LES PAYS-BAS ET LA REVOLUTION DE
La Hollande et la Belgique, l’une habile dans le commerce et la marine, l’autre, dans l’industrie agricole et manufacturière, se trouvaient réunies ; la paix leur assurait de riches possessions coloniales ; elles composaient un ensemble de quinze millions d’habitants, et il semblait que cette union dut leur procurer à toutes les deux de grands avantages. Les armateurs hollandais devaient trouver, disait-on, dans l’industrie belge les produits nécessaires à leur négoce, et, de leur côté, les Belges allaient avoir, dans le vaste marché que leur ouvrirait la marine hollandaise, des débouchés au moins égaux à ceux que leur avait précédemment procurés le marché de la France. On voulait oublier l’incompatibilité de sentiments qu’avaient créée entre les deux pays plusieurs siècles d’inimitié politique, d’oppression et de lutte commerciale.
La pratique démontra combien s’étaient trompés, dans leurs prévisions, les hommes politiques du congrès de Vienne. Loin d’être communs, les intérêts des armateurs et des industriels sont parfois en opposition , et il arriva, dès les premières
9b APERÇU GÉNÉRAL
années, que, les manufactures belges et anglaises étant entrées en concurrence, les négociants hollandais virent avec le plus vif regret leur exportation limitée aux produits de la Belgique. La Hollande admit alors dans le service de la douane une tolérance telle qu’elle laissa pénétrer dans ses ports, ou qu’elle en fit sortir librement les articles le plus imposés ou prohibés. En même temps, elle ne négligea aucune occasion de faire sentir à la Belgique les effets de son ancienne jalousie. Le commerce d’Anvers fut entravé par l’établissement d’un droit spécial sur les navires venant de la mer dans l’Escaut; la reprise des travaux du canal du Nord fut interdite ; la pêche fut réglementée de telle façon que les procédés belges devenaient impraticables ; le jaugeage des liquides établit pour les acheteurs du midi un désavantage d’environ dix pour cent, etc... Toutes ces vexations n’étaient pas de nature à attirer au roi Guillaume l’affection de ses sujets belges ; ils se plaignirent amèrement et fréquemment d’être soumis à un gouvernement partial.
Néanmoins, après avoir longtemps témoigné aux Hollandais une prédilection excessive, Guillaume Ier, à partir de 1823, prêta une oreille plus attentive aux plaintes qui lui étaient adressées. L’exploitation des mines de houille, l’extraction des minerais, la préparation des métaux, la construction des mécaniques, l’agriculture, la navigation intérieure furent sérieusement protégées. L’industrie
DR I/IIISTOIRE DES BELGES
eut ses expositions et ses récompenses ; de grandes sociétés de crédit furent créées en vue de lui donner un plus puissant essor. Le travail encouragé répandit l’aisance dans les classes ouvrières : la population s’accrut.
Mais, tandis qu’il donnait satisfaction aux intérêts matériels, Guillaume Ier froissait de mille manières le sentiment patriotique et soulevait contre lui toute une série de griefs. Il était accusé de persécuter la presse libérale et de ne supporter qu’avec défiance le parti catholique, d’écarter les Belges des emplois administratifs, d’imposer la langue néerlandaise dans les affaires judiciaires, de défendre le système électoral qui donnait aux deux millions d’habitants de la Hollande autant de représentants qu’aux quatre millions de la Belgique.
En 1828, les libéraux et les catholiques, se rapprochant pour ne faire qu’un grand parti national , mirent leurs griefs en commun. La presse se fit entendre, et le publiciste de Botter, condamné pour un article du Courrier des Pays-Bas, fut conduit triomphalement par le peuple jusque dans sa prison. Il y écrivit une brochure sur l’union des républicains et du clergé, laquelle produisit dans le pays une grande sensation, et, peu après, il publia le projet d'une souscription destinée à indemniser les fonctionnaires indépendants qui seraient destitués. Le 30 avril 1830, il fut condamné à huit années de bannissement. Des troubles éclatèrent dans plusieurs localités.
Cependant le gouvernement hésitait. Pour amortir l'agitation des esprits, il essaya de faire une concession à l’opinion publique : le 4 juin, il permit aux tribunaux belges d’employer la langue française.
Mais les trois journées de juillet 1830, qui renversèrent, à Paris, le trône de Charles X, donnèrent tout à coup une impulsion nouvelle aux événements qui se préparaient à Bruxelles. Pendant la nuit du 25 au 20 août, après une représentation de la Muette de Portici, où les allusions révolutionnaires avaient fait éclater une manifestation violente au théâtre de la Monnaie, la foule se porta à l’hôtel du ministre de l’intérieur et en brisa les portes. Dans le désordre qui suivit, quelques ouvriers détruisirent des machines à vapeur. Aussitôt une garde bourgeoise s’organisa pour réprimer les excès, et l’on adopta le vieux drapeau brabançon aux trois couleurs : rouge, jaune et noir.
Après quelques tentatives de conciliation qui n’amenèrent aucun résultat, une armée forte de dix mille hommes, sous le commandement du prince Frédéric, second fils du roi, s’avança, et, le 23 septembre, prit position dans le parc et la partie haute de Bruxelles. Une lutte acharnée s’engagea; les volontaires des cités voisines accoururent ; à la fin du quatrième jour, les Hollandais vaincus durent se retirer. Un mouvement général du pays répondit à ce premier succès : Ath, Charleroi, Tournai, Mons, Namur, Dînant, Huy, Philippeville, Mariembourg,
HE L’HISTOIRE DES BELGES
Arlon, Gand suivirent l’exemple de la capitale. A la fin du mois d'octobre, il ne resta plus, dans toute la Belgique, au pouvoir de Guillaume Ier que la citadelle d’Anvers, qui bombarda la ville dans la nuit du 27 au 28, les forts de Lillo etdeLiefkenslioek, les villes de Maestricht et de Luxembourg.
Les Belges n’avaient pas attendu qu’ils fussent maîtres des provinces pour s’organiser. Au milieu même des fameuses journées de septembre, une commission administrative, installée à l’hôtel de ville de Bruxelles, s’était constituée en gouvernement provisoire. Le 4 octobre, la séparation de la Belgique d’avec la Hollande avait été décrétée ainsi que l’élection d’un congrès national, qui devait examiner le projet d’une constitution belge. Du 12 au 16, des décrets successifs avaient proclamé la liberté de la presse, la liberté de l’enseignement, la liberté d’association, la liberté des cultes et l’indépendance du clergé. La commission, chargée de rédiger le projet de constitution, s’était réunie, s’était prononcée, à la majorité de huit voix contre une, pour l’adoption de la forme monarchique, et, en moins de quinze jours, avait terminé et publié son travail.
Alors eurent lieu les élections ; elles s’accomplirent partout avec ordre, et, le 10 novembre, s’ouvrit, à Bruxelles, dans l’ancien palais des états généraux, la session du Congres national.
Le congrès commença par décider que le pouvoir exécutif resterait confié, jusqu’à latin de l’inter-
règne, aux anciens membres du gouvernement provisoire. Il proclama, à l’unanimité de 188 membres présents, l'indépendance du peuple belge, sauf les relations du Luxembourg avec la confédération germanique. Puis, il vota par acclamation la constitution nouvelle et s’occupa du choix d’un roi.
Cependant le roi Guillaume, invoquant les traités de Paris et de Vienne, avait demandé l’intervention des puissances européennes. Sans admettre l'intervention armée, celles-ci avaient réuni, à Londres, une conférence diplomatique, et avaient signé un protocole qui conseillait un armistice, en fixant provisoirement à la Hollande les limites qu’elle avait en 1814, avant la formation du royaume des Pays-Bas.
L’armistice, dans de telles conditions, avait été pour la Belgique un effet très-heureux de la bienveillance de l’Europe, puisqu’il lui laissait le temps et la liberté de se constituer. Il fallait maintenant que, dans le choix de son roi, elle ne froissât aucun intérêt européen, tout en s’assurant le précieux appui de la France.
Le 3 février 1831, après un premier tour de scrutin qui ne donna pas de majorité absolue, le duc de Nemours, second fils du roi Louis-Philippe, obtint 07 suffrages, contre 74 accordés au duc de Leuchtenberg et 21 à l’archiduc Charles d’Autriche. Une députation, conduite par le président même du congrès, le baron Surlet de Chokier, vint aussitôt à Paris. Mais Louis-Philippe, qui ne pou-
DE L’HISTOIRE DES BELGES
vait compter sur le consentement inconnu des puissances, refusa la couronne qu’on offrait à son fils. « Les exemples de Louis XIV et de Napoléon, dit-il, suffiraient pour me préserver de la funeste tentation d’ériger des trônes à mes fils, et pour me faire préférer le bonheur d’avoir maintenu la paix à tout l’éclat des plus belles victoires. Que la Belgique soit libre et heureuse !... Dites-lui qu’elle compte , sur moi et que je l’engage à rester unie. »
Comme preuve de cette union, dès que la députation fut de retour, les anciens membres du gouvernement provisoire se démirent spontanément de leurs fonctions, pour que le pouvoir exécutif fut affermi en passant tout entier dans les mains d’un seul. Le 25 février 1831, le baron Surlet de Chokier fut nommé régent, en attendant l’élection du chef définitif de l’État.
La régence dura cinq mois. Ce n’est pas qu'il fallut tout ce temps pour choisir le roi; dès le mois d'avril, une commission déléguée par le congrès s’était rendue en Angleterre auprès du prince Léopold de Saxe-Cobourg. Mais ce prince n’avait pas voulu accepter la royauté avant d’avoir réglé avec la conférence diplomatique la transaction qui devait assurer définitivement l’indépendance du royaume. « Pour que mon élection soit possible, avait-il dit aux députés, pour quelle soit utile à votre cause, il faut qu’elle emporte la solution de vos difficultés territoriales et financières. »
Enfin, le 9 juillet, le traité dit des dix-huit articles, préparé par la conférence, fut voté par le congrès. Par cet acte, la Hollande tenait les territoires qu’avait possédés, en 1790, l’ancienne république des Provinces-Unies ; la Belgique avait tout le reste de ce qui composait, en 1815, le royaume des Pays-Bas ; elle, formait un État libre, placé sous la garantie des cinq grandes puissances ; elle prenait à sa charge les dettes qui, avant 1814, pesaient sur son territoire ; la navigation des rivières et des canaux restait libre ; un arrangement ultérieur devait décider du Luxembourg. Huit jours après, le prince Léopold, qui avait obtenu 157 suffrages des 196 membres présents, quitta l’Angleterre et, le 21 juillet, fut reconnu roi des Belges sur la place de Bruxelles. Au milieu de tout son peuple, après avoir entendu la lecture de la constitution, il prononça d’une voix ferme le serment auquel il resta fidèle toute sa vie : « Je jure d’observer la constitution et les lois du peuple belge , de maintenir ï indépendance et V intégrité du territoire. »
Le régent venait de déposer ses pouvoirs; le congrès, à son tour, proclama sa mission remplie.
Ainsi finit la grande révolution de septembre : elle avait créé le nouveau royaume de Belgique et y avait établi, sur des bases solides, la royauté constitutionnelle.
DE l’histoire des belges.
LÉOPOLD 1er, ROI DES BELGES.
Issu d’une des plus anciennes et des plus illustres maisons souveraines de l’Allemagne, fils du duc François de Saxe-Cobourg-Saalfeld et de la ducliesse Auguste- Caroline-Sophie de Rcuss-Ebershoff, Léopold était né à Cobourg, le 10 décembre 1700. Une excellente éducation scientifique et littéraire avait fait de lui un des princes les plus instruits de l’Europe. Soldat dès sa première jeunesse, il avait pris part aux guerres de l’Empire comme général de brigade dans l’armée russe, et s’était fait un nom glorieux en se distinguant sur plus d’un champ de bataille. La paix lui avait ouvert ensuite les plus belles perspectives : grâce à son mariage avec la princesse Charlotte de Brunswick, héritière de la couronne d’Angleterre, il s’étai't vu un instant sur les marches d’un des trônes les plus puissants du monde. La mort inattendue de cette princesse, presque au lendemain de ce brillant hymen, l’avait laissé veuf avec le titre de Prince royal, le droit de siéger au conseil privé delà couronne, et la dignité defeld-maréchal. Il avait alors cherché des consolations dans l’étude, et avait vécu dans une laborieuse retraite jusqu’au jour où l’Angleterre, la France et la Russie, sauvant l’héroïque révolution des Hellènes, s’étaient
lfti APERÇU GÉNÉRAL
adressées à lui pour lui offrir la souveraineté de la Grèce. Mais, privé des garanties qu’il jugeait nécessaires et à l’intérêt du peuple et à sa dignité personnelle, il avait refusé de garder « un dépôt dont les circonstances ne lui permettaient pas de se charger avec honneur pour lui-même, avec avantage pour les Grecs et les intérêts généraux de l’Europe. » (21 mai 1830.)
Telle avait été la vie du prince Léopold, lorsqu’il monta sur le trône de Belgique, à l’âge de quarante ans accomplis.
Un mois à peine après son avènement, la Belgique fut attaquée tout à coup par le roi Guillaume, qui avait refusé d’adhérer au traité des dix-huit articles. Malgré sa sagesse et sa valeur, Léopold Ier, qui n’avait que des troupes peu nombreuses et peu exercées, eût infailliblement succombé sous les efforts de l’année régulière et relativement considérable des Hollandais, sans un prompt secours, envoyé par la France et conduit par le maréchal Gérard. Devant les forces réunies des Français et
des Belges, la Hollande devint impuissante ; une trêve fut aussitôt conclue: et peu après, le 9 août 1832, l'alliance intime de la Belgique avec la France fut cimentée par le mariage du roi avec la princesse Marie-Louise, fille aînée de Louis-Philippe. Cette heureuse union rallia définitivement à Léopold ceux des Belges qui avaient désiré jadis être gouvernés par un prince de la famille d’Orléans.
La Hollande toutefois refusait de reconnaître le
DE L’HISTOIRE DES BELGES
nouveau royaume et retenait, avec Anvers, les forts de l’Escaut. Comme les hostilités pouvaient être reprises d’un moment à l’autre et déterminer une conflagration générale, la conférence diplomatique de Londres avait arrêté le traité des vingtquatre articles, qui n’assurait aux Belges leur territoire qu’en les mettant dans la dure nécessité de se séparer de leurs frères du Luxembourg et du Limbourg. Le gouvernement et les chambres, malgré leurs vifs regrets, y avaient souscrit. Mais le roi de Hollande avait maintenu avec opiniâtreté sa volonté de garder l’embouchure de l’Escaut. La France et l’Angleterre, s’isolant alors des cours du nord, déclarèrent à Guillaume que, s’il ne cédait pas, elles mettraient l’embargo sur ses vaisseaux, et qu’une armée française passerait la frontière pour s’emparer cle la citadelle d’Anvers. Le cabinet de la Haye n’ayant pas tenu compte de ces menaces, le maréchal Gérard, à la tête d'une armée de cinquante mille hommes, dans les rangs de laquelle étaient le duc d’Orléans et le duc de Nemours, arriva le 15 novembre 1832, et commença le siège de la citadelle qui, après vingt-quatre jours de tranchée ouverte, fut réduite à capituler le 23 décembre , et remise au gouvernement belge le 1er janvier 1833. Le roi Guillaume avait espéré que les puissances du nord se seraient déclarées en sa faveur ; il comptait qu’une armée puissante, qui était en observation sur la frontière, allait passer le Rhin pour venir à son secours .
Mais, lorsqu’il eut acquis la conviction qu’il était délaissé, il consentit à traiter. La convention provisoire (31 mai 1833), confirmée par la conférence de Londres, au mois de juillet, et par la convention de Zonhoven, au mois de novembre, délivra les prisonniers de guerre, fit cesser les mesures coercitives, proclama la liberté de l’Escaut, déclara la navigation de la Meuse ouverte à travers Maestricht, accorda à la Hollande un droit de passage pour les troupes et convois, allant du Brabant septentrional à cette ville, et maintint, quant au territoire, le .statu quo, c’est-à-dire que les Hollandais gardèrent les forts de Lillo et de Liefkenslioek, et que les Belges, par compensation, ne furent pas obligés de se séparer du Limbourg et du Luxembourg.
Mais la paix définitive fut réellement établie cinq ans plus tard, au mois de mars 1838. A cette date, la Hollande déclara qu’elle était prête à signer le traité des vingt-quatre articles et à reconnaître formellement l’indépendance de la Belgique. Alors celle-ci dut accomplir un sacrifice pénible, quoique prévu, en abondonnant trois cent mille Luxembourgeois et Limbourgeois qui, depuis 1830, avaient vécu de sa vie; en retour, elle reprit possession des deux forts qu’avaient retenus jusque-là les Hollandais, et, dans la liquidation des dettes à la charge des deux pays, elle ne fut plus tenue de concourir que pour une rente annuelle de cinq millions de florins au lieu de huit millions quatre cent mille que lui imposait le traité; primitif.
1)E L’HISTOIRE UES UELGES. HJ 7
L’abdication de Guillaume I01' en faveur de son fils aine, le prince d’Orange, confirma, l’année suivante (7 octobre 1840), la paix des deux nations. Il y eut bien encore, en 1841, une conspiration orangiste, dirigée par les généraux Vandermeer et Vandersmissen, et qui montra ce que conservaient d’influence en Belgique les partisans de la maison de Nassau; mais cette conjuration n’eut que les proportions d’un complot tout intérieur et facilement comprimé. A partir de cette époque, le nouveau royaume, universellement reconnu par tous les autres États, jouit paisiblement de l’indépendance que lui avaient dignement acquise et la maturité de la nation et la sagesse du roi.
Tous les efforts du gouvernement et des cham bres pouvaient désormais se porter, sans inquiétude, sur les affaires intérieures, sur la prospérité des villes et des campagnes. Beaucoup de progrès déjà s’étaient accomplis; beaucoup de créations importantes avaient eu lieu. Le conseil des mines, chargé de surveiller une des branches les plus importantes de la richesse nationale ; l’école de médecine vétérinaire, appelée à rendre tant de services dans l’économie rurale ; le musée des arts et de l’industrie, avec ses modèles de machines et ses cours techniques ; le conservatoire de musique, qui acquit si rapidement une renommée européenne ; l’ordre de Léopold, destiné à comprendre dans une même distinction honorifique les divers services rendus au pays ; toute l’organisa-
tion judiciaire, avec la cour de cassation de Bruxelles, les trois cours d’appel, les tribunaux de première instance, les tribunaux de commerce et les justices de paix, avaient été créés dans les premières années du règne.
Le parlement avait voté l’établissement de tout un système de chemins de fer, qui, prenant pour point central Malines, se dirigeait à l’est, vers la frontière de Prusse, par Louvain, Liège et ’Verviers; au nord, sur Anvers; à l’ouest, sur Ostende, par Termonde, Gand et Bruges; au midi, sur Bruxelles et sur les frontières de France. Ce projet considérable, entrepris dans un temps où les États-Unis et l’Angleterre étaient seuls en possession de lignes ferrées, avait fait l’étonnement et l’admiration du monde.
L’impulsion était donnée : il n’y eut plus qu’à la suivre. Le commerce, l’industrie, l’agriculture, les arts, les sciences, les lettres, tout prospéra à la fois. Bruxelles devint une capitale importante où tous les pays envoyèrent des légations officielles.
Les événements malheureux qui se produisirent successivement dans les années 1845 et 1840, amenèrent fatalement un temps d’arrêt dans cette prospérité générale. Le manquede céréales, lacrise industrielle de l’Angleterre coïncidant avec la crise alimentaire, la révolution qui s’opéra dans les manufactures linières par la substitution des machines au filage à la main, le typhus enfin, venant à la suite de la misère, réduisirent la popu-
I)K L’HISTOIRE DES BELGES. l()!l
lation laborieuse aux plus cruelles extrémités. Mais le gouvernement et toutes les classes de la société lui vinrent généreusement en aide. L’ordre ne fut pas troublé, et les traces de tant de maux disparurent peu à peu.
Dès l’année 1847, deux expositions nationales, l'une de l’industrie, l’autre de l’agriculture, en même temps que deux grands congrès scientifiques, eurent lieu à Bruxelles avec le plus grand succès. Le roi inventa alors une décoration spéciale, qu’il décerna lui-même aux ouvriers et artisans, et, l’année suivante, une nouvelle distribution de récompenses du même genre fut décrétée en date du 28 février.
C’était le jour où la révolution de Paris renversait le roi constitutionnel qui s’était montré si longtemps l’habile protecteur de la Belgique. Les Belges, pour la plupart, regrettèrent la chute de Louis-Philippe. Ils ne répondirent donc pas à l’appel que vinrent leur faire entendre quelques Français dans l’aventure de Risquons-Tout ; certains mouvements sans aucune importance se manifestèrent dans un très-petit nombre de localités seulement, et, lorsque Léopold Ier, le 9 avril 1848, en passant la revue de la garde civique, déclara que, « s’il était un obstacle au repos et au bonheur de son peuple, il était prêt à abdiquer et à s’éloigner avec sa famille », un immense cri de la foule l’acclama et lui conserva la couronne.
Ce dévouement du peuple se manifesta de nou-
veau, en 1850, lors des funérailles de la reine, et, en 1853, à propos du mariage du duc de Brabant, le futur héritier du trône, avec l’archiduchesse Marie-Iienriette-Anne d’Autriche. Le vingt-cinquième anniversaire de l’avénement du roi, 21 juillet 1856, fut encore pour les Belges une occasion de lui témoigner leur respect et leur sympathie : ils célébrèrent alors une grande fête nationale qui, depuis, s’est renouvelée chaque année sans interruption, avec le même enthousiasme.
Tant d’amour d’ailleurs était bien mérité. Modèle du roi constitutionnel, Léopold Ier s’occupait constamment de concilier les partis plutôt que de s’en défendre ; esclave de l’opinion publique, il était aussi habile à la connaître que prompt à la satisfaire. Lorsque les deux grands partis qui divisent la Belgique, les libéraux et les catholiques, eurent rompu l’union provisoire qu’avait nécessitée la guerre contre la Hollande, il prit soin de ne voir dans cette lutte quotidienne qu’une des conditions normales du gouvernement représentatif ; il se plaça entre eux, comme là reine d’Angleterre entre les whigs et les tories ; il ne voulut jamais s’écarter de son rôle de haute modération, et sut rendre les plus grands services à la nation en sauvegardant toujours dans sa personne la dignité et l’inviolabilité du chef de l’État.
En même temps que, par cette conduite pleine de prévoyance, il assurait la paix intérieure, il
DE l’histoire des belges.
no négligeait aucune des précautions qui, au dedans comme au dehors, pouvaient affermir ou garantir l’indépendance et la sécurité du pays. Persuadé que la neutralité d’un peuple ne saurait dégénérer en inertie sans le condamner au suicide, il donna les plus grands soins à l’organisation de l’armée, il créa le tir national, il munit Anvers de fortifications ; mais, tout en imposant aux Belges le devoir de se montrer soldats, il s’efforça de les mettre à l’abri de toutes guerres, et, par ses alliances de famille, par ses visites à l’étranger, par ses traités de commerce, il réussit à leur faire nouer des relations amicales avec tous les États de l’Europe; C’est ainsi qu’il s’unit intimement à la maison d’Autriche, non-seulement par le mariage du duc de Brabant avec l’archiduchesse Marie- Henriette, mais encore par celui de la princesse Charlotte avec l’archiduc Ferdinand-Maximilien. C’est ainsi qu’il rendit de fréquentes visites à l’empereur des Français, en septembre 1854, à Calais ; en septembre 1859, à Biarritz ; en juillet 1864, à Vichy. Les conventions littéraires et artistiques, qui supprimèrent la contrefaçon, les traités de commerce conclus avec la France (27 février 1854 et 1er mai 1861), avec la Suisse (11 décembre 1862), avec l’Angleterre (28 juillet 1862), avec les Pays-Bas (12 mai 1863), avec la Suède et la Norwége (26 juin 1863), avec l’Espagne et l’Italie (février et avril 1863) produisirent le même effet. L’esprit conciliant et impartial dont il faisait
preuve dans toutes ces négociations, lui attirèrent tant de sympathie de la part des princes et des peuples étrangers, qu’on prit l’habitude de le choisir comme arbitre dans les questions internationales les plus épineuses, et qu’il reçut, vers la fin dé sa glorieuse carrière, le surnom de Nestor des rois.
Quand il mourut au palais de Laeken, le 10 décembre 1865, ses funérailles furent célébrées au milieu de l’affliction universelle ; les regrets unanimes qui le suivirent dans la tombe, en honorant sa mémoire, honorèrent la Belgique entière. Et l’on vit, par son exemple, combien un chef d’État peut acquérir de gloire véritable par le dévouement à son peuple, par la soumission aux lois du pays, par le respect de la parole donnée.