LA REPRISE ET LES RAPPORTS ENTRE LA BELGIQUE ET LE CONGO
Dès ce momeut, par la force des choses, les relations entre le Congo et la Belgique deviennent plus nombreuses et plus intimes, d'autantque, peuà peu, la politiquedeLéopoldlI, souverain absolu de l'État Indépendant, va exercer une influence que beaucoup jugent fâcheuse, sur la i)ulitique intérieure de Léopold II, roi des Belges.
Mais pour bien comprendre les incidents qui résultèrent de cette situation et qui eurent pour eflet, après avoir retardé la reprise, de la rendre inévitable, il faut tâcher de se rendre compte, au préalable, de la mentalité réelle du Roi.
Des espriis légers l'ont pris pour un prince modem style, parce qu'il roulait en automobile, se montrait dans les coulisses de l'Opéra, et affectait, pendant ses séjours à Paris, les allures d'un simple particulier. Ce fut au contraire, dans toute la force du ternie, un homme dautrefois, un homme d'ancien régime.
Son intelligence, certes, était de premier ordre, mais avec d'étonnantes lacunes. Diplomate accompli, politique profond, homme d'allaires incomplet, mais plein d'idées, que d'autres se chargeaient de mettre au point, il ne comprenait rien aux choses d'art, il ne s'intéressait aux sciences que pour leurs applications pratiques, il n'avait que haine et mépris pour les tendances démocratiques modernes.
Lorsqu'il fut question d'envoyer l'héritier du trùue, le prince Albert, aux États-Unis, pour y faire un voyage d'études, le Roi demanda d'édaigneusement : « Qu'ira-t-il faire dans cette République? »
Quelqu'un lui ayant rapporté, un jour, qu un homme politique, appartenant au parti socialiste, avait dit : « Si Léopold IL n'était pas roi. la bourgeoisie en eût fait un président de république». — « Vous appelez cela un compliment? «dit le Roi. — « Certes. » — « Eh bien ! tout à l'heure, quand le Professeur fson médecin) viendra, je lui ferai un compliment analogue; je lui dirai : Si vous n'aviez pas été médecin, vous eussiez fait un. excellent vétérinaire ! »
llo I.A BELCilQUE ET LE COXf.t»
Ce n'élaienllà. évideinmeut. (jue des boutades, mais caraclérisli(jiies iliiii élat d àine.
Elles aident il comprendre pourquoi, sur une série de points esseuliels, les idées que Léopold II professait, et qu'il professa toute sa vie, étaient à l'antipode non seulement des conceptions démocratiques, mais de la moyenne des opinions bourgeoises.
Ce fut le cas, par exemple, de ses idées sur le droit de succession, sur la politique coloniale et sur le rôle de la royauté.
Eu matière successorale, taudis que la bourgeoisie belge, très attacbée au Gode civil, était d'avis que la famille royale devait être soumise au droit commun — égalité des partages et réserve des enfants — , Léopold II était foncièrement imbu de cette conception dynastique, qu'à défaut de descendants mâles, la plus grande partie de sa fortune devait être alTectée à des destinations publiques, destinées pour la plupart à rehausser l'éclat du trône, et que, par conséquent, ses filles, les princesses royales, devaient être réduites, sinon à ladotet au trousseau, du moins à des parts héréditaires très inférieures à ce que le Code leur réservait.
Kn matière coloniale, tandis ({ue l'opinion courante est, 1 aujourd'hui, que les revenus des colonies doivent être dépensés dans l'intérêt des colonies, pour assurer leur développe- j ment, Léopold II — nous l'avons vu — avait encore cette idée dominante au xvm*" siècle, que les colonies, et spécialementsa colonie, pouvaient être considérées comme des propriétés de rapport, devant servir à l'enrichissement de la métropole.
(Juant au rôle de la royauté, tandis que les hommes politiques belges étaient, pour la plupart, très attachés à la maxime « le roi règne, mais ne gouverne pas », Léopold II pensait, au contraire, (jue le roi devait être le chef naturel des classes dirigeantes, et subissait, avec une impatience (|ui alla toujours croissant, le contrôle parlementaire, surtout dans le domainej (|tii lui tenait le |)lus à cœur : l'exécution d immenses travau: publics, dont certains contribuèrent réellement à embellir si
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capitale — je sonj^e. par exemple, au Musée colonial et à la voie triomphale de Bruxelles à Tervueren — , maisdout beaucoup se caractérisaient, au contraire, par leur mauvais goût et leur inutilité.
Que l'on ait toujours présentes à l'esprit ces trois idées cardinales du Roi : réduire au minimum la part héréditaire de ses filles, tirer d'énormes bénéfices du domaine colonial qu'il avait créé, affecter la majeure partie de ces bénéfices à des travaux somptuaires, que le Parlement belge n'eût certes pas consenti à voler, et l'on comprendra aisément les détails, parfois compliqués, du plan d'exécution que Léopold II poursuivit, envers et contre tous, pendant plus de trente-cinq ans, avec une obstination, une persévérance et, maintes fois aussi, une absence de scrupules, dont il serait difficile de trouver l'équivalent.
§ 1. — La donation royale.
Dès le début de sou règne, en 1873, Léopold II commença à agir dans le sens des idées qui lui étaient chères. Il s'adressa aux ministres Malou, BeernaertetDelantsheere et leur tint à peu près ce langage : « Je n'ai que des filles. Il n'est pas d'usage, dans les autres familles souveraines, de donnera des princesses royales autre chose qu'une dot. Je vous propose donc de donner toute ma fortune à la Liste civile, érigée en personne morale, laissant à l'État le soin de doter, comme il l'entendra, les princesses, mes filles, quand le moment sera venu. » Cette proposition fut très mal accueillie. Le chef ciu cabinet, M. Malou, s'écria, fort en colère, « quil se laisserait couper la main plutôt (jue de signer pareil acte, qui donnerait à croire que le Roi n'avait pas pour ses filles les sentiments d'un père ! » MM BeernaertetDelantsheere, interrogés à leur tour, déclarèrent ((ue ce projet était illégal, inconstitutionnel ; que « si le Roi était le premier des Belges, il était Belge et ue pouvait se mettre au-dessus de la loi ».
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Léopold II irinsisla |)as. Mais, lorsqn'eii I 87S, les lihi'raux reviureal au pouvoir, il lit des ouvertures, dans le même seus. au nouveau chef de cabinet, Frère-Orban. Celui-ci lui opposa un refus non moins catégorique que ses prédécesseurs et, pendant de longues années, le Roi se beurtaà la même résistance de la part de tous ses ministres, à quelque opinion (jn'ils appartinssent.
Cène fut que vingt-cinq ans après, qu'eu la personne de M. de Smet de Naeyer. Léopold 11 trouva plus de complaisance. Il obtint du gouvernement, en elïet, que celui-ci proposât aux Cbambres d'accepter la « donation » sous réserve d'usufruit, faite par le Roi à la Belgique des châteaux de Ciergnou et d'Ardenne, ainsi que d'emplacements transformés en jardins publics, à charge de les entretenir et de payer à la famille royale une rente perpétuelle pour les principaux de ces biens.
Le projet de loi portait — et c'est ici qu'apparaît la préoccupation qui donnera bientôt lieu à la Fondation de la Couronne du Congo — que la donation serait valable, par dérogation au droit commun, même si elle excédait la quotité disponible.
Celte mesure d'exception fut combattue avec énergie parles hommes les plus considérables, les juristes les plus émiueuts des deux Chambres.
M. Renkin, le futur ministredes Colonies, annonça quesi la disposition linale élail mainleniie, il ne jjoiirraitvoter le projet de loi. M. Beernaert déclara: « Je ne connais rien deplusredou tJfble que le principe nouveau (|uil s'agit d'établir et qui scratl sKsri'jitihlf ili' toiilr^ Ira iipjilirdlloii^ » .M. Ivlniond Picard, à son toiii'. ditau Scnal : « l'ne l(»i comme <M'lle-ci n'engage j)as seulemciil le |»ics<'iil, rllr jirr/Ktrc l'urruir: elle; établit un |>rérédent redoutable: elle crée des dangers; elhî |»eul faire naître (b.'s espéran(•e•^ fàcbr-uscs ; elle nous met sous l'empire d'une léginlalion ineDuniie en r>('lgi(|iie. » M. Delantsheere, (Milin, rappela (|ue, vingt-cin(| ans aiiparavanl. il s'étaitopposô déjà à l