‹ La Belgique et le Vatican (volume 2)Chapitre 10 sur 16 · AVAIENT ÉTÉ SUIVIS · texte numérisé non relu

AVAIENT ÉTÉ SUIVIS

Au surplus, les Evêques ont agi dans la plénitude de leur droit strict, sous leur propre responsabilité.

Mais les mesures qu'ils ont adoptées, contrairement aux conseils, AUX avis, aux instructions du souverain pontife sont telles, que Sa Sainteté, qui ne peut ni blâmer, ni désapprouver les principes sur lesquels ils se basent, se croit pourtant obligée d'engager l*Episcopat belge à n'appliquer qu'avec une extrême réserve les instructions contenues dans la lettre collective du 1*' septembre : ce qui montre à quel point le Pape les trouve inopportunes et excessives.

Messieurs, je le repète, cette dépêche du 8 octobre, c'est la lumière, c'est le fait évident, c*est le résultat éclatant de cette correspondance diplomatique dont l'Europe entière a attentivement suivi toutes les phases.

C'est la pensée du Pape Léon XIII divulguée de la fiicon la plus nette et la plus précise.

C'est la preuve indéniable du caractèi*e excessif et inopportun d'une agitation religieuse dans notre pays qui osait arborer sur son drapeau, à côté de son obéissance hiérarchique et spirituelle, cette fallacieuse prétention de n'agir et de ne parler qu'au nom de Rome, d'être l'interprète unique, exacte, fidèle de la pensée de la Papauté, d'exécuter ses ordres, de suivre ses conseils.

Il faudra en rabattre.

Il ftudra dire, répéter bien haut et partout» le texte de cette dépêche du 5 octobre 1879 à la main, qu'il est tempe d'en finir avec cette erreur systématique, volontairement propagée et trop longtemps accréditée dans le pays, à savoir que Rome et TEpiscopat ne font qu'un dans l'interprétation de notre situation politique.

11 &udra affirmer et prouver, cette dépêche à la main, que la lumière est faite; que le Pape a parlé; que les Evéques ne parletit pas comme lui.

Que le Pape a condamné ces agissements funestes, ces vio-* lences, ce langage de guerre, ce déchaînement général qui a envahi la plus grande ville comme le plus petit village.

Que lç Pape a condamné les Evéques, non pas pour la doctrine, mais parce qu'ils tiraient de principes justes des conséquences inopportunes et excessives.

Ah ! niez-le donc encore ce résultat ! Niez ce bit évident et unique dans l'histoire de la papauté. Autant vaudrait nier la lumière.

Gomment? Une sorte de guerre religieuse se déchaîne sur un pays. L'Episcopat tout entier conduit l'agitation.

Rien n'est épargné pour enflammer de zèle nos excellentes populations, pour leur imposer cette croyance funeste que Rome approuve, dirige, encourage cette croisade furibonde.

Des mois se passent pourtant et Rome ne parle pas.

N'importe, on s'en va partout propager la même erreur, la même violence, annoncer l'excommunication qui ne vient pas, prédire l'approbation du chef de la catholicité.

Mais Rome parle enfin.

Elle parle et qu'entend-on ?

Elle trouve excessives et inopportunes les instructions contenues dans la lettre collective des Evéques.

Rome reconnaît et proclame la nécessité d'une action du

Saittl-Siëge ayant pour but de ôalm deaseiitiments de HosteATioN.

Voilà la condafliaa(ioi> de cette campagae. :

Voilà dottO'Ja condamnation mainifeate de ceux qui fjont menée:'

Ce résultat e3t immense. Voilà le foit évident dont le pays tout entier a été frappé.

MessienrsV faiUerminë lés citatiotià q[ue je me proposais ^ie faire des dépêches les plus significatives de cet échaoge-de vues^ Je désire en tirer Quelques conclusions : ' J*estime que le nouveau langage inauguré par liéon XIII dans ses rapports avec la société civile moderne est utile à: oOntialtre et précieux à enregistrer. . • «

J^estime que les traditions du passé et le souvenir de ce quoa était habitué d'entendre à Rome ne laissaient guère d'espoir d'obtenir un résultat semblable.

Tous ceux qui sont désireux de mettre leurs convictions religieuses d'accord avec leurs devoirs de citoyens et de coneUîer la pratique de nos libres institutions avec l'idée juste du respect qui est dû aux croyances de chacun doivent^ selon moi, nceuetllir la publication de ces pièces diplomatiques avec une grande aatisiactiofa.

Je crois que c'est un fiait important que d'entendre traiter d'or-* thodoxe, par le Pape actuel, cette même Constitution belge dont son prédécesseur ne paillait pas précisément de même.

Je crois que c'est chose nooTelle que de voir le Pape Léon XIH, dès son avènement, au milieu des difficultés sans nombre^ sou^ levées dans tant d'autres pays par la lutte incessante des soeiëtés religieuses et civiles à la recherche de leur indépendance réciproque, rappeler aux catholiques belges et aux délégués de leur presse, le respect dû à notre pacte fondamental et à nos institutions, sôit à leurs Evêquesi par le nonce à Bruxelles, soil enfin,

en affrontant tout le retentissement et la publicité des débats publics, dont je félicite l'honorable chef du cabinet d'avoir proclamé l'urgente et impérieuse nécessité.

Certes, le passé, la tradition, les objurgations d'une fraction du parti clérical qui n'admet, dans sa lutte avec nos libertés modernes, ni trêve, ni merci, pouvaient conseiller tout autrement le Pape actuel.

Cette fraction du parti clérical, qui s'intitule la meilleure, qui écrit, agit, prêche et combat en obéissant à je ne sais quel aveuglement fatal, espérait autre chose.

Ne porte-t-elle pas dans ses banquets le toast papal avant le toast royal? rTinspire-t-elle pas à certaine presse ces articles odieux où la royauté n'est même plus respectée dans ses souvenirs les plus chers, les plus intimes, les plus sacrés ?

Ces articles, dont l'un d'eux, il est bon de le rappeler, osait sommer la prérogative royale de surseoir à la signature de la loi dite de malheur, sous peine de voir se dresser devant elle, dans l'exercice de son droit constitutionnel, l'ombre vengeresse de ses augustes parents !

Messieurs, je désire apporter à cette tribune la preuve de ce que j'avance et je demande à la Chambre la permission de lui citer textuellement l'article du journal t Avenir ftel^^, journal catholique, imprimé à Gharleroi. — Ce numéro porte la date du 12 juillet 1879 et est intitulé : « La loi de guerre ».

(c C'est le cœur rempli d'amertume et de tristesse, dit l'article en question, que nous avons annoncé, hier, la sinistre nouvelle: L'œuvre de mort est consommée !

« Au bas de la loi Van Humbeeck, Léopold II a apposé sa signature. Il s'est fait le complice des sept francs-maçons qui ont juré l'extermination de la foi religieuse dans notre patrie.

<c Rien n'a pu Téclairer ni le fléchir. C'est en vain que la voix

de nos Evêques s'est fait entendre ! C'est en vain que d'un bout u. 5

à Faulre de U Belgique d'ardentes supplications sont parvenues au pied du trône.

« Les rois n*ont donc pas d'entrailles, pour que ce long cri d*angoisse, poussé par cinq millions de voix chrétiennes, n'ait pas été entendu !

« Nous ne savons quelle étrange illusion nous restait, qui nous faisait espérer encore. Il nous paraissait impossible que le fils de Louise-Marie, la bien-aimée, fût à ce point oublieux de sa mère.

« On dit que la main de Gromwell tremblait quand il signa Tarrét de mort du Roi Charles 1"*.

« Sire! votre main n'a-^elle pas tremblé quand vous avex signé Tarret de mort de votre peuple ?

ce Sire ! il a plu à Dieu de vous mettre au sommet des grandeurs humaines. Mais parce que vous êtes le plus élevé entre les hommes, vous êtes aussi le plus près de Téternelle justice.

a Sire ! avez-vous pu croire un instant que la fiction constitutionnelle, qui vous déclare irresponsable, vous servirait d'excuse devant Dieu ?

« Sire I pendant la nuit qui a suivi la perpétration de cet acte, qui sera la tâche de votre règne, l'ombre de votre auguste père ne vous a-t-elle pas apparu ? Ne l'avez-vous pas entendu vous dire : Mon en&nt, c est avec bonheur que j'avais signé la loi de 1842?

« Sire l vous avez donc consenti à vous £sdre l'exécuteur des basses-œuvres maçonniques. Vous avez fait alliance avec vos implacables ennemis, avec ceux qui dans tous les temps et dans tous les pays ont préparé la chute des trônes.

a Sire ! vous avez divisé vos sujets en Guelfes et en Gibelins, en opprimés et en oppresseurs.

« Sire ! c'est ainsi qu'une dynastie perd l'affection qu'un peuple lui avait vouée I »

Voilà, Messieurs, les doctrines détestables et funestes qui trouvent encore des adeptes, une presse pour les servir, des fonds pour subsister, et des interprètes aveugles, dupes ou complices, pour porter jusqu'à Rome les aspirations belliqueuses, les récriminations, les rapports mensongers sur la situation morale de notre cher pays.

Voilà, Messieurs, les conseils qui pouvaient prévaloir, les influences qui pouvaient dominer à Rome.

Qu'on lise après cela les dépêches de la cour de Rome et qu'on juge si Ton a obtenu quelque chose.

Sachons, gré, Messieurs, au successeur du Pape Pie IX d'inau* gurer une ère nouvelle et puisons, dans cette initiative heureuse, une grande confiance pour envisager l'avenir.

Enfin, nous apprenons que la Papauté n'est plus l'ennemie irréconciliable des libertés modernes, et cette nouvelle politique de la cour de Rome sera notre meilleure réponse aux doctrines de notre Episcopat.

Ces négociations sont, en effet, la première révélation d'une Papauté vraiment politique succédant à la Papauté ardente et belliqueuse des derniers temps.

Mais, me répondra-t-on, les conseils de modération ont-ils été suivis ?

La lutte a-t-elle cessé ?

Les violences de l'Episcopat sont-elles éteintes?

Ah ! Messieurs, je le reconnais, il n'en est pas ainsi.

Mais il ne faut pas subordonner au résultat incomplet de la première heure l'évidence du service immense rendu par la publi* cation de cette correspondance aux consciences catholiques timorées, à ces populations vraiment chrétiennes de nos campagnes qui ont su garder leur foi religieuse et leur indépendance civile, malgré les menaces d'excommunication, malgré les violences de la chaire, malgré l'anathème lancé par l^Episcopat contre qui-

conque refuse de se soumettre à des ^injonctions qui, sous le couvert de la foi et du dogme, veulent attenter au bien le plus précieux de Thomme, à la liberté de sa conscience et au droit du père de famille !

Allez dans les campagnes et jugez si je dis vrai.

Partout vous entendrez la même réponse.

On attendait la publication des pièces de l'échange de vues avec une anxiété croissante.

On annonçait d'une part que le Pape approuvait les Evéques dans tous leurs actes politiques ; — de l'autre , ou ne pouvait y croire.

On disputait aux enfants leurs places habituelles dans les églises.

On voulait peser sur la conscience du père et de la mère.

On voulait par tous moyens empêcher la fréquentation des écoles communales qui avaient la confiance publique.

On refusait la charité, le travail, le respect, l'estime, les sacrements même à quiconque était suspect d'obéir à la loi scolaire.

On devait subir toutes ces violences.

On devait entendre , dans l'intérieur des églises , les prédications les plus ardentes, les personnalités les plus blessantes.

Le clergé usait d'une situation privilégiée pour déverser l'injore sur des citoyens, libres pourtant de leur choix et de leurs préférences dans l'enseignement de leurs enfants.

Mais la conscience indignée de ces populations restait inébranlable, et ne capitulait pas devant la menace continuelle de la chaire ainsi transformée; et lorsque Rome a parlé, on a su enfin ce que valait cette interprétation d'une inexactitude flagrante de la volonté et des désirs du chef de la catholicité.

Messieurs, je crois pouvoir l'affirmer, pour ces populations des campagnes, au milieu desquelles je vis, le langage élevé, les vues

courtoises, sincères, chrétiennes et patriotique^ échangées dans cette correspondance diplomatique ont été un feit heureux, un bit capital.

Cet échange de vues apporte aux populations dont je parle, à cette grande légion libérale dont l'immense majorité est composée de catholiques-libéraux et de libéraux-religieux un enseignement, une consolation et une espérance.

Renseignement est celui-ci : Gardez vos convictions. Aimez vos libertés, le pape a parlé. Entre le Pape et les Evéques, n'hésitez plus.

La eonsolaiion est celle-ci : Mères de familles, soyez tranquilles. On ne peut plus refuser la première communion à vos en&nts.

Vespéranee, c'est que puisque l'Eglise n'existe que par son unité, il &ut que quelqu'un cède.

Que les Evéques deviendront modérés.

Que le Pape ne succombera pas contre eux.

Messieurs, entre ce désaveu tombant du haut de la chaire pontificale sur des menées antinationales d'un clergé égaré par la passion politique, l'esprit public fiiit un rapprochement significatif avec ces paroles si sages , si opportunes, car elles ont retenti dans le cœur de tous, du chef de notre dynastie qui émettait il y a quelques mois, à Tournai, ce vœu patriotique que je vous demande la permission de me laisser relire.

« Puissent, disait le Roi, pour cette date mémorable de 1880, les divisions qui partagent le pays être atténuées!

a Retrempons-nous dans cet esprit viril et sage qui a fondé la nationalité belge, par les rapprochements des partis.

« Faisons tous, je vous en conjure, des efforts de générosité, de modération, de prévoyance.

oc Cest l'intérêt, c'est Tavenir, de notre chère et noble Belgique, qui le demande à tous, par la bouche de son Roi. »

Messieurs, après de pareils conseils, après de pareilles paroles, la modération ne peut plus être montrée comme impraticable.

Les catholiques paisibles en arriveront à se demander si le Pape n*est pas un meilleur juge en matière de doctrines que leurs Evéques eux-mêmes.

Les libéraux paisibles commenceront à voir s'il est nécessaire de se quereller avec l*Eglise parce que l'Eglise tolère parfois que le bon sens de son chef soit dépassé par la violence de ses chefs inférieurs.

Que si le philosophe juge qu'entre l'Episcopat de Léon XIII et celui que lui avait légué Pie IX la différence est insignifiante, l'homme d'Ëtat, le bon sens public, nos populations fidèles à leurs convictions comme à leur foi politique la jugeront digne de toute leur attention, et la conclusion évidente, indéniable de ces négociations, c'est que l'Eglise, si elle n'a pas changé de doctrines, a tout au moins changé de politique.

Ce qui est capital.

C'est, enfin, qu'il y a contradiction absolue entre le Pape Léon XIII et les Papes précédents, Grégoire XVI et Pie IX, en ce qui concerne le jugement porté sur la Constitution belge, les libertés et les principes qu'elle consacre et les devoirs des catholiques et du clergé belge à l'égard de cette Constitution.

Qui sait. Messieurs, ce qui dans l'avenir pourrait rendre utile un nouveau recours au Pape?

Qui oserait prétendre que le maintien de notre Légation auprès du Vatican n'est pas une garantie de plus contre de nouvelles interprétations fausses de la volonté et des désirs du Pape?

Qui oserait affirmer que l'esprit qui a inspiré ces dépêches pontificales, l'initiative qui a permis de divulguer la pensée du chef de la catholicité, ne finiront pas par triompher des tendances déplorables de la partie du clergé qui abandonne le terrain strictement chrétien, certainement populaire, respecté et respectable

partout, de la tolérance, de la charité et de la modération pour se jeter dans la lutte politique où elle rencontre tous les excès de la passion humaine, bientôt le discrédit et enfin la diminution notable et certaine de son prestige.

Si cet abus f&cheux que £ait la polémique religieuse de ces deux mots, si bien &its pourtant pour se compléter l'un Fautre, la religion et le clergé, ne finit pas par cesser, il est permis toutefois de regarder l'avenir sans crainte, car les erreurs du clergé n'arriveront pas à éteindre le sentiment religieux du pays que cette correspondance vient encore de raviver, en lui divulguant la pensée du Pape, et nos populations resteront ce qu'elles ont toujours été et telles que nous les connaissons, inébranlables dans leurs convictions religieuses, attachées à notre dynastie, fidèles à nos institutions libres, et c'est cette triple force dont la manifestation imposante remplira d'allégresse lorsque nous nous trouverons pour fêter tous ensemble le cinquantième anniversaire de notre indépendance nationale.

J'ai dit.

M. Tbonissen. — Messieurs, je viens à mon tour vous entretenir de la correspondance échangée entre le Saint-Siège et le Gouvernement belge.

En considérant cette correspondance dans son ensemble, on s'aperçoit, à Finstant même, qu'elle peut être envisagée à deux points de vue différents : au point de vue de la politique intérieure en ^néral et au point de vue de la question de l'enseignement primaire en particulier.

Je ne m'occuperai que de la question politique, en laissant k mes honorables collègues le soin d'apprécier, au besoin, la partie de la correspondance qui concerne plus particulièrement l'enseignement primaire.

En procédant de la sorte, je serai amené, Messieurs, bien malgré moi, à parler de moi-même, à rappeler le langage que

j'ai plus d*une fois tenu dans cette Chambre. Ce n*est pas, croyez-le bien, par un sentiment de vanité, d*amour-propre puéril, que je mêlerai mon humble personne à ce grave débat. J*j suis, en quelque sorte, moralement obligé. En parlant de ce que j*ai dît de la Constitution belge, en rappelant les efforts que j'ai Êiits pour combattre une polémique que j'envisageais comme déplorable et funeste, je parlerai, en réalité, au nom de milliers de catholiques belges, qui ont pensé, parlé, agi et, permettez-moi d'ajouter, qui ont souffert comme moi.

J'espère que la Chambre voudra bien le comprendre et me rendra justice.

On connaît le caractère de la polémique à laquelle je viens de &ire allusion. Je ne rappellerai qu'un seul de ses caractères» qu'une seule de ses tendances; mais, ici encore, je désire qu*on ne se méprenne pas sur mes intentions.

Tous les Belges ont le droit de discuter loyalement les avantages et les inconvénients de nos institutions nationales. Le légts» lateur constituant n'a pas revendiqué pour lui le privilège de l'infaillibilité, ni pour son œuvre le privilège plus rare encore de l'éternité. La Constitution prévoit elle-même l'éventualité de sa revision, et dès lors, s'occuper de cette éventualité, en vue d'améliorations devenues nécessaires, ce n'est pas sortir des voies constitutionnelles.

Des publicistes appartenant à toutes les opinions ont plus ou moins prudemment, plus ou moins raisonnablement, touché à cette question, et personne ne saurait les accuser d'avoir, par ce seul &it, abusé du droit ou méconnu les devoirs d'un citoyen honnête et dévoué.

Mais ce n'est pas ainsi que le débat s'est présenté. On a vu surgir, dans les rangs des catholiques, toute une phalange de publicistes qui prétendaient qu'il existe une incompatibilité radicale entre la Constitution belge et le catholicisme, entre la

religion du pays et son organisation politique. On ne se plaçait pas, il est vrai, dans une position révolutionnaire, puisqu'on déclarait qu'on attendait les réformes futures du libre assentiment de la nation ; mais, en attendant, on alarmait le pays, on troublait les consciences, on divisait les esprits, on revendiquait pour soi le monopole de toutes les libertés, on attaquait sans pitié les hommes prudents et désintéressés, qui soutenaient qu'il n'y avait rien, absolument rien d'incompatible entre leur conscience de catholiques et leurs devoirs de citoyens, entre leur foi religieuse et leurs aspirations de Belges profondément dévoués au pays et à ses libres institutions. On flétrissait notre organisation politique tout entière comme un dangereux produit des passions révolutionnaires du monde moderne. L'attachement à l'œuvre du Congrès de 1830 était devenu, pour certains publicistes exaltés, l'équivalent d'une apostasie formelle.

Mais tandis qu'une partie de la presse catholique prenait cette attitude, la presse libérale se prévalait de ses attaques pour dépeindre les catholiques en masse comme des révolutionnaires ameutés contre les institutions de leur pays, comme des ennemis acharnés de toutes les libertés publiques, comme de mauvais citoyens rêvant la résurrection de tous les privilèges ecclésiastiques des siècles passés, et l'honorable Ministre de l'Intérieur, en arrivant au pouvoir, s'imagina de bonne foi qu'il était le commandant en chef d'une armée de défense nationale, allant en guerre pour sauver la civilisation moderne.

Je vais prouver. Messieurs, que désormais ces accusations contradictoires ne pourront plus se reproduire. Ce funeste malentendu doit disparaître, grâce aux déclarations claires, positives, formelles, &ites par le Souverain Pontife et par ses ministres, dans le cours des négociations dont l'honorable Chef du cabinet nous a communiqué le résultat.

C'est ici. Messieurs, que je vous demande la permission de

rappeler quelques-uns de mes discours et de mes actes. En lisant la correspondance qui nous a été distribuée, j*ai éprouvé, je Tavoue, une satisfaction profonde. Jai eu le rare bonheur de voir approuver par le Chef vénéré de l'Eglise mon attitude, mes discours et, vous serez étonnés de rapprendre, jusqu'à des phrases que j'ai prononcées dans cette enceinte.

Je ne prétends pas, remarquez-le bien, que le Saint-Père ait le moins du monde songé à moi. Ce serait une prétention extravagante, insensée. Je prétends seulement que le langage que j'ai tenu est conforme au langage que tient le Souverain Pontife Léon XIII, et que l'attitude que j'ai prise est précisément celle qu'il assigne aux catholiques belges qui veulent se conformer k ses conseils.

Je serai très concis; je n'ai pas l'habitude d'abuser des instants de la Chambre.

Le 49 février 1873, répondant k une interpellation de l'honorable M. Rogier, je disais :

« Si la Constitution était menacée, je la défendrais comme lionnête homme, parce qu'elle est l'expression d'un pacte loyalement conclu sous la domination étrangère et qui doit être loyalement exécuté et maintenu après l'afiranchissement du pays. » Le Saint-Père tient absolument le même langage. Le 4 juillet 1878, il disait à M. le baron d'Anethan : « Votre Constitution est un contrat, un pacte loyalement consenti par tous; tous sont donc obligés à le maintenir et à le défendre. » (Dépêche n"" 3.)

Je disais : « La Constitution belge est un pacte loyalement

conclu et qui doit être loyalement exécuté. » Le Saint -Père

dit, de son côté : « Votre Constitution est un pacte loyalement

conclu , et tous sont obligés de le maintenir et de le défendre. »

Dans la même séance du 19 février 1873, j'avais dit encore :

« J'accepte la Constitution et j'y adhère, parce que je vois en

elle le seul pacte social qui convienne à la situation, aux besoins, aux intérêts et aux aspirations légitimes des Belges. JTadhëre encore k la Constitution et je lui suis sincèrement dévoué, parce que, au milieu d'orages et de bouleversements sans exemple dans l'histoire, elle a donné à la Belgique quarante-trois années de paix, de progrès, de bonheur et de véritable liberté. »

Le 43 septembre 4878, le Pape disait à M. Reusens :

« La Constitution belge est un pacte; il faut qu'il soit loyalement observé, et puisqu'il a donné aux Belges un demi-siècle de paix, je ne vois pas de raisons pour y apporter des changements, ni même pour les désirer. » (Dépêche n* 6.)

Le 28 avril 4879, exprimant la même pensée sous une autre forme, il disait encore au Chargé d'affaires de Belgique :

« Je n'ai cessé de répéter que vos institutions sont appropriées au caractère de la nation. J*ai été à même d'étudier la mise k exécution de votre Constitution, et j'ai reconnu qu'elle sauvegarde les droits des catholiques. Ce serait aller à rencontre des vues du Saint-Siège, que d'attaquer ou de biftmer votre pacte fondamental. Les catholiques doivent y être soumis sans arrièrepensée. » (Dépêche n® 32.)

Vous l'entendez, Messieurs, le Souverain Pontife, le chef vénéré de l'Eglise dit, comme moi, que la Constitution belge est un pacte approprié aux besoins de la Belgique, qu'elle nous a procuré un demi-siècle de paix, qu'elle sauvegarde les droits des catholiques, et que rien, absolument rien ne légitime les attaques dont elle est l'objet. Nous, catholiques, ne devons pas même désirer qu'elle soit changée!

Cinq années après mon discours de 4873, le 49 novembre 4878', je signalais, à cette place, la conduite imprudente de ceux qui, en attaquant la Constitution belge, attaquaient, sans le savoir, un régime accordant à l'Eglise des droits et des libertés qu'elle ne possède dans aucune autre partie du monde.

Je soutenais que les catholiques, au lieu de répudier, de combattre cette Constitution, avaient le plus grand intérêt à le défendre.

Eh bien, ici encore, j*ai le bonheur de trouver, dans la bouche du Souverain Pontife, la justification de l'opinion que j'ai eu l'honneur d'émettre à la tribune.

Voici des paroles textuellement prononcées par le Pape et qui se trouvent rapportées dans plusieurs dépêches de notre représentant près le Vatican. Remarquez bien que c'est Léon XIII qui parle:

a Les catholiques doivent respecter les lois de leur pays, et ils le doivent surtout lorsque ces lois, comme la loi fondamentale chez vous, sont favorables à l'Eglise. Le Pape et les catholiques ont en Belgique des droits importants. Je nomme directement vos Evéques et je gouverne l'Eglise belge sans entraves. Ce sont là des avantages considérables que je n'ai pas dans les pays concordataires ni dans bien d'autres. (Dépêche n* 3.) Les œuvres des hommes ne sont pas parfaites. Le mal se trouve à côté du bien, l'erreur à côté de la vérité. Il en est ainsi de la Constitution belge, elle consacre quelques principes que je ne saurais approuver comme Pape, mais la situation du catholicisme en Belgique, après une expérience d'un demi-siècle, démontre que, dans l'état actuel de la société moderne, le système de liberté établi dans ce pays est le plus favorable à l'Eglise.

<c Les catholiques belges doivent donc non seulement s'abstenir d'attaquer cette Constitution, mais la défendre. » (Dépêche n* 26.)

C'est une nouvelle et éclatante justification des catholiques belges qui n'ont pas cessé de défendre la Constitution nationale.

II y a un instant, en lisant les mots : la Constitution belge consacre quelques principes que je ne saurais approuver comme Pape, j'ai remarqué un mouvement chez quelques membres de la gauche.

Rien n'est plus naturel, plus simple, plus juste, que cette observation du Saint-Père.

La Constitution proclame la liberté de conscience et de culte. Elle vous donne le droit de pratiquer le culte qui vous convient ou même de n'en pratiquer aucun. La religion catholique enseigne, au contraire, qu'il n'y a qu'un seul Dieu, une seule vérité, et que, par conséquent, il ne peut y avoir qu'un seul culte conforme à cette vérité et agréable à Dieu, culte que tous doivent embrasser et pratiquer.

Le Pape ne peut donc pas, comme Pape et au point de vue religieux, accepter cette règle constitutionnelle.

La Constitution vous donne le droit de publier un livre immoral ou impie; tandis que, suivant la loi religieuse, la publication d'un livre immoral ou impie est un crime.

Comment donc voulez-vous que le Pape, en tant que Pape, et au point de vue religieux, approuve la liberté de la presse ?

Mais de ce que les catholiques, aussi bien que le Pape, ne peuvent accepter, au point de vue religieux et théorique, la liberté des cultes et la liberté de la presse, il ne s'ensuit pas qu'ils ne puissent, au point de vue politique et pratique, accepter, aimer et défendre sans arrière-pensée une Constitution qui place tous les cultes et toutes les doctrines sur la même ligne. 11 n'en résulte, en aucune manière, que nous devions être de mauvais citoyens, des conspirateurs, des révolutionnaires, partout où n'existe pas un Etat idéal qui ne s'est pas encore montré sur la terre et qui, suivant toutes les probabilités, ne s'y montrera jamais.

Je continue l'analyse de la correspondance diplomatique; les citations que je vais fiiire seront les dernières.

Bien des fois, vous le savez. Messieurs, j'ai hautement blâmé ceux qui attaquent la Constitution belge. J'ai dit que leurs attaques étaient dangereuses, funestes à l'Eglise et à la patrie. J*ai recommandé le respect de nos institutions politiques, j'ai réclamé le respect, le dévouement pour l'œuvre large et généreuse du Congrès national.

Eh bien, ici encore, le Pape donne raison, pleinement raison aux catholiques constitutionnels.

Au mois de juillet 1878, le Cardinal Franchi, Secrétaire d*Etat de Sa Sainteté, disait à notre Chargé d'affaires que les attaques dirigées contre nos institutions par certains écrivains catholiques ne recevraient jamais de sa part le moindre encouragement direct ni indirect. Au mois d*août de la même année, le Cardinal Nina, successeur du Cardinal Franchi, déclarait à M. Reusens qu'il avait entretenu le Pape à ce sujet et que Sa Sainteté l'avait autorisé, de la manière la plus absolue, à donner l'assurance que les attaques contre les institutions nationales ne recevraient au Yati-can, ni appui, ni encouragement, et que le Cardinal Franchi, en parlant, comme il l'avait fait, avait exprimé l'opinion du Pape luimême. Au mois de janvier 1879, le Cardinal Mina informe notre représentant que, d'après le commandement du Pape, il a envoyé au Nonce l'ordre de faire savoir aux Evéques et aux catholiques belges que le Saint-Père ne peut aucunement approuver que l'on attaque la Constitution belge. (Dépêches, n""" 4, 5, 18.)

Ces preuves sont plus que suffisantes. L'attitude que les catholi* ques constitutionnels ont gardée dans cette enceinte, et en dehors de cette enceinte, a reçu l'approbation du Pape, tandis que la conduite des adversaires de nos institutions a été l'objet d'un blâme formel.

C'est là , Messieurs, il ne faut pas se le dissimuler, c'est là un résultat considérable, un résultat qui sera bignalé par l'histoire et qui, dans un avenir plus ou moins éloigné, exercera une influence heureuse sur les destinées du pays.

En Belgique, les conservateurs royalistes, divisés en deux camps hostiles, se font une guerre acharnée. Leur réconciliation sera bien difficile» elle rencontrera bien des obstacles de toute nature; mais elle n'est pas absolument impossible, elle peut 8*opérér en &ce de dangers venant de l'intérieur ou de l'extérieur.

G'e&t pour cela que» même au milieu de nos luttes aitleates, les bous citoyens» malgré toutes les apparences contraires» aiment à espérer qu*un jour viendra où tous les éléments modérés des Chambres et du corps électoral se grouperont sous un seul drapeau, le drapeau de la conservation et de l'ordre, qui sera en même temps le drapeau du progrès sage et de la véritable liberté.

Or, si les prétentions hautaines et intolérantes, que j*ai tant de fois répudiées, étaient réellement l'expression de la véritable doctrine catholique; si cette politique, pleine de menaces pour les dissidents, était commandée par les exigences impérieuses de la foi catholique, toute réconcilialion des bons citoyens, sur le terrain de la politique, devenait à jamais impossible. La discorde, le trouble, le désordre, l'outrage dans les paroles, la passion dans les actes, la guerre civile peut-ôtre, étaient le résultat inévitable de nos luttes intestines.

Les libéraux n'auraient jamais cessé de revendiquer et de défendre, par les moyens les plus énergiques, les libertés modernes, conquises au prix de tant d'efforts et de sacrifices, et les catholiques, de leur côté, avec l'indomptable ardeur qu'inspirent les croyances religieuses, n'auraient jamais cessé de battre en brèche, avec la môme persévérance et la même énergie, les garanties constitutionnelles des dissidents.

La paix et la concorde étaient à jamais bannies du sol belge, et notre belle devise nationale, si chère à nos ancêtres, devenait une maxime hypocrite, un odieux mensonge. Nous étions condamnés à une lutte sans repos et sans trêve, jusqu'au jour où l'étranger, sous prétexte de prendre en mains la défense de l'un des deux partis, aurait profité de l'occasion pour reproduire, sous une autre forme, l'apologue de l'huître et des plaideurs.

Désormais, la polémique, si elle veut être loyale, devra prendre d'autres allures k la tribune et dans la presse. L'un des ferments

— soles plus dangereux de nos luttes intestines va disparaître, et c*est à ce point de vue surtout que je me félicite de l'issue des négociations.

L'honorable Ministre des Affaires étrangères ne semble pas tout à £iit aussi rassuré que moi. Dans l'un de ses derniers discours il nous a dit :

« La parole est rendue à ceux des catholiques qui veulent défendre nos institutions, qui veulent défendre les libertés publiques. C'est beaucoup sans doute; les déclarations qui ont élé faites à ce sujet ont l'importance d'un événement. Et vous croyez qu'à cause de cela tout est dit, que tout est terminé, que le parti qui existait, qui vous a si ardemment et si impitoyablement poursuivis, que ce parti est anéanti, que tout au moins il a désarmé ! Nous vous déclarons, au contraire, qu'il reste armé pour la lutte et qu'il continuera à combattre. »

Sans doute, tout n'est pas dit. Les partis ne désarment pas aussi vite ni aussi facilement; mais, quant à leur durée, l'histoire nous apprend qu'il y a une importante distinction à fiiire. Les partis qui représentent des intérêts importants, qui s'appuient sur des principes solides, résistent à toutes les défaites et se relèvent après toutes les batailles; ils se perpétuent, et leurs luttes, aussi bien que leurs passions, deviennent presque toujours héréditaires.

Mais il n*en est pas de même quand les partis ont perdu leur raison d'être, et c'est précisément le cas qui nous occupe. Comment pourrait-on perpétuer, au nom et dans l'intérêt de l'Eglise, une politique que le chef de l'Eglise déclare mauvaise et dangereuse? Aux catholiques qui, à l'avenir, attaqueront le pacte fondamental du pays, on opposera le langage calme et digne, clair et formel de Léon XIIL Aux libéraux qui voudront continuer à se servir de l'arme qu'on leur a si imprudemment fournie, les catholiques constitutionnels opposeront l'échange de vues entre

le Vatican et le Gouvernement belge, ^honorable Ministre de l'Intérieur peut dès à présent déposer son panache et rengainer son grand sabre de défense nationale.

M. Rolin-Jaequemyns, MinUtre de tlntérieur. — Tout ce ce que vous venez de dire prouve quelle était la nécessité de cette défense nationale. (Interruption).

M. Thonlssen. — Je n'ai pas contesté votre bonne foi, mais je crois pouvoir dire que depuis l'échange des dépêches qui nous occupent, la lutte n'est plus la même et que vous ne devez plus nourrir les mômes craintes.

M. Rolin-Jaequemyns, Ministre de tlntérieur. — C'est précisément l'avantage que nous avons obtenu par la correspondance.

M. Thonlssen. — Je le constate avec la plus vive satis&ction. Depuis une demi-heure, je ne fiiis que le dire.

M. Rolin-Jaequemyns, Ministre de tlntérieur. — Nous sommes tous satisfaits, alors !

M. le président. — Veuillez cesser ces interruptions, Messieurs.

M. Thonlssen. — Quoi qu'il en soit, j'applaudis pour ma part au résultat des négociations. Malgré quelques rudesses de langage, j'en ai constamment admiré la forme, mais je n'en ai pas toujours approuvé le fond.

Il est notamment une allégation de l'honorable Ministre des Affaires étrangères, que je crois devoir relever.

Dans nos débats politiques, l'honorable Ministre des Affaires étrangères a l'habitude de personnifier tout l'enseignement de Louvain dans la personne de M. Périn. L'honorable M. Woeste lui a fait remarquer un jour que cette manière de procéder laissait à désirer. Il a dit à M. le Ministre : Pourquoi rendez-vous tous les professeurs de Louvain solidaires des doctrines et des

livres de M. Périn? Pourquoi ne tenez-vous aucun compte des u. 6

autres professeurs? Je croyais que cette remarque si juste, si nette avait mis un terme à cette manière de procéder.

J'ai donc été très étonné de retrouver la même affirmation dans une dépêche du 12 novembre 1878, adressée à notre Ministre près le Vatican et destinée à être communiquée au Gouvernement pontifical. M. le Ministre y affirme que renseignement de Louvain trouve sa plus haute expression, son expression incontestée dans renseignement de M. Périn.

L'honorable Ministre s'est trompé.

Messieurs, nous sommes, à Louvain, soixante-douze professeurs, et M. Périn est l'un de nous; c'est un professeur distingué, sans doute; mais il ne constitue pas tout le corps académique. En dehors du dogme et de la doctrine de l'Eglise, sur le terrain scientifique et môme dans la sphère des sciences politiques, il règne à Louvain une très grande liberté d'appréciation. (Bruit à gauche.) M. Périn a ses opinions à lui, mais les autres professeurs ne sont pas ses subordonnés. Je vais vous en citer une preuve incontestable. La science que j'enseigne touche, par bien des points, aux principes fondamentaux de notre droit public. Eh bien, j'ai parmi vous, sur les bancs de la gauche, d'anciens élèves. Demandez-leur si, dans mon cours, je n'ai pas toujours saisi toutes les occasions de leur faire apprécier et aimer nos institutions nationales.

M. Paternoster. — C'est vrai.

M. Thonlssen. — Que M. Périn porte la responsabilité de ses opinions, c'est parfaitement bien, et il ne la récuse pas ; mais qu'on cesse d'étendre cette responsabilité à tous les membres du corps académique, qui sont libres, parfaitement libres d'avoir leurs opinions personnelles et qui ne doivent pas être rendus solidaires des doctrines politiques de l'un d'eux.

Vos attaques n'ont pas de raison d'être.

M. Bara, Ministre de la Juutice. — Au point de vue des Evêques, oui.

:. Thonlasan. — Laissez les Evéques hors de cet incident. Vous vous Élites de singulières idées sur Faction des E vaques. Que de fois n'avez-vous pas dit que nous sommes ici les délégués, les comparses des Evéques? Vous avez même dit un jour qu'ils pourraient, s'ils le voulaient, nous balayer de nos sièges du bout de leurs crosses. Et cependant l'honorable Ministre des Affaires étrangères a eu la loyauté de dire, il y a quelques jours encore, que nous sommes tous dévoués à la Constitution, que nous sommes tous restés fidèles à nos devoirs de bons citoyens, que nous sommes tous des catholiques constitutionnels. Voilà donc des Evéques qui, d'après vous, sont hostiles à la Constitution et qui se font représenter par des amis de la Constitution. Ils lui sont hostiles à Louvain et ils lui sont favorables à Bruxelles ! De grâce, ayez donc un peu de souci de la logique !

Au surplus, je ne veux pas m'arrâter aux détails de la négociation, et je ne m'attache, en ce moment, qu'à ses résultats. Tai indiqué l'un de ses résultats, l'anéantissement du prétexte d'une polémique éminemment dangereuse pour le pays et pour l'Eglise, Je vais en signaler un second, auquel j'applaudis de toutes mes forces, le maintien de la Légation belge près le Vatican.

En 1847, sous le prétexte de procurer des garanties au clergé inférieur, en 1850, à propos de la loi sur l'enseignement moyen, un cabinet dont l'honorable M. Frère-Orban foisait partie a négocié avec la cour pontificale. En 1856, l'honorable M. De Decker, à propos de la polémique acerbe de quelques feuilles catholiques, a agi de même. J'ai antérieurement cité ces exemples pour prouver que l'existence d'un ministre belge près le Vatican était loin d'être une superfétation, même sous un ministère libéral. On me répondit alors que les exemples étaient peu probants et ne devaient pas nous préoccuper. Je doute qu'on tienne encore aujourd'hui ce langage.

Le résultat des négociations de 1879 est tellement important,

teUemeni décisif, son iaflueace sur la politique intérieure sera tellement favorable, que tous les hommes politiques qui ne sont pas aveuglés par des préventions seront unanimes à en déduire la nécessité de conserver notre ministre près le Souverain Pontife.

D'ailleurs, Messieurs, pour moi rechange de vues qui £aiit Tobjet de ce discours n*était pas nécessaire pour fournir la preuve de la convenance, de la nécessité de conserver un Chargé d'afii^ires belge près le Vatican.

En Belgique, TEglise et TEtat ne sont pas complètement séparés. La séparation existe dans une très forte proportion, mais elle n'est pas complète. L'Etat ne peut intervenir ni dans les cérémonies religieuses, ni dans l'organisation du culte, ni dans sa disci pline intérieure, ni dans la nomination de ses ministres, ni dans la correspondance de ceux-ci avec leurs supérieurs ; et l'Eglise, de son côté, n'a pas de pouvoirs à exercer dans le domaine réservé à la puissance publique.

Mais il n'en est pas moins vrai que, nonobstant cette indépendance réciproque, de nombreux points de contact continuent d'exister entre l'autorité civile et l'autorité religieuse. Tout le temporel du culte, sans lequel il ne saurait assurer son exercice public, est régi par des lois civiles, dont l'honorable Ministre de la Justice surveille l'exécution. L'honorable M. Bara est un véritable Ministre du temporel du culte, et il nous le fait bien voir, en statuant sur tous les legs et toutes les donations faits en faveur des églises, en annulant, à perte d'haleine, les décisions des conseils de fabrique qu'il suppose, de près ou de loin, favorables à l'enseignement religieux. II est même appelé à approuver le tarif des messes et des services funèbres. Ce n'est pas tout. L'Etat paye les traitements des ecclésiastiques, et les Evéques ne peuvent pas même fonder un vicariat sans l'assentiment de l'honorable M. Bara.

Non, l'Eglise catholique n'est pas pour l'Etat belge une chose

abstraite, dont il n'a pas à se préoccuper. Il reconnaît l'existence de cette Eglise en attribuant la personnification civile aux &briques, en s*occupant des ministres du culte dans une foule de lois spéciales, notamment en matière de milice, de garde civique, d'organisation judiciaire, d'administration communale, d'administration provinciale. N'est-il pas évident que, dans toutes ces matières, des conflits peuvent surgir, et que dans certaines circonstances, le Gouvernement belge, tout en conservant sa pleine souveraineté, sa pleine liberté d'appréciation, pourrait très utilement, dans l'intérêt de la paix et du repos public, recourir à l'intervention modératrice du Souverain Pontife!

Je sais que, dans certaines régions, à Bruxelles surtout, ri règne un dédain superbe de toutes les influences religieuses. La Papauté surtout y est l'objet de railleries incessantes; elle y est envisagée comme une idole vermoulue que le soufile du progrès réduira bientôt en poussière. Que ceux qui tiennent ce langage se détrompent! Il y a près d'un siècle, les républicains français, qui supprimèrent le culte et firent mourir Pie VI en exil, tenaient le même langage. L'un d'eux, après avoir annoncé la mort du Pontife, s*écria orgueilleusement : L'hydre est terrassée, elle n'est plus qu'un cadavre ! On sait de quelle manière l'histoire est venue démentir ces espérances, comme tant d'autres espérances de même nature manifestées de siècle en siècle depuis la fondation de l'Eglise. Malgré la perte du pouvoir temporel, la Papauté est restée et restera, dans le monde moral, la première des puissances modernes.

Un seul mot du Pape alarme ou rassure les consciences de 200 millions d'hommes, répandus dans toutes les parties du monde. Le Gouvernement impérial d'Autriche, le Gouvernement républicain de France, le Gouvernement royal d'Espagne, l'ont par&dtement compris et maintiennent leurs ambassadeurs près le Souverain détrôné. Les Empereurs de Berlin et de Pétersbourg le

comprennent de même, puisqu'ils négocient la reprise des rels* lions diplomatiques avec Léon XIII. Vous le oomprendries vous aussi, si vous saviez tout ce qu'il y a de yivace, de puissant, d'indomptable dans les sentiments de dévouement filial qui éclatent sur tous les points du globe, chaque fois que le Souverain Pontife s'adresse aux fidèles. Et ce serait en ce moment que la petite Belgique, la Belgique catholique, infligerait à la Papauté rhumiliation de la rupture des rapports officiels entre elle et le Saint-Siège 1

Cette douleur ne sera pas infligée au Pape* et les catholiques belges, si nombreux, si dévoués au Saint-Siège n'auront pas à subir cet outrage. La Belgique, que les envoyés du Pape sont venus civiliser et sauver quand l'empire des Césars s'écroulait sous les coups des Barbares, la Belgique, qui sait toujours allier la loi catholique et la liberté, continuera d'avoir son représentaot officiel au Vatican. Ce résultat de la négociation sera tout h la foie un hommage rendu aux sentiments religieux de la grande majorité des Belges, un &it important au point de vue de la politique intérieure, une preuve de sagesse et de modération donnée à l'Europe.

Permettez^moi, Messieurs^ de finir par l'expression d'un sentiment qui n'a pas de rapport direct avec la politique, mais qui n'en peut pas moins trouver sa place dans le débat actueL

A diverses reprises, les dépêches de nos agents diplomatiques parlent des sentiments particuliers d'affection que le Saint-P6re a voués à la Belgique. Le Souverain Pontife aime à rappeler le souvenir de son séjour en Belgique ; il déclare que ce souvenir, quoique déjà lointain, est toujours vivace; il déclare encore qu*il a étudié les mœurs et les besoins des Belges et qu'il apprécie les institutions qu'ils se sont données en 1830.

Représentant de la nation, je crois pouvoir dire que , de son côté, la Belgique catholique n'a pas perdu le souvenir de l'éminedt

ArcheTéqoe Peooi, que Tauguste fondateur de notre dynastie nationale honorait d'une affection particulière; le souvenir du Nonce vénérable* qui appréciait et aimait la Belgique à une époque^où la diplomatie européenne nourrissait encore à notre égard des préjugés aussi enracinés que dangereux. Aux paroles d'affection sorties du Vatican, le cœur de la Belgique catholique a répondu !

M. Mallar. — - L^honorable M. Thonissen vient de célébrer la possibilité d*étre, sous le pontificat de Léon XUl, à la fois sincèrement catholique et constitutionnel. II s'est aussi glorifié de la constance de ses opinions.

Je n'ai pas l'intention de jeter dans ce débat une note discordante au point de vue de la question de la thèse et de l'hypothèse ni de contester la fidélité de l'honorable préopinant à la thèse qu'il a soutenue. Je regrette seulement qu'il naitpas accentué davantage les déclarations de Léon XIII, et sa modération, en faisant ressortir les violences des Evoques belges et la conduite de notre clergé. Je regrette qu'il n'ait pas trouvé, lui patriote, des accents indignés pour flétrir la conduite d'une partie des membres du clergé qui (on peut le dire après le dernier mandement de l'Evéque de Namur) sont les pires ennemis de nos institutions, du gouvernement et même de la royauté. {Très bien! à gauche.)

Dans la discussion de la loi sur l'enseignement primaire j'exprimais l'espoir de voir le clergé se rendre dans nos écoles pour y enseigner la religion. On a dit alors et répété à satiété qu'il n'en serait rien, que nous le savions d'avance, que notre confiance était feinte et cachait une profonde rouerie. On a dénoncé, on dénoncera encore l'hypocrisie^dulparti libéral.

Or, l'application deja loi,Jes faits qui se produisent tous les jours, démontrentjque nulle atteinte n'a été portée à la foi des £amilles. Il a même été^prouvé, chose étrange en apparence, que l^s libéraux maintiennent les emblèmes religieux dans les écoles.

qu'ils favorisent autant qu'ils le peuvent les vœux des parents en faveur de l'éducation chrétienne, tandis que les administrations cléricales s'évertuent à l'empêcher dans les écoles officielles. Gela indique le véritable caractère et le mobile de leur opposition.

Pour eux la religion est peu de chose : que les eniants soient catholiques ou libres-penseurs, c'est chose indifférente, il s'agit d'un intérêt plus pratique, plus immédiat, d'un intérêt politique ; il s'agit de tromper le pays pour reprendre le pouvoir aux prochaines élections ou du moins échapper à un effrondrement complet.

Le clergé n'a compris ni son devoir ni son intérêt réel ; il a jeté le trouble dans les familles, il a inquiété et contristé bien des ftmes pieuses. 11 a conspiré contre la religion elleHnême pour assouvir ses passions, ses rêves de domination dont Léon XIII semble avoir compris le néant. Dans les mandements, dans la chaire, dans la presse, dans le confessionnal, il a sciemment travesti la loi. (Inteniiptions.)

Nous ne l'avons jamais travestie, nous. Il a jeté le mensonge en pâture à l'ignorance, et récemment encore, nous avons vu nattre, à l'occasion du carême, des mandements où Ton méprise sans vergogne les avertissements du Pape, où l'on ose jeter l'injure et la menace au Gouvernement, à la loi et même à la Royauté.

Devant une conduite aussi scandaleuse, l'indignation est le premier sentiment qu'on éprouve.

On est prêt à abolir les privilèges du clergé, à supprimer ses traitements, à rompre toutes relations avec le chef de la catholicité qu'on suppose inerte, fourbe ou impuissant.

Mais après réflexion on reconnaît que ces violences, ces injures, cette exploitation du sentiment religieux, tout cela, rapproché du blftme des Evêques par le Pape, fait la lumière et tourne au profit du libéralisme.

11 est certain que les excommunications fulminées par les

Evéques n'ont pas produit le résultat qu*on en attendait ; quelques-uns se soumettent, beaucoup se démettent.

Les uns, déjà lassés des exigences et du despotisme du clergé, sachant que l'absolution leur sera refusée, s'en passent.

Le plus grand nombre affrontent le confessionnal ; les sacrements refusés, ils se sentent néanmoins en paix avec leur conscience ; ils n'ont rien à se reprocher si on leur inflige à tort une de ces conséquences inopportunes et excessives signalées par le Vatican ; cependant bien des ftmes sincèrement pieuses, mais peu éclairées, sont assaillies de doute et d'incertitudes. Habituées à voir dans le prêtre le représentant de Dieu, à écouter sa parole comme celle de Dieu ; elles souffrent des luttes de leur conscience.

La discorde a pris dans la famille la place de l'union la plus étroite ; des époux sont divisés ; des frères sont ennemis ; des en&nts ont brisé tous liens avec ceux qui les ont élevés.

Rome a trop longtemps encouragé ces menées ultramontaines; cherché la guerre, au lieu de la paix. (Interruptions,)

L'honorable M. Thonissen lui-même ne le contestera pas, lui qui a proclamé tout à l'heure sa libération, son triomphe, grâce à l'échange de vues.

La domination temporelle est sans doute plus douce, plus productive, en de saintes mains que la domination spirituelle. Mais le Pape actuel suit-il cette voie ou rompt-il avec ce passé néfaste ?

Léon XIII semble l'antithèse de son prédécesseur. Il est infiniment plus intelligent {rires à droite), plus habile. {Nouveaux rires.) Sans doute ; il ne faut pas connaître beaucoup l'histoire pour en savoir quelque chose.

Je le répète : il est infiniment plus intelligent, plus habile que son prédécesseur, plus conscient de la situation difficile de l'Eglise en face du monde moderne; il a senti Tisolement de plus

en plus marque auquel la Papauté et condamnée est rindifférenoe des peuples devant cette situation.

Oh I assurément, ce n*est pas un Pape libéral ; il ne professe pas les principes de la Révolution française, mais il ne veut pas essayer de réaliser un idéal impossible, au risque de précipiter l'Eglise dans une immense catastrophe. Sans doute, son Ame recule à la pensée des horreurs de la guerre civile ; il déplore profondément, plus qu*il ne le dit, ces dissensions semées entre les citoyens, cette guerre insensée faità par les partisans du Syllabuê, sous le patronage de l'Episcopat, à la Ck)n8titution, cette manie ridicule de se poser en martyrs, ces menaces puériles de se revêtir d*habits de deuil si le pouvoir législatif vote la loi scolaire. Il désire, il veut, il recherche sincèrement, je le crois, la paix entre l'Eglise et le Gouvernement. Mais son action est limitée; elle est limitée par la doctrine de l'Eglise, par toute son histoire, et le souvenir de son prédécesseur rend sa tâche plus difficile et plus pénible encore. L'ombre de Pie IX semble encore animer toute l'armée sacerdotale. L'impulsion donnée persiste, l'arrêter est une œuvre longue et difficile, et cependant la correspondance diplomatique atteste la résolution de la tenter.

Le premier mérite de l'échange de vues a été d'avoir été provoqué par Rome.

Le Ministère, fidèle à son programme, à son attitude dans i'opposition, au vœu de l'opinion libérale, manifeste, dès son arrivée aux affaires, l'intention de supprimer la Légation belge auprès du Saint-Siège. Le Pape reçoit M. d'Anethan, la veille de son départ. 11 lui parle de son affection pour la Belgique. U déplore les attaques incessantes dont notre Constitution est l'objet. U affirme qu'il s'est déjà exprimé dans ce sens aveo le cardinal Dechamps et d'autres personnes.

Le Gouvernement pouvait-il repousser ces avances ? Pouvait'^il jrefuser de les écouter ? S'il l'avait fait, dans la situation troublée

OÙ 86 trouT&it le pays, s'il avait refusé Tallië qui s'offrait contre un système commençant par affaiblir le respect pour la loi fonda'* mentale pour arriver à substituer un jour, au péril d'une révolu^* tion, le régime théocratique, il aurait manqué d'intelligence politique et trahi son devoir.

Le Pape complète ses appréciations. La C!onstitution, dit-il, est un pacte qui lie les catholiques. Il &ut qu'elle soit loyalement observée. Elle est appropriée au caractère de la nation.

Le Pape n'admet pas qu'on en demande une modification quelconque ni môme qu'on la désire.

11 Ait plus. Il comprend que ses paroles ne peuvent -rester confinées dans les entretiens diplomatiques, que c'est à lui de les fiiire connaître à ceux qui les ignorent ou feignent de les ignorer. Il donne l'ordre au Nonce de les rapporter aux Evéques et à tous oeux qui l'entretiendront à ce sujet. Il parle enfin, pour me servir de l'expression de l'échange de vues, « ailleurs ^t autrement » que dans de simples correspondances avec son envoyé. Il a vu le péril qu'on lui a signalé ; il veut réduire au silence une opposi^ tion d'autant plus dangereuse qu'elle s'inspirait seule jusqu'alors des encouragements de Rome.

Vous vous réjouissez à droite de ces déclarations. Je m'en réjouis avec vous. Je suis heureux de voir disparaître Cette oppres* sion qui pesait sur vous au temps de Pie IX.

Sans doute, vous ne considérez pas la Constitution comme l'idéal parfait, mais vous pouvez être fidèles au pacte que les catholiques doivent respecter et défendre. Cependant ne vous enfermez pas dans une sécurité trompeuse ; tous les catholiques ne sont pas convertis ; la béte est muselée, mais elle n'est pas morte et elle rugit encore. {Interruption à draUe.) Cette oompa* raison vous blesse ?

M. Wa«Mige. — Où est la béte ?

K. Mailar. ^ La béte, c'est l'ultramontanisme ; ce n'est pas

VOUS et encore moins nous. L'éminent professeur de Louyain, dont M. Thonissen a parlé tout à l'heure, garde sa doctrine, il la défend, il la propage sous le patronage de l'Episcopat.

Les ultramontains, il est vrai, ont perdu un appui considérable; mais ils sont encore nombreux ceux qui, sous la robe du prêtre ou la plume du journaliste à la main (variété de bachi-bouzouks), se croient attelés à un tombereau d'ordures.

Triomphez donc, j'applaudis au triomphe que vous nous devez, mais sachez que rien n'est fait tant qu'il reste quelque chose à faire ; veillez avec nous, avec les amis de la paix publique, avec les amis des institutions du pays. Et d'abord, rompez ouvertement avec tout ce qui est factieux dans la presse et dans le clergé, refusez ces services électoraux qui ne laissent pas que de vous obliger à quelque reconnaissance, défendez la religion qui est votre guide, mais ne l'incarnez pas dans le clergé fanatique, ne laissez pas dire que vous êtes les polichinelles du clergé. Ce n'est pas par l'application des lois politiques catholiques, mais par la pratique des vertus chrétiennes, par le respect des lois nationales que vous conserverez la Belgique libre et grande.

Le 7 février 1879, dans un entretien avec M. Reusens,le Cardinal se prévaut de la réserve que le Saint-Siège s'est imposée dans l'intérêt de la pacification des esprits, puisque, à l'occasion de la loi sur l'enseignement primaire, aucun acte public n'a été posé.

L'honorable Ministre des Affaires étrangères profite de cette occasion pour signaler et [caractériser l'attitude des Evéques à l'égard du projet de loi. Le Pape s'abstient, mais l'Episcopat se livre à des violences excessives ; il montre les difficultés que cette situation créerait pour le maintien de nos relations- Une intervention du Vatican est donc nécessaire. D'abord le cardinal Nina se récrie : On ne peut intervenir ; on ne peut désapprouver ni le fond ni la forme. C'est une chose absolument impos-

sible. Quelques jours après, grâce aux conseils du Saint-Père, il revient de sa première impression ; il reconnaît la nécessité d'une intervention, dans le but de calmer les esprits et d'inspirer des sentiments de modération.

Le 30 avril, il dit à H. d'Anethan que le Saint-Siège n'a apporté aucun combustible pour alimenter le feu ; au contraire, il a chargé le Nonce de faire parvenir des conseils de modération aux Evéques. Nous trouvons encore dans la dépêche du 7 mai que le Cardinal promet qu'une fois le foit accompli, il y aura lieu pour l'Episcopat « d'examiner ce qu'exige l'intérêt spirituel des familles catholiques, et que le Saint-Siège sera toujours prêt à lui recom* mander la modération ».

Arrive après cela l'importante dépêche du 5 octobre, citée par l'honorable M. de Ghimay.

Ainsi, le Pape intervient; il a donné, à plusieurs reprises, pendant la discussion du projet de loi, des conseils de prudence et de modération. L'attitude des Evêques alors et après le vote n'a pas son approbation. Il lui parait que ceux-ci ont tiré de principes vrais des conséquences excessives et inopportunes.

Cela signifie de la part du Pape : Les Evêques sont imprudents et violents ; ils prennent des résolutions excessives et déplacées. Je les approuve et les blâme ; s'ils m'écoutaient, ils n'agiraient pas ainsi. Et le cardinal Nina ajoute : « Bien qu'ils n'aient pas suivi les conseils du Saint-Siège, ils finiront par écouter. »

Ces déclarations n'ont pas satisfait tout le monde; je comprends que le haut clergé belge ne soit pas satisfait ; qu'il perde de son enthousiasme pour le denier de Saint-Pierre ; qu'il ne proclame pas urbi et orM les déclarations du Saint-Siège. Il est battu, flagellé et pas content, c'est naturel.

Mais d'autres encore, d'excellents esprits, se plaçant à un point de vue tout différent, ont considéré ce résultat comme insignifiant. Le Pape, ont-ils dit, n'a pas blâmé les doctrines des

Evéques ; il s'est contenté d^en biftmer la forme, d'en regretter les coneluftions ; et, en somme, tout cela n'a pas servi k grand*-* chose.

Mais , pouvait-il en être autrement ? Le Pape pouvaiuil blâmer la doctrine ? On oublie donc que TEglise se prétend seule en possession de la vérité, qu*à elle seule appartient la direction de l'humanité ; qu'elle ne peut vouloir qu'un seul enseignement, le sien ; qu'une seule école, Técole catholique ; enfin qu'il ne peut y avoir qu'un pasteur unique, pour un seul troupeau !

Il est donc impossible au Pape de condamner l'enseignement catholique. Le Pape préfère 1842 à 1879 ; il préftre la loi qui donne au prêtre un rôle prépondérant à celle qui le restreint au rAle de simple professeur de religion. Sur les principes, pas de divergence possible ; et le Pape, eût-il même une prédilection pour l'école neutre, n*aurait pu la manifester ; certes, il ne condamnerait pas renseignement catholique ; il ne manifesterait pas de préférence pour l'enseignement neutre.

Au surplus, l'honorable chef du cabinet n'y a jamais songé. Envisageant la situation au point de vue exclusivement historique, il a signalé des pays où une législation analogue k la nôtre fonctionne paisiblement. Il a obtenu que nos écoles ne fussent pas condamnées par le Saint-Siège; il a obtenu tout ce qu'il était pos* sible d'obtenir.

D'autres, Messieurs (et ce ne sont pas nos amis politiques), d'autres ont même eu l'audace de nier que le Pape ait blâmé les Evoques, et la fection ultramontaine a poussé l'audace jusqu'à soutenir qu'il existait des instructions secrètes, contradictoires, une contre-lettre adressée par la voie hiérarchique qui viendrait donner un démenti complet à la correspondance.

Le Pape est un fourbe, un menteur, un gredin, et on le prouvera par la publication de la contre-lettre ; celle-ci est même déjà sous presse. Quelle preuve meilleure de l'effet immense produit

par les rëvëlatioDS de l'échange de vues que ce désarroi profond, cette aberration du parti clérical, ces manœuvres odieuses pour parer le coup qui l'atteint ?

On attend donc la fameuse contre^lettre et«.. Ton ne voit rien venir. Cependant, il faut quelque chose, on s'est trop avancé, on est engagé. La voici ! pas de Rome, mais de Matines. Hélas ! mieux valait le silence que la déclaration du cardinal Decbamps sur le prétendu désaccord existant. En effet, on n'y trouve qu'un piteux effort de justification écrit en assez mauvais style, le fond faisant tort à la forme. L'exorde promet une démonstration éclatante de l'accord parfait entre le Saint-Siège et TEpiscopat. Gela sera prouvé clair comme le jour, comme deux et deux font quatre. Il est désirable, pour le succès de Técrivain sacré, que le lecteur en reste là.

L'auteur, du reste, le souhaite visiblement, car il a besoin de dire qu'il n*écrit pas pour les catholiques, qu'ils n'ont pas besoin des élucubrations de leur prélat ; qu'il n'écrit pas non plus pour la majorité des libéraux. Pour qui toute cette prose alors? «c Pour ce petit nombre de Belges, qui repoussent les enseignements du Saint-Siège », pour les libres-penseurs! C'est pour ces lecteurs exceptionnels, c'est pour ces mécréants que le cardinal Decbamps s'est donné tant de peine !

Les paragraphes 1 et 2 de la déclaration démontrent l'accord qui existe entre les Evéques belges et Léon Xlil en prouvant l'accord qui existe entre les Evéques belges et ceux d'brlande en 1869 et en 1871 et ceux des Etats-Unis en 1866 et avec Pie IX.

Voili, n'est-il pas vrai, une démonstration lumineuse, évidente?

« L'Episcopat belge a suivi ces exemples. »

Comment, se demande le cardinal Decbamps, ne serait-il pas d'accord avec Léon XIII? et s'il y avait désaccord, comment celui-ci ne parlerait*il pas? » Mais, s'il est d'accord avec vous,

pourquoi ne parie4-il pas? Pourquoi ne vous approuve-tril pas ? (IfUerrvpUons).

Où vous a-t-il dit d*agir comme vous Tavez fait? Pourquoi citer tant de documents émanés d'autrui et pas une ligne venant de lui?

Il était si £acile de dire ou d'écrire : J'approuve vos mandements, votre lettre collective, la forme que vous avez donnée à votre opposition, Tes conclusions que vous avez tirées des principes, les armes que vous avez choisies pour le combat sacré. Hais rien de semblable n'a été Mt. Et plus on se débat pour échapper à la sentence de Léon XIII, plus elle apparaît lumineuse et implacable.

Ainsi de la déclaration du cardinal Dechamps où, noyé dans une phraséologie générale et au milieu de citations qui sont un anachronisme, on rencontre un aveu précieux.

« Peut-être, dit le £aictum, a-t-on cité des cas entachés d'une sévérité qui n'aurait pas été louée à Rome. » (Lisons d'une injustice qui a été blâmée à Rome.) « Mais lorsque ces cas y auront été connus, nous aimons à croire qu'ils y auront été plus fiavorablement appréciés. » (Ceci sent la menace.) <c Du reste, ajoutet-il, il est dans les traditions du Saint-Siège, d'abandonner à la prudence et à l'expérience des Evéques l'application des grands principes à la garde desquels veille partout également le successeur de Pierre. y>

C'est dire poliment à Léon XIII : Ne vous mêlez pas de nos affaires. Faites comme Pie IX, qui n'était pas gênant.

C'est un de ces aveux qui coûtent à l'humilité sacerdotale. Ce qu'il y a surtout de pénible pour elle, c'est que le Pape a permis que son opinion fût connue : la publicité de la correspondance, c'est la publicité du blâme qui subsiste sans réserve, sans atténuation, malgré les obsessions de ceux à qui il a été donné de si cruels conseils. Cependant, Messieurs, le héros de la campagne contre la loi de 1879 a été relevé de ses fonctions.

« Les en&nts des écoles communales reçoivent dans Téglise rinstruction religieuse, ils feront leur première communion sans difficulté.

« Le clergé bénit un cimetière sans séparation.

« 11 soumet à l'honorable M. Bara les nouveaux tarifs diocésains. »

Enfin, Léon XIII parle partout, en toute occasion, en Pape qui veut faire rentrer le clergé dans sa mission de paix et de charité.

11 n*y a pas lieu de s*étonner si les effets de l'échange de vues ne se produisent que lentement, surtout quant à la question de renseignement.

Lancés avec une violence insensée sur une pente glissante, les évéques ne s'arrêtent pas aisément ; le Pape lui-même ne peut mettre un frein à leur emportement ; et puis, il y a la force de l'habitude.

Les violences d'aujourd'hui ont leur source principale dans un intérêt électoral, dans l'espoir de leurrer encore le pays, de lui faire croire qu'on n'a rien à regretter des violences du passé.

11 est décidé que les élections doivent se faire au cri : Dieu le veut ! contre les écoles de l'apostasie. Plutôt mourir que d'y envoyer ses enfants, surtout quand on n en a pas ! (Rires à gauche.) Cela était prévu, même à Rome. L'Episcopat désavoué entrave le retentissement du désaveu.

Il faut que les paroles du Pape s'infiltrent peu à peu dans les masses, jusqu'au hameau le plus reculé, chez ceux qui savent lire, comme chez ceux qui ne savent pas lire, il faut qu'elles soient comprises et incontestées.

C*est une œuvre de temps et de patience, dont nous suivons les progrès chaque jour dans les campagnes.

Les libéraux en ont compris la portée.

Heureusement, il y a dans chaque village un homme modeste,

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