; son négoce, comme celui de Bruges et des autres villes du littoral, passait à Rotterdam, à Middelbourg, et surtout à Amsterdam ; c’est là désormais qu’allaient s’établir les marchands, certains d’y trouver en même temps la liberté religieuse et l’activité des affaires.