‹ La Belgique et le Congo, le passé, le présent, l'avenirChapitre 28 sur 125 · I.K COMMEllCK AU C.ONT.O ET I,ES SOCIÉTÉS PRIVÉES 8T · texte numérisé non relu

I.K COMMEllCK AU C.ONT.O ET I,ES SOCIÉTÉS PRIVÉES 8T

* décamper vers les régions où les fruits du p.ilmier app^trtiennent nu premier f[ui grimpe sur l'arbre pour y travailler. »

C'est donc le caractère accessoire, au point de vue commercial, de l'exploitation des palmiers fjui a contribué le plus largement à en laisser la libre disposition aux indigènes.

Mais il en allait autrement pour des produits de grande valeur comme le caoutcbouc, et c'est ce qui explique que, même dans les régions ouvertes « ofîiciellement » au commerce libre, les particuliers aient fait tout ce qu'ils aient pu pour établir un régime de monopole et de contrainte, plus ou moins analogue à celui qui avait été éîabli par l'État.

A cet égard, rien n'est plus caractéristique que l'histoire de la célèbre Compagnie du Kasaï (C. K. ).

On se souvient que le décret du 30 octobre 1892 divisait les terres dites vacantes en trois zones, dont lune devait être abandonnée à l'exploitation par des particuliers. Cette zone comprenait, notamment, le bassin du Kasa'i, très riche en caoutchouc. Mais, en réalité, le bassin du Kasaï ne fut pas ouvert an commerce libre. Une quinzaine de sociétés, seulement, furent autorisées à «y acquérir de petits espaces de terrain : elles créèrent des factoreries et commencèrent à acheter du caontchouc aux indigènes.

Sous ce régime, et malgré la limitation de la concurrence, les piix ne tardèrent \)ns à s'élever à un taux fort avantageux pour les récolteurs, mais qui réduisaità peu de chose le bénéfice des sociétés commerciales. Aussi, lorsqu'en 1901, le décret du 30 octobre 1892 devint caduc, l'Ktat et les sociétés commerciales se mirent d'accord pour soumettre la région du Kasaï à un régime nouveau : la C. K. fut constituée; les sociétés établies dans la région renoncèrent, à son profit, à tout commerce d'importation ou d'exportation, notamment celui de l'ivoire et du caoutchouc, pendant une durée de trente ans. De son côté, l'Ktat, qui prenait la moitié des actions et se réservait la nomination d'une partie des administrateurs, concédait à la C. K. le droit de récolter le caoutchouc et autres

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produits desforiMs (l{im;mi;iles du Knsjn pendant \o im"^nio laps ' de temps '

A peiiio la nouvelle Compagnie était-elle constituée que. forte de son monopole de fait, elle donnait pour instructions à ses agents de réduire les prix payés aux indigènes sons le régime de la concurrence, et ne plus leur donner (jue 50 centimes, I franc an luaxiinum |)ar kilogramme de caoutchouc.

Mais, dès l'instant où l'on diminuait ainsi l'intérêt des récolleurs à faire un travail que léloignement des lianes exploitables rendait de plus en plus pénible, il devenait nécessaire de suppléer, par une certaine contrainte, au délicitdela rémunération.

Aussi, les indigènes et les missionnaires protestants établis à Luebo et à Ibanje ne tardèrent pas à accuser la Compagnie de recourir, directement ou indirectement, au travail forcé, et, en lOOo, la Commission d'enquête résuma, de la manière suivante, les témoignages qu'elle avait reçus à ce sujet :

Dans la plu.s grande partie du bassin du Kasaï..., les jiuiuhreuscs suciolés qui sv élaienl installées, so sont .symli(|uécs. supprimant ainsi la concurrence, cl ont formé la ('ompagnie du Kasai {('.. K.). Celle-ci. qui a été réorganisée sur la base d'uiu' société congolaise, n'a néanmoins, pas reçu de concession proprement dite, comme l'Abir ou la Société Anvcrsoise. Ses représentants noiiL pas davantage été commissionnés pour lever l'impôt. Kllc ne peut donc récoller le caoutchouc cl les autres produits tle la forci (pjcn traitant dircclemenl avec lindigene.

Mais si, en droit, l'indigène est entièrement libre do récolter ou <le ne pas récolter, de vendre ou de ne pas vendre de caoutchouc, en fait il se trouve, tout au moins dans le bassin du Sankurn. indirectement contraint de se livrer ii la récolte de ce produit, l'^n effet, il est assujetti a limptit vis-à-vis de l'IUal. ()i-, cet inqx'it doit être payé dans la monnaie locale appelée tro».s<7/t ; cl cette monnaie, le noir ne peut se la procurer (|ue clie/, les f.uloriens. qui lui reclament du c;miiiIi Ikuic en écliang)'

In-iepeiidanuMenl de c<'tle cnnlrainte, on nous signale (iiticreiils abus auxipiels donne lieu le système, ba (puintité de caoulclioiic

I On Iroiivcni les hliiliils rie la C. K. dans les Itucumnils juirlfinnilaiim (le l.i Cluiiiilin- des He|ircs.-nliitils, iSMlT-lOdK. j». 4l(i.

LE COMMEIICK AU CONGO ET LES SOCIÉTÉS l'IUVÉE> b'J

que la Compagnie exige, en échange d'une cToisetLe, est |)liisoii moins laissée à l'arbitraire. Ue plus, le factorien, qui sail. ou qui pressent que Tiiuligène ne travaillera plus à partir du jour ou il se sera procuré le nombre de croisettes suffisant pour payer son impôt, a soin, la plupart du temps, de rémluK'rer d'abord l'indigène en marchandises quelconques, autres que des croisettes'.

La Compagnie, au surplus, prolesta vivement contre ces accusations. Elle ne manqua pas de faire observer que la Commission d'enquête n'était pas venue dans le Kasaï et navait parlé que par ouï-dire.

Mais, à peine l'émotion causée par le rapport de la Commission commençait-elle à se dissiper, que de nouvelles plaintes se produisirent. Eu janvier 1908, un missionnaire américain d'Ibanje, M. Sheppard. écrivit, dans le bulletin de sa mission, le Kasaï Herald, un articl.e intitulé : « Au pays Bakuba », où il alïirmait queles sentinelles armées de laC. K. contraignaient les indigènes à faire du caoutcbouc, pour une rémunération insuffisante.

Quelques mois après, le consul général anglais Thesiger venait au Kasaï et, conduit par M. Slieppard, faisait, surtout dans la région d'Ibanje, une enquête sur la condition des indigènes et les métbodes de la C. K.

A son retour, il publia un rapport au gouvernement anglais, dans lequel il accusait formellement laC. K. de recourir illégalement au travail forcé, de détacher dans les villages du pays Bakuba des capitas armés de fusils à piston, de contraindre le roi Lukengu à faire des expéditions à main armée pour lever les taxes en caoutchouc.

Cette fois encore, la Compagnie se répandit eu dénégations. Elle fit môme un procès au rév. Sheppard et au rév. Morrisou, chef de la presbytérienne de Luebo, qui avait repris et précisé les accusations de son collègue. Mais, au cours des débats qui eurent lieu devant le tribunal de Léopoldville, en septembre 1909, elle fut obligée de reconnaître que des abus

i. Bullelin officiel, 1005. 11°' S et •'. p. 234.

'.'0 I, \ IIEI.C.IorK KT I.K roNCd

avaient pu se produire et se borna à soutenir (|uelle ne les avait ni provo(|ués ni tolérés. Le jui;enient, qui la déboula de son action, déclara (|ue Slieppard n'avait pas seulement usé de son droit, mais fait son devoir de missionnaire chrétien, en faisiinl cnnnnitre re.risteiin' irnhiiii qui riaient de rrrilahh'^ (•rliiif'>! rnnunis cnnfir Iti lihcrté ihi liacitil ih's iutlitihws^.

A supposer, d'ailleurs, qu'il (>ùl été possible de récuser le témoignage de Sheppard (ui du consul Thesiger, parlant, non par ouï-dire, mais d'après leurs constatations personnelles, on aurait dû, encore, admettre, aprioi'i, (jne des abus étaient inévitables, étant donné le mode de rémunération des agents de la C. K.. comme d'ailleurs de toutes lessocièté^ congolaises.

Jus([ue dans ces derniers temps, eu efTel, ces agents recevaient un traitement, trop bas pour les déterminer, à lui seul, à se rendre en Afri(jue, plus des primes proportionnelles au.v ([iiantités de caoutchouc livrées par les indigènes.

Comment veut-on (jue, dans ces conditions, des hommes, dont la moralité moyenne était plutAt inférieure à celle des agents de IKlal. ne se soient pas laissés entraîner à commettre des abus, ou à en laisser commettre par leurs subordonnés noirs, alors surtout que le pays n'était pour ainsi dire pas occupé., et ((ue l'Ktat. sauf dans quelques postes, laissait le cliamii libre à la C. K :'

hepuis le ra|)j)ort Thesiger et le procès de Léopoldville. au surplus, la situation dans le Kasai' s'est grandement améliorée Des magistrats ont i)arcouru le pays. Nombre d'agents ont été poursuivis. Le système des primes a été suprimé, ou |)lutôt, remplacé par un système d'allocations, seniblable au.\ « allocations de retraite de l'Ktat ». Le gouveinemeni a pris des mesures pour rendre plus elTective l'organisation adujiuislrative et judiciaire de la région.

Kn janvier liMO, uiw jeune dame anglaise, appartenant à

une familli' de missionnaires, qui venait de passer plusieurs

1. Jiiiiniiil drs tri/niiKiti.i , d»()i». p. lilis, Civ. Li-opolilx illc, l (tclobre l'.Mi'.i. Coiiiiiii^nic (in KuNin loiitrc !<■.>> doclnirs Slicppiud cl W.-M. Murrisoii. l'Iaiii. M" Vaiideinit'crcii ri Kinitr ViKidcrvchit'.

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mois chez le grand clief Lukeugu, « roi » des Bakubas, m'écrivait :

La Compa^'iiie du Kasaï a voulu l'aire produire du caoutchouc par un peuple ([ui ne voulait se livrer à aucun travail autre que ses occupations traditionnelles. Klle gagna Lukengu, qui enrôla un certain nonihre de capitas, pour faire du caoutchouc. Mais les récoltes lurent relativement faibles. Le « roi » lui-même nous a dit : Oui, depuis longtemps, la Compagnie du Kasaï nous disait, tout le long du jour : caoutchouc ! caoutchouc ! Nous étions fatigués du caoutchouc. Notre peuple n'a pas le cœur à fairedu caoutchouc. -Mais, il y a dix lunes, un Bula Matadi est venu, et nous a dit que nous ne devions faire du caoutchouc que si nous le voulions bien. Notre peuple a été très content, et a dit : Merci ! Merci! Et, maintenant, il ne fait plus de caoutchouc.

Depuis, le docteur Sheppard lui-même, aiusi que le docteur ^lorrisou, m'ont confirmé que la situation avait complètement changé chez les Bakubas et que, dès à présent, la prospérité renaissait dans leurs villages.

Je suis heureux de dire — écrivait M. Morrison, le 28 mars 1910 — qu'il n'y a plus, pour autant que je le sache, de contrainte pour le caoutchouc au pays Bakuba. Nous espérons sincèrement qu'elle ne renaîtra pas sous d'autres formes. On fait courir le bruit que le gouvernement se propose d'imposer une taxe de 24 francs à tous les adultes, hommes ou femmes. Je ne sais si c'est vi'ai. Gomme il n'y a pour ainsi dire pas de monnaie en circulation dans -'.es parages, je crains fort que ce soit, de nouveau, le caoutchouc obligatoire.

Hàtons-nous d'ajouter qu'il n'est pas question de taxer les indigènes au taux de :24 francs. Un décret récent, dont nous parlerons plus loin, fixe à 12 francs le maximum de l'iinpùt pour les hommes, avec i francs d'impôt supplémentaire par femme, pour les ménages polygames.

D'autre part, conformément aux déclarations faites par le ministre des Colonies, à sou retour du Congo, le bassin du Kasa'i se trouve compris dans la zone ouverte, depuis le l*' juillet 10 10, au commerce libre.

Reste à savoir si l'introduction de ce régime de liberté

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commerciale sera plus elTective (lueii ISOi et si la C. K., à défaut (11111 moiiDiioie de droit (Hie le gouveriiemenl lui conlesle, et lui a toujours contesl»' ', ue couservera pas une siluatiou de (ail qui reudia toute coucurrence impossible

Si nous avons parlé longuement de la C. K., c'est quelle est la plus imporlaule et la plus représentative des sociétés commerciales qui n'aient pas reçu, comme l'Abirou l'Anversoise, le droit de lever l'inipiM et, par conséquent, de contraindre les indii;ènes au travail.

Mais ce serait une erreur de croire que d'autres sociétés ilu même genre naient pas, elles aussi, donné prise à des critiques, et commis, ou laissé commettre de graves abus.

A la fin de 1909, par exemple, les révélations du D' Doerpingbaus, au sujet des agissements de la S"0('?V7<'' anonyme hcliji' lia liant Comjn (S. A. B.) dans la Busira, vinrent enlever leurs dernières illusions à ceux qui pouvaient croire encore à l'existence, au Congo, d'oasis où le travail du caoutcbouc était réellement libre-. Il fut établi que, contrairement aux instructions qui leur venaient d'Europe, des agents de la S. A. B., dont les traitements étaient, eux aussi, complétés par des i)riines, donnaient à croire aux indigènes qu'ils étaient obligés à faire du caoutcbouc ou du copal, et se livraient à des violences s'ils se refusaient au travail. Sur la plainte du D' Doerpingbaus, plusieurs d entre eux furent, de ce cbef. condannés à des peines sévères par le tribunal de Coquilbatville.

Kn somme, la contagion de rexeniple fut telltî ([uc, partout, même dans les /.ones dites,de liberté commerciale, les procédés de contrainte employés par IKtat trouvèrent des imitateurs, haulre |iart, il n'est pasdooteux <|ue, malgré le maintien des

1. Kn l'.K).i cl r.»06, iKitiimnicDl, (ii's (((nimori.-iinls onl rif. avi'f l'aiilorisiition ilii f^oiivcrncnieiil, îicin-lcr df livoiri' diins le dislricl du KhsiiI. Ldrtiiiiii', ftliis Uird, lu V,. K. su phiiKiiil di' lu |)ft*scru'C de colporhMirs sur son '(crriloirc, «m lui (i|i|i(isa le .silcmc (lu'fllc uvail K'"di' anlfrii-iiri-niiMil

i. I)r W -Z. DiiKiU'iMiUANs. hciétschliiHils Itrihlr mul r/lii-ht<'ii (irf/ruù/irr ilin llt'lf/im'he Congo, |)|). iili cl sniv. Urrlin. l'.tO'.i

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