PREMIÈRE PÉRIODE (1832 A
La double mission que M. le vicomte Vilain XIIII remplit à Rome en 1832 et en 1837 reste entourée de beaucoup d'incertitudes et d'obscurités. La seconde prit fin le 30 octobre 1837 (i). Diverses circonstances contribuèrent à hAter ce dénoûment. L'audience de congé de Tlnternonce, Mgr Gizzi (15 juin 1837), avait à peu près coïncidé avec l'audience de réception (19 juin) de notre Ministre auprès du Saint-Siège; en le rappelant à Rome pour des considérations de santé, le Secrétaire d'Etat l'avait engagé à presser le plus possible son départ. D'après un usage généralement suivi par la Chancellerie romaine, Mgr Gizzi n'avait pas remis, en prenant congé du Roi, des lettres de rappel. M. de Theux,
(i)L*lntroduction, p. xiii, donnait la date du 19 août 1839, qui marque la fin de la mission du vicomte Vilain \IIII à Florence et à Naples. Après 1857, il cesse d'être accrédité à Rome.
ignorant l'existence de cette règle, fut froissé d'une omission qui lui parut blessante. Après quatre mois d'attente, il manda à M. Vilain XII II de considérer sa mission auprès du Pape comme terminée, de solliciter une audience de congé du Saint-Père et d'accréditer auprès de son Secrétaire d'Etat M, Vermersch en qualité de Chargé d'affaires. C'était la stricte réciprocité des procédés du Vatican : les lettres de rappel ne devaient être expédiées que lorsqu'on aurait reçu celles de l'Intemonce (i).
Ce ne fut pas toutefois ce motif seul qui dicta en cette circonstance les résolutions du Gouvernement. M. de Theux, en prescrivant à notre Ministre de prendre congé du Pape « dès la réception de sa dépêche », et de se faire remplacer par un Chargé d'affaires avant le 19 octobre, exécutait un engagement contracté envers la Cour pontificale. On se rappelle que M. Vilain XIIII avait dû quitter Rome immédiatement après sa réception par le Pape {2); il paraît avoir été convenu, en outre, qu'il ne resterait guère plus de quatre mois accrédité auprès du Saint-Siège. En effet, en annonçant l'exécution ponctuelle des instructions qui lui étaient transmises, il écrivait à M. de Theux : « Il m'a semblé qu'il était de mon devoir de constater officiellement vis-à-vis du Saint-Siège la détermination du Gouvernement prise en tetnps utile pour remplir des engagements antérieurs (3). ^
Une indisposition de M. Vermersch, qui le força de s'arrêter quelques jours à Genève, retarda l'arrivée de ces instructions. M. Vilain XIIII ne les reçut que le 19 octobre; il se trouvait alors à Florence. C'est de là qu'il écrivit le môme jour au cardinal Lambruschini pour lui notifier la fin de la mission qu'il remplissait auprès du Gouvernement pon-
(1) Dépêche de M. de Theux, 2 octobre i857.
(i) Voir Introduction, p. xii.
(5) Dépêche du vicomte Vilain XIIII, âO octobre 1857,
tiflcal, et son départ immédiat pour Rome dans le but de prendre congé du Saint-Père. Ce fut le substitut du Cardinal Mgr Capaccini, qui lui répondit que le Pape, ^^ ayant appris que Son Excellence ne mettait pas un intérêt particulier à obtenir une audience avec les formalités habituelles, ce qui n'aurait pu avoir lieu qu'après la fête de saint Martin , la recevrait avec plaisir le lundi soir à une heure de la nuit (i) f» . Rien n'indique, ni dans les instructions de M. de Theux, ni dans la demande d'audience du vicomte Vilain XIIII, que le Ministre de Belgique dût ou entendît être reçu autrement que dans les conditions ordinaires. Si sa demande avait un caractère d'urgence, elle ne l'avait qu'au point de vue du Gouvernement belge qui exécutait un engagement. La Cour de Rome aurait pu prolonger le délai et on lui en aurait su gré; elle n'en fit rien. M. Vilain XIIII fut donc reçu au Vatican en audience privée à son départ comme il lavait été à son arrivée.
Le P*" novembre, M. Vilain XIIII écrit de nouveau au cardinal Lambruschini et lui demande une entrevue pour lui présenter notre Chargé d'affaires, M. Vermersch. Ce fut encore Mgr Capaccini qui répondit, le même jour, qu'il se chargerait lui-même de ce soin à la place du Cardinal absent.
La seconde mission du vicomte Vilain XIIII à Rome n'a donc eu qu'une durée effective de quatre mois. Elle avait cessé quand ce Ministre signalait de Naples,le 12 décembre 1837, les dangers que faisait courir au pays l'attitude du clergé belge à l'égard du Gouvernement prussien , dans le conflit soulevé à l'occasion des mariages mixtes (2). Les démarches du Chargé d'affaires de cette Puissance à Bruxelles confirmaient, à cette époque, les informations de
(i) Vers six heures du soir. — Lettre de Mgr Capaccini, 28 octobre i837. (2) Voir introduction, p. lxxvii.
M. Vilain XIIIL Le comte de Galen se plaignait des agissements de notre Épiscopat ; il lui reprochait d'intervenir dans les difficultés intérieures d'un Etat étranger et de soutenir l'opposition du clergé allemand dans le diocèse de Cologne. Ces reproches s'adressaient spécialement à l'Evéque de Liège, auquel M. de Theux crut devoir demander des explications.
Le Prélat, mis en cause, se défend vivement, dans une longue lettre qui porte la date du 13 décembre 1837. Il nie que des sermons provocateurs envers le Gouvernement de la Prusse aient été prononcés dans son diocèse à propos de l'arrestation de l'Archevêque de Cologne, M. Droste de Vischering. Un seul prédicateur étranger a qualifié cet acte d'événement déplorable, mais sans aucune excitation à la révolte. L'Evoque de Liège rétorque l'accusation et dénonce l'hostilité systématique de l'administration prussienne, et d'une presse placée sous sa censure,envers lui-même comme envers son clergé qu'on appelle le parti prêtre belge révolutionnaire, fomentant un soulèvement dans les provinces rhénanes. Il se plaint d'avoir été en quelque sorte, à son tour, décrété de prise de corps en Prusse, alors — il affirme ce fait sur l'honneur — qu'il n'avait eu avec l'Archevêque de Cologne, malgré d'anciens rapports d'amitié, ^ aucune espèce de communication ni directe ni indirecte, ni orale ni par lettres, confidents ou confidences orales 9j.
Cette lettre justificative coïncidait à peu près jour par jour avec la dépêche de M. Vilain XI III, auquel M. de Theux crut devoir en donner communication. Elle ne paraît guère avoir atteint son but, puisqu'en 1839 les défiances du Gouvernement prussien envers notre clergé n'étaient rien moins qu'apaisées (i).
Fort tendues à l'époque de la^ mission du vicomte Vilain XIIII, les relations avec le Saint-Siège s'améliorèrent
(1) Voir Introduction, p. xix.
graduellement après son départ. L'avènement du Cabinet libéral de 1840 ne parut pas devoir les refroidir. M. Lebeau maintint à Rome, comme ministre de Belgique, le comte Em. d'Oultremont, que ses convictions politiques et religieuses rendaient fort sympathique dans les sphères du Vatican. Le Ministre des Affaires étrangères exprima luimême, dans une dépêche du 8 mai 1840, le vœu de voir régner des sentiments de bienveillance et de confiance réciproque entre le Gouvernement belge et le Saint-Siège. M. Noyer, Chargé d affaires à ce moment, entretint de ces dispositions le cardinal Lambruschini. ^ Peu nous importe — répondit celui-ci — quels sont les noms des personnes qui gouvernent, pourvu que le Gouvernement reste bon et attaché au Saint-Siège ; c'est avec sensibilité que je vois les égards que M. le Ministre des Affaires étrangères me témoigne. Le Gouvernement pontifical a sa résolution bien arrêtée dans cette circonstance : si l'Eglise veut être protégée par le Gouvernement, ce doit être à la condition que le Gouvernement soit fortifié par Elle.
« J'annonçai à Son Eminence Tintention de rapporter fidèlement ces paroles, parce qu'il était à désirer que ce respectable concours fût connu à Bruxelles. Son Eminence me déclara que non seulement Elle m'y autorisait, mais que les instructions qu'Elle adresserait à la Nonciature apostolique à Bruxelles seraient conçues dans les mômes termes, afin qu'au besoin les influences convenables partissent de là.
«« Son Eminence paraissait avoir de cet entretien autant de satisfaction que moi-même, car son accueil a été pour moi d'une bienveillance dont je ne puis assez me louer (i). »
Un an après, cette administration libérale, qui n'avait donné à l'Eglise ni à son chef aucun sujet de plainte, était violemment renversée du pouvoir, dans la crainte qu'elle
(i) Dépt^nhe de M. P. Noyer, 29 mai iSiO.
n entreprit de trancher la question pendante de l'organisation de l'enseignement primaire, et, aux élections du mois de juin 1841,1e Saint-Siège intervenait directement pour l'empêcher d'y remonter. L'Introduction a fait connaître les démarches faites dans ce but, de leur propre initiative, par MM. d'Oultremont et Noyer (i); voici la réponse que ce dernier reçut du cardinal Lambruschini :
« Des Chambres du Quirinal, le 6 mai 1841. Le Cardinal Secrétaire d'Etat a lu avec le plus vif intérêt les deux notes de Votre Seigneurie Illustrissime des 25 et 26 avril dernier; il s'est fait un devoir de fs^ire sur leur contenu un rapport exact au Saint-Père.
« L'objet traité dans l'une et l'autre de ces notes étant vraiment de la plus haute importance. Sa Sainteté a voulu les prendre toutes deux en la plus mûre considération et Elle n'a pu que conformer pour l'ensemble sa propre manière de voir à celle exprimée par M. le comte d'Oui tremont et par Votre Seigneurie elle-même.
« Le Saint-Père, se ralliant à cette pensée, a daigné ordonner que de la meilleure façon possible et en vue du but convenable (fino al segno convenevolé), il soit également fait usage des moyens opportuns dont, par aventure, le Saint-Siège pourrait disposer avec prudence, et avec toute la loyauté qui distingue Votre Seigneurie {con tutta la rettitudine propria di Lei), afin que le résultat désiré soit atteint au mieux.
« Les dispositions qui convenaient à cet effet ont déjà été prises avec la promptitude et la vigueur que les circonstances réclamaient.
« Le soussigné saisit, etc. r>
Neuf jours après la date de cette lettre, l'Archevêque de Malines ouvrait la campagne électorale en invitant les prêtres à participer au scrutin. Ce fut le signal d'une levée géné-
(I) Voir page un.
raie et efficace. Les relations les plus cordiales, facilitées par la présence à Bruxelles de Mgr Fornari comme représentant de la Cour de Rome, régnèrent alors pendant un an et demi entre le Gouvernement belge et le Saint-Siège. C'est cette môme année que Grégoire XVI impose à TÉpiscopat Tabandon de la proposition Brabant-Dubus ; au mois d*ayril 1842, le comte d*Oultremont apportait lui-môme en Belgique les lettres pontificales conférant à Mgr Fornari la dignité de nonce, sollicitée pour lui par le Roi et ses Ministres. Le Saint-Père « s'estimait heureux, — disait-il à ce sujet, — d'avoir pu donner au Roi et à la Belgique une preuve de sa sollicitude en accréditant un Nonce à Bruxelles, « dont le caractère sera propre à contenir l'action religieuse (s'il en était besoin) dans les justes bornes qu'elle doit avoir à côté de l'action gouvernementale (i). » Les lettres personnelles écrites à cette époque par notre Ministre auprès de la Cour de Rome au cardinal Lambruschini débordent de sentiments de la plus vive reconnaissance pour les preuves d'intime confiance qu'il en reçoit. Et cependant, môme à ce moment, malgré de telles déclarations et de tels actes, le maintien de notre Légation auprès du Saint-Siège ne paraissait pas aux yeux de ses partisans déclarés un fait irrévocablement acquis. Quand M. d'Oultremont, soucieux d'en accroître l'importance, sollicita un grade plus élevé en faveur de son secrétaire chargé de Tintèrim , le Ministre des Affaires étrangères, le comte de Briey, refusa de souscrire à ce vœu ; il trouvait la mesure inopportune ; il craignait qu'elle ne soulevât au sein de la Législature des critiques qui pourraient remettre en question l'existence d'une mission dont, jusqu'à cette époque, l'établissement n'avait pas cessé d'y être combattu (2).
(1) Dépèche de M. P. Noyer, 8 Juin 1842. (l) LeUre du comte de Briey, septembre 1811.
La discussion et le vote de la loi de 1842 sur rinslruclion primaire marquent le terme de cet âge d or de nos relations diplomatiques avec le Saint-Siège. C'est au lendemain de ce grand acte, au moment où surgissent les premières difficultés d'application, que Mgr Pecci arrive à Bruxelles; il y remit ses lettres de créance le 15 avril 1843. Pendant les deux années qui suivirent, ces difficultés ne firent que s'aggraver; dans ses efforts pour les surmonter, M. Nothomb ne rencontra pas auprès du représentant du Saint-Siège cet énergique et cordial appui que lui avait prêté jadis Mgr Fornari et qui avait assigné à la mission de ce Prélat une importance exceptionnelle. Les rapports s'améliorèrent-ils l'année suivante entre le Gouvernement et la Nonciature? changèrent-ils de nature pendant les onze mois que Mgr Pecci séjourna encore à Bruxelles après la retraite de M, Nothomb? Aucun fait positif ne le prouve; mais il est assez vraisemblable qu'après l'avènement du Ministère catholique du 31 mars 1846, les relations personnelles se sont modifiées. Six semaines après cette date, Mgr Pecci quittait la Nonciature. D'après un usage invariablement suivi, il recevait à cette occasion le grand cordon de l'Ordre de Léopold. M. Dechamps, en proposant au Roi cette mesure, n'invoqua d'autres motifs que le rang diplomatique et les précédents (i). On ne saurait donc attacher de signification politique au langage dont il se sert pour notifier au Nonce l'arrêté qui le concerne : « Sa Majesté, par cette éminonte distinction, a désiré rendre un hommage public à l'esprit de prudence et de sagesse qui a constamment guidé Votre Excellence dans l'accomplissement de ses devoirs (2). ?» Des expressions analogues se retrouvent dans la lettre écrite, quelques jours après, au cardinal Lambruschini en réponse
(I) Dépôrhe de M. Dechamps, âl avril 18^0.
(i) Dépêche de M. Dechamps, ^0 mai «846. — Comparer dépêche du même k M. ie baron Yan den Steen de Jehay, 25 mars 4816.
à la notification du rappel de Mgr Pecci; M. Dechamps y manifeste ^ les sentiments de vif et sincère regret que le départ de ce Prélat a fait naître parmi tous ceux qui ont eu l'honneur d'avoir des relations avec lui (i). »»
Ces pièces récemment retrouvées font partie du protocole diplomatique ; il serait puéril d'y voir autre chose que des formules de courtoisie, reflétant tout au plus par certaines nuances les sentiments personnels du Ministre qui les signe. En 1850, la lettre adressée par M. d'Hoffschmidt au cardinal Antonelli lors du rappel de Mgr de San Marsano, reproduit quasr textuellement les mêmes termes. Il convient au surplus de ne pas perdre de vue qu'après la constitution du Ministère du 31 mars 1846, le conflit qui durait depuis trois ans, devait cesser; le Cabinet s'inclinait devant les exigences de l'Épiscopat et se préparait à donner sa sanction au règlement scolaire, qui porte la date du 15 août 1846, et qui consacre l'interprétation donnée, dès 1843, par les Evéques à la loi sur l'instruction primaire.