‹ La Belgique et le Congo, le passé, le présent, l'avenirChapitre 19 sur 125 · LA QUESTION DES TERRES · texte numérisé non relu

LA QUESTION DES TERRES

du moins, ou le niMcr si/.'itetn fonctionnait depuis de longues années, — l'Equateur ou la Mongala par exemple, — il u'est pas douteux que si l'on y a renoncé, c'est, avant tout, parce qu'il ne payait plus.

CllAPITUI' 111 Lt: TMAVAIL i-uiict:

:>i j'avais à soutenir le ilroit que nous avons ou <lc rendre les nègres esclaves, j^ dirais ; les peufiles irKuro|ic ayanl evierrniné ceux lie rAiu«^rii|ue. ont dû mettre en eM-la»ajJ!e i-eii)i de rAlrii|iir |i(iur s'en >ervir à défricher lanl lie leries. Ceux dont il s'agit sont noirs des pieds à la télc ; ils oui le nez si t^orasé qu'il est |)res(|ue impossible de les plaiiKtre. On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, i|ui est nu iMre très sage, ail mis une âme. surtout une ànic bonne, dans un corps tout noir.

MoNTRSC'niKi;. {Esprit des Lois.)

.Xuferre, Imcidare. rapere falsis nominihns imperiuni. atque ubi soliluilineni faciunt, pacem appellant.

Ta' itk.

Les décrets de 1891-180-2, qui faisaient de Léopold II le maître absolu, le prnprii'((tir(' de tout le Congo, eussent été inelficaces, si le Souverain n'était pas parvenu à se procurer les forces de travail nécessaires pour mettre en valeur cet immense territoire.

Or, étant donné le climat, la seule inain-d'icuvre d'exécution sur lafjuelle il fiU possible de compter, d'une manière permanente et diirahle, était la main (r<i3uvreindigène recrutée sur place.

Certes, dans les débuts, et notaniinent pour la construction du clicmin de fer de .Maladi au Stanley Pool, on eut rerours à des gens de la cAle, ou bien à des ('binois et des Marbades — dont les neuf dixièmes .miceumlM-ieiil - ; mais. |»ar sa nature même, cette imporlalion de travailliMirs ne pouvait fournir (|u'un nombre restrtMiit ddiivriers s|)éciaux, j)endant une période de transition plus ou moins lon;;ue. .\ussi. ])our la récolle des produits ft)reslicrs, \r portage ou le p.i^siyage,

LE TH.WAIL KOltCi: 55

rétablissement de cultures vivrières. le développemeut des moyeus de couimuuicatiou, était-il indispensable de trouver chez les autochtones les bras nécessaires à la mise en exploitation du pays.

C'est pour arriver à ce résultat que l'État du Congo, ayant supprimé tout stimulant au travail libre, par la confiscation, dans la plupart des districts, des produits naturels qui auraient pu servir de matière commerçable aux indigènes, organisa progressivement un vaste système de contrainte, dont les traits essentiels se trouvent décrits dans le rapport de la Commission d'enquête de 1905.

L'évolution de ce système, d'ailleurs, coïncide avec révolution du régime foncier.

I 1. — Le décret de 18U2 et la loi des ouarante heures.

Aussi longtemps que dura la période de liberté commerciale, aucune mesure ne fut prise pour contraindre les indigènes au travail. C'est à partir de 1891 seulement que des décrets successifs, ne visant encore que des cas particuliers, établirent soit des redevances domaniales, soit des prestations obligatoires à fournir par les localités ou les chefs indigènes.

Mais, leo décembre \Hd'l, un décret du Roi-Souverain mon publié au Bulletin o/liciel) chargea le Secrétaire d'État Van Ectvelde « de prendre toutes les mesures qu'il jugera utiles ou nécessaires pour assurer la mise en exploitation du Domaine privé », et c'est dans ce décret que. pendant plus de dix ans, l'Administration crut pouvoir puiser le droit d'exiger des prestations en travail et de déléguer ce droit aux Sociétés concessionnaires, sans que la nature ou le taux de ces prestations fussent déterminés et sans que l'on fixât d'une manière quelconque les moyens de contrainte à employer pour leur recouvrement.

Ce régime de complet arbitraire ne tarda pas à entraîner des abus d'autant plus graves que les agents de l'État, aussi

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bien que ceux des Compaixnies, élaieul incités par des primes à faire travailler les imligiMios le plus possible.

Lexisleuee de ces primes a été longtemps niée par l'État ludépeudant.

Par une lettre du H décembre KSOo, le comte d'Alveuslebeu, au nom du gouveruemeut allemand, ayant demandé au Secrétaire d'État, M. Van Eelvelde, de déclarer « sans détours » qu'à l'avenir aucune prime ne serait payée aux agents et aux ofliciers, sur l'ivoire ou sur le caoutchouc, M. Van Eetvelde répondit :

i.iiinmc suite à la commuiucalion de Votre Excellence, j'ai I luiiineur — sans entrer dans lexamen de la question de droit — de vous déclarer (|iril nexiste pas de primes commerciales aux agents de iKtal Indépendant du Con<jo et que le j,'onvernenient na pas l'intention d'en établir, pas plus sur le caoutchouc «nie sur l'ivoire, ou sur tout autre produit.

Dix années s'écoulèrent avant que l'opinion publique fût mise à même d'apprécier la bonne foi de cette déclaration.

Le 9 mars lOOo, dans une interpellation adressée au gouvernement belge, celui (jui écrit ces lignes affirma que les officiers belges qui se trouvaient alors au Congo étaient pécuniairement intéressés à la production du caoutchouc et de l'ivoire. On lui répondit par des dénégations formelles, mais, au cours même de la discussion, l'interpellateur reçut un pli cacheté, sans indication de provenance, contenant les originaux dune série de circulaires secrètes, relatives à la (jnestion des primes '.

La première de ces circulaires, datée du 'Jo juin lSî)i, et éuianani «le M \'an Eetvelde lui luéuu', annonçait (ju'à l'avenir il serait accordé aux agents (|ui s'occuperaient de l'exploitation des forêts de l'Ktat, des (jralifkatinns proportionnées aux frais d'exploitation. Ces gratilications étaient d'aiihiiit plus furies (iiie les jirix «le r«'vietil des k produits

1. On lroiiv<T!i II' ti'xli' «le ««'s «iniilitircs iivi'c le liirif «les |»riim'8 dans ICH Atiiiiilfn j>arli'ini-nlaivrs. (;iijiml)«(' \W> Hc|ncsciitaiils. S«'s.sioii de l'.)04lUO-'s I, pp. U7<J cl Kiiiv.

lp: travail korcb 57

domaniaux » étaient moindres. Si ion s'emparait par la force d'un stock d'ivoire, si l'on parvenait, en terrorisant les indigènes, à leur faire produire du caoutchouc à moins de 30 centimes le kilo, les primes atteignaient leur maximum.

Dès l'année suivante, il est vrai, une nouvelle circulaire de M. Fuchs,faisantfonctionsdeGouverneurgénéral(9juin 1893), vint changer, non pas le système, mais le nom qui lui était donné : les gratifications s'appelleraient, à l'avenir, f?-ais de perception, mais les tarifs restaient les mêmes.

Plus tard, après la lettre du comte d'Alveusleben, les « frais de perception » fureut remplacés à leur tour par un système nouveau qui consistait (Circulaire du 3 janvier 1896) « à attribuer aux agents qui ont contribué directement ou indirectement aux récoltes, un certain nombre de points, suivant leurs mérites respectifs, la totalité de ces points étant représentée par 10. Usera inutile de faire figurer sur les états de perception les commissaires de district ou les chefs d'expédition, car le gouvernement pourra, d'après les récoltes effectuées, juger de nmportancc de leurs sercices ». Enfin, dernier avatar, une nouvelle circulaire du 31 décembre 1895 substitua au système des points, qui ressemblait encore trop à l'ancien système des primes, le système des allocntions de retraite : le gouvernement se réservait formellement la faculté d'allouer ou ne pas allouer ces « récompenses »et, eu principe, une allocation ne pouvait être accordée « au personnel des districts dont la situation ne serait pas, tant sous le rapport humanitaire et politique que sous le rapport économique, dans une voie de progression cnnstante ».

Même sous cette forme atténuée, dont l'hypocrisie était un hommage à l'opinion publique dont l'éveil commençait, la participation des agents de l'État aux bénéfices de l'exploitation des indigènes continuait à* présenter des inconvénients graves. Aussi, peu d'années après, le gouvernement fut-il obligé de prendre des mesures — au moins sur le papier — pour rendre moins arbitraire le régime du travail forcé.

58 I-V BEI.lîIOl'K ET I.K CilMlO

Poudanl les premiers temps, en elïel, les aj;ents avaieut eu « carte blauche ». Des crimes abominables étaient restés impunis. L'autorité administrativeétait même intervenue, en maintes circonstances, pour arrêter des poursuites que le parquel avait entamées '. Néanmoins, «quelques coupables, particulièrement compromis, furent déférés à la justice, et comme il apparut clairement que, dans la plupart des cas, la cause première des faits qui leur étaient reprochés était le système de contrainte qu'ils étaient charj;és de mettre en vij>ueur. le tribunal de Boma se posa la question de savoir si ce système avait une base légale, et, par deux arrêts successifs, exprima l'opinion que. dans l'état de la législation, uul ne pouvait forcer les indigènes au travail.

Dans ces conditions, le gouvernement comprit la nécessité de réglementer la matière et édicta le décret du 18 novembre l'J03.

Eu vertu de ce décret, dont les dispositions principales ne cesseront entièrement d'être en vigueur (jue le r*" juillet 11114, tout indigène adulte et valide est souM)isà des prestations qui consistent en travaux à effectuer itmir IKtat. Ces travaux (loiveut être rémunérés. Ils ne j)Ourr()nl excéder au total une durée de (juaranle heures elTectives par mois. La rémunération ne pourri être inférieure au taux réel des salaires locaux. Uu recensement des indigènes doit être fait par les soins des commissaires de district. Le recensement sert de base au rôle des impositions (jui doit indiquer in»niinalivement les contribuables des villages.

11 va sans dire; <|ue cet impAt irinminr n'est pas un inipùt véritable, mais un moyen de conlraindre les indigèncîs à travailler |((iur riltat, (-iii(| jours au UKiins p;ir mois, poui' un salaire (|ui fut toujours, en fait, énormcnicnl inférieur à (-clui (ju'cussent exigé des travailleurs libres.

A répojfue où la Commission d*en(|uête arriva au Congo.

1 lt)i|i|Mirt (le lii (kimiiiission iriiii|iiilr. iltulltlm o/fiiii-l, 1905, ii"' 't il 10, |i. 103.)

LE Tn.WAir, FORCE iii)

ces prestalions obligatoires pouvaient être groupées sous les rubriques suivantes : 1" t'impositinn des arachides; 2" les direrses corvées : coupes de bois, travail, dans les postes, pagaijage, portage; 3" les impositions en'xii-res ; 4" la récolte des produits domaniaux.

L'imposition en aracbides n'existait ((ue dans la région des cataractes; elle ne donnait pas lieu à beaucoup de plaintes, mais ne rapportait guère de bénéfices réels à i'Ktat : aussi a-t-elle été supprimée depuis lors. Les coupes de bois, le travail dans les postes, le pagayage n'étaient que désagréables aux indigènes par l'imprévu des ré([uisitious et leur durée excessive. Par contre, le portage, les fournitures de vivres, l'obligation de récolter les produits du Domaine, donnaient lieu aux plaintes les plus vives et les plus justifiées.

A. Le portage. — Le portage obligatoire, comme les autres formes du travail forcé, n'avait été introduit qu'à partir de 1891. Auparavant. l'État, pour se procurerdes porteurs, n'avait recours qu'au travail libre, et, en somme, pendant plusieurs années, le service des transports, dans la région des cataractes — la seule route de portage qui existait alors — , fonctionna sans trop de difficultés, sauf quand il y avait des épidémies de petite vérole ou des guerres entre indigènes ^

Les débuts, certes, avaient été peu encourageants.

Lorsque Stanley remonta le Congo en 1881, avec l'expédition du Comité d'études, il dut faire de pressantes démarcbes auprès des cbefs des environs de Vivi. pour ajouter à sa caravane quarante porteurs indigènes ; encore désertèrent-ils. jusqu'au dernier, après quelques jours de marche. Mais deux ans après, on transportait meiisuellenient deux ou trois cents charges du Bas Congo à Léopoldville. avec changement de porteurs à Lukungu, et, en 1887, lorsque les transports à eiïectuer devinrent beaucoup plus considérables, le lieutenant

I. Gcst re que m'ont affirmé, notammiMit, M. Francqui, qui s'orcupa Iti'iidanf plusieurs années du reerutenienl des porteurs pour la route des caravanes, et M. Camille Janssens, qui était ft cette époque Gouverneur général.

60 L\ BELGIQUE ET LE COXf.O

Fraiicqui. uayanl avec lui que trois ou quatre Zanzibaristes. parvint, saus aucune contrainte, à eu|:;ager sept mille hommes et à en faire marcher, pendant le seul mois de mars, plus de cinq mille. Il faut ajouter à ce chiffre trois mille indigènes recrutés par les factoreries, si bien que plus de huit mille hommes sillonnaient, à ce moment, la route de Maladi à Léopoldville. En huit mois, plus de trente mille charges, soit 900 000 kilogrammes, furent ainsi transportés, tandis que, sur l'autre rive du fleuve, plus de six cents indigènes transportaient vers le Pool les lourdes pièces des steamers la yille-dc-lirn.reUes et le Itoi-ilcs-liclycsK

Pendant les années qui suivirent, le service des transports devint encore plus intensif : on occupait le Kasaï, on consolidait l'occupation des Falls et de l'Ubangi. On créait la station de Basoko. On devait fournir des porteurs à la Société anonyme belge, qui venait d'établir de nombreux postes sur le haut fleuve, et aux maisons française et hollandaise, dont le mouvement d'afïaires allait croissant.

A cette époque encore, les enrôlements étaient libres et l'on s'était borné à établir un plus grand nombre de postes de recrutement.

Mais à partir de 1891 commence le nouveau cours. Le portage devient nu im|)ùt, et un impôt d'autant plus insupportable que le besoin des porteurs augmente encore : il faut transporter le matériel des expéditions du Katanga ; envoyer des maicli.indises vers le Haut, pour |)ayer. si j)eu (|ue ce soit, les récolleurs de caoutchouc. Bref, le nombre des charges dé|)asse annuellement (;ent mille, et pour se procurer, en ne les payant presque pas, les porteurs nécessaires, il faut installer dans cluKjue poste de recnilciiit'ul, imr (iiKiuMiilaine de soldats et organiser, dans toute la région, des ex|)édilions militaires pour faire la » presse >> des hommes valides.

Pendant toute celte périodr, et jusiiu'au moment où le cln'

I. l*'iUM.>ji!i. Ili.sturiiim' tirs Ininsjiovls il dus d'hommes dans Ir /('v Conf/o. (Li5 Moiivomcnl gr-ographi(|ii)*, 1888, p. 39.)

LE TllAVAH- FORCÉ 61

min de fer arriva à Tumba, supprimant la plus pénible moitié de la route des caravanes, la mortalité est efïrayante. Beaucoup d'indigènes s'enfuient au Congo français ou au Congo portugais. Toute la région des cataractes donne uue impres^siou cruelle de dévastation et de dépeuplement.

Lorsqu'Edmond Picard visite le Bas Congo en 18%, il décrit en ces termes le calvaire qui monte de Tumba jusqu'au Pool :

I/âpre voie, battue à l'infini par les pieds nus des porteurs, durcie comme une aire, étend opiniâtrement son étroit galon jaune, interminable, à travers la brousse... Incessamment nous rencontrons ces poiteurs, isolés ou en file indienne, noirs, noirs, noirs, misérables, pour tout vêtement ceinturés dun pagne horriblement crasseux, tète crépue et nue supportant la charge, caisse, ballot, pointe d'ivoire, manne bourrée de caoutchouc, baril, la plupart chétifs, cédant sous le faix multiplié par la lassitude et l'insuffisance de la nourriture, faite d'une poignée de riz et d'infect poisson sec, pitoyables caricatures ambulantes, bêtes de somme aux grêles jarrets de singes, les traits contractés, les yeux fixes et ronds dans la préoccupation de l'équilibre et rhébétude de l'épuisement. Ils vont et viennent ainsi par milliers, organisés en un système de transport humain, récpiisitionnés par l'État armé de sa force publique irrésistible, livrés par les chefs dont ils sont esclaves et qui rafient leur salaire, trottinant les genoux ployés, le ventre en avant, un bras relevé en soutien, l'autre s'appuyant, poudreux et sudorants. insectes échelonnant par les monts et les vaux leur processionnaire multitude et leur besogne de Sisyphe, crevant au long de la route, ou, la route finie, allant creverde surmenage dans leur village^.

Ce martyre, il est vrai, touchait à sa fin. Le chemin de fer allait, peu à peu, guérir les plaies que le portage avait faites, et, quelque dix ans après, lors du passage de la Commission d'enquête, la route des caravaues n'était plus qu'un sinistre souvenir.

Seulement, le mal n'avait fait ([ue se déplacer. D'autres indigènes connaissaient, à leur tour, les « bienfaits de la civilisation ». Des routes nouvelles avaient été ouvertes, vers

1. Edmond Picard. En Cungolic, 3« i-dilion. p. 97. IJrii.xoIlos, 1909.

62 l.A Hi:i.l,l(,tlK ET LE CdNC.O

l'Euclave, vers les Grands Lacs, le Kalauga, le sud du Kasaï. Des Irausports considérables devaient ùtre elïeclués dans des pays où les vivres étaient rares et la population clairsemée. De pius, l'occupation n'étan pas assez avancée pour alïecter au portage de nouvelles races, c'était toujours sur les mûmes individus, généralement des esclaves livrés par les chefs, que retombait la corvée.

Quant aux consé(iueuces de pareil régime, cette seule piirase du rapport de la Commission d'enquête' suffit, dans sa concision terrible, à les caractériser :

i< Il épuise les maliieureuses populations (jui y sont assujetties et les menace dune destruction partielle. »

B Les fouDiihui's île rivri's. — Dans les premiers temps de leur occupation, les Européens qui créaient des postes dans 11' Haut Congo st' procuiaicnt les vivres dont ils avaient besoin, pour eux ou jjour leur personnel, en les payant aux prix exigés par les indigènes.

Ces prix étaient, en général, très élevés, car, eu bons commerçants, les Congolais organisaient de véritables syndicats de vente.

Lors du voyage (jnen LSSo, Grenfell fit, sur le Heuve, à bord du Pcdi'c, il vit, près du village NGoinbé dllebo, non loin du Lukolela, le cadavre d'une femme, i)endue à un arbre de la rive. Sa pieniièrc idée fut (|u'elle avait été exécutée pour cause d adultère, mais les natifs lui dirent (lu'elle s'était rendue coupable d'un tout autre crime : elle avait enfreint la règle (jui prescrivait de ne vendie aux blancs des marchandises, et spécialcmiMit des vivres, (ju'à nu pri.\ bi-aucoui» plus fort (juc la valeur <lii niairlif local. Or, coninir elle vendait scsd'ufsau blanc de Lukolela. au double seulemenl de leur valeur, on lavait mise à mort, jtour l'exemple -

Il va sans dire (|ue si le régime de l'olTre et de la demande avait été maintenu, le |»mgrès iWs nntyens de transport, l'or

1 Uiilh-lii, officiel, i'M>, n°'!t <l 10. p. IHH i. JoilNSTo.N. Cirrnffll. I, p. |:i(..

LE TRAVAIL FOilCÉ 63

ganisatioa meilleure des ravitaillements, le développement des cultures vivrières eussent bientôt contraint les indigènes à se montrer moins avides.

Mais à partir du moment où les « impôts en travail » furent établis, la question des vivres fut résolue par des procédés beaucoup plus sommaires.

On obligea les « contribuables «, en fixant les prix d'autorité, à apporter dans les postes de l'Ktat tout ce qui était nécessaire à la nourriture des blancs : gibier, poisson frais, petit bétail, poules et canards.

On les obligeaà fournir, pour l'entretien du personnel noir, \p poisson séché et les chikiraïK/iws (pains de manioc) qui constituent au Congo le fond de l'alimentation des travailleurs et des soldats de la Force publique.

Dans les petites stations, où les soldats et travailleurs n'étaient pas trop nombreux, et le blanc pas trop exigeant, pareil régime n'avait d'autre inconvénient que d'obliger les indigènes à céder leurs denrées au-dessous de la valeur (|u'elles eussent atteint sur un marché libre.

Mais lorsqu'il s'agissait de ravitailler une grande station, avec des centaines, ou même des milliers de bouches à nourrir, la corvée des vivres devenait terriblement lourde.

L'exemple de Léopoldville, cité par la Commission d'en- (juète, est caractéristique.

Au moment où la Commission y passa, en 1904, environ 3.000 travailleurs et soldats y étaient concentrés. Comme les alentours étaient faiblement peuplés, on avait été obligé détendre, d'une manière absolument anormale, la région dont les habitants devaient fournir des chikwaugues au personnel noir de Léopoldville. Un village situé à 79 kilomètres au sud était encore imposé pour 350 chikwangues! Afin d'égaliser, dans la mesure du possible, les charges de l'impôt, on avait divisé la région en trois zones à peu près concentriques. Les villages les plus éloignés de la première zone étaient à 30 kilomètres de Léopoldville : la distance maxima pour la

64 l.A llKLGKil'E ET LE OONT.O

seconde zone était de 43 kilomètres, et. pour la troisième, de 7!' kilomètres. Les populations comprises dans la zone la plus rapprochée fournissaient leurs cinkwaugues tous les quatre jours: ceux de la suivante, tous les huit jours; ceux de la plus excentrique, tous les douze jours.

Il y avait donc, à celte époque, des imposés qui devaient faire, tous les douze jours, le trajet aller et retour de leur village à LéopoUlville, soit plus de 150 kilomètres, pour apporter au lieu de perception une taxe eu nature de la valeur de I fr. 50 !

L'absurdité et lodieux de cette corvée frappèrent la Commission. Certaines atténuations y furent apportées, à la suite de sou rapport; mais, comme nous le verrons plus tard, l'imposition en vivres fut maintenue et subsiste eucore jusqu'en 1911 ou liM:2dans la moitié du Congo.

C. La récoltcdes prodails doinaniau.r . — De tontes les formes du travail forcé, c'est incontestablement la récolte des produits domaniaux, la corvée (lu caoutchouc, imposée aux indigènes par les agents personnellement intéressés à leur faire rendre le plus possible, qui a provoqué le plus de plaintes et engendré le plus d'abus.

A première vue, cependant, il ne semble pas que ce soit chose bien pénible que d'inciser des lianes et d'en recueillir le latex. Mais il faut songer (juau début surtout — la Commission d'entjuéte le constate — la loi des (juaranle heures était absolument lettre morte ; que les indigènes devaient rester hors de chez eux (juinze jours, trois semaines, séparés de leurs femmes, privés de leur nourriture habituelle, obligés de se contenter d'un abri jirovisoire; (jue, de plus, si le travail du caoulc^houc. vu lui-niéme. n'est pas fatigant, il se fait. pres(jue toujours, dans des conditions (|ui le rendent malsain ou périlleux : la forêt où les récoitt iirs travaillent est marécageuse, et ils sont souvent dans ICni jiis(|n';uix genoux. Ils courent le riscpiedese casser le cou, en montant aux grands arbres, pour en détacher les lianes, ils ont peur des fauves.

LE TRAVAIL FUUCÉ 65

Ils détestent, pendaut les pluies de la saisou chaude, d'être exposés, presque nus, à des averses diluviennes. Ils regrettent le temps où, libres encore, la guerre, la chasse, la danse, les palabres étaient leur principale occupation.

Encore passeraient-ils, sans dout-e, sur ces regrets ou ces inconvénients, s'ils étaient convenablement payés. L'expérience d'autres colonies, et même d'autres parties du Congo, comme le Lomami, prouve que les indigènes ne se refusent pas à faire du caoutchouc, quand ils en reçoivent réellement la contre-valeur. Mais, dans les régions soumises à l'impôt en travail, où les corvéables de l'État et des Compagnies n'obtenaient, pour un kilo de caoutchouc, que des marchandises valant à peine quelques centimes, il était inévitable que la contrainte la plus brutale parvienne seule à les faire travailler.

En résumé, après comme avant le décret du 18 novembre 1903, l'État, ses agents ou les agents des Compagnies, à qui le droit de lever des impositions était délégué, recouraient à la (îction de l'impôt pour se procurer tout ce dont ils avaient besoin, depuis le gibier, les volailles, le poisson frais destinés aux blancs, ou les chikwangues nécessaires à l'entretien des travailleurs noirs, jusqu'à la main-d'œuvre requise pour le service des transports, l'exécution des travaux publics et, surtout, l'exploitation du Domaine.

Dans ces divers cas, il est vrai, le travail fourni par les indigènes était rétribué. Mais, nous l'avons vu, le taux de cette rétribution, laissé d'abord à l'appréciation des agents, puis fixé, dans des conditions de contrôle insuffisantes, par les commissaires de district, étaitdérisoire; et, déplus, les indigènes, au lieu d'être payés en argent, recevaient pour salaire des marchandises surévaluées ' dont souvent ils n'avaient pas l'emploi.

1. M. Stanislas Lefranc écrivait encore en 1908 : « Un kilog. de sel vaut actuellement 2 francs : il se vendait il y a (|uelques années, l> et (i francs. cl en avril 1907, il coilfait encore à Lado, 3 fr. 78; :i50 praninies de tabac

Vandkhvei.dk. — Congo. i>

66 I-A IlEl.Olol'E ET LE C.ONf.O

Aussi ne faut-il \)RS s'êtouuer que pareille rémunératiou ail été absolument iusuflîsaute pour auieuer les iudigèues à s'acquillor. sans résistauce, de leurs prestatious et que, pour les y forcer, ou ait (ii"i recourir à des pi'océdés de coulraiule que le rapport de la Coinuiission deii(|uète éuuuière comme suit :

1^' L'application de la ciiicotle aux récalcitrants;

'1" L'arrestatiou des chefs ou la déleution, comme otages, des habitants pris au hasard, souvent des femmes;

3' Linstitution de sentinelles, ou de capitas armés, chargés de rappeler aux noirs leurs obligalious, de veiller à ce qu'ils se rendent en forêt, et d'accompagner les récolteurs qui venaient aux postes ;

4° Les expéditions militaires de l'État ou des Compagnies, qui se terminaient, souvent, par lincendie des villages et par le massacre dun nombre plus ou moins grand d'indigènes.

C'est dans l'application de ces procédés de contrainte que furent commises, soit i)ar des blancs, soit par des noirs, agissaut avec ou sans ordres, la plupart des atrocités (jui ont valu à lAbir, à la Société Auversoise, à lÉlatduCougo lui même, leur sinistre réputation.

Pendant longtemps, au surplus, l'opinion |)ublique belge se refusa à croire que celle réputation fût justifiée. Presque toute la presse était acquise à la défense du régime Léopoldien. Les minisires de Léo^told 11 ne perdaient aucune occasion de fairr ra|t(>logit' dd'Ktat Indépendant et d'aflirnicr c (|ii"aiicun Ktat n'avait fait |)lus (jue lui, et (jue bien peu d'Ktals avaient fait autant que lui, |)our la itroleclion des indigènes » '. Le :J juillet IÎK»:{. réjiondant à une interix'llation de M. Vandervelde, .M. de l'avcrcan. ininislrc des .\lTaires étrangères, disait :

(!<■ i|iiiilit<- iiifiTiciirc, 3 fr. (iO ; iiin' liriiiui- de s;iv(»ii dViivirnii (10 ki»ii"hi'«. h'o «eiiliriii's ; des ((iiilcjnix i<iiiilli-s. chrcclics. nhMtliinirnl irnilili.sithlfs, 1 fr. HO; (JoK perles, li. 10 et \'> fniiKs le k[\i>n » (Ar ^('(/iiiif coiif/olais, 1" (Hsr. 0|iitiiuii diiii iiKiK'^'''"' ''" tltiii^ii ) — M. Lcl'r.iiic in'ii monln^ ces obJclK, qu'il HVuil nipitorlcs U liln- de «|)rcim«Mis, cl j ni pu fairt' dcsroii.s- (Hliilidiih iii>al(>Ki>«-i< «{ticiqucH mois iipW's, diins In Mnn^nln. 1. Annale» purUinvntaiicti, \\)lSt-V.m, p. 17.11».

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