CHAMBRE DES REPRESENTANTS
Discussion de F Adresse en réponse au discours du Trône.
La discussion générale est ouverte.
M. Woeste. — Messieurs, les motife pour lesquels l'opposition ne peut accorder sa confiance au cabinet sont nombreux; ils sont tellement nombreux qu'il lui est impossible de les faire connaître tous dans la discussion de l'Adresse. Elle se réserve donc de les développer ultérieurement à mesure que la Chambre abordera l'examen des différents budgets.
Mais elle ne saurait tarder plus longtemps à demander compte au gouvernement de sa conduite envers le saint-siége. Elle voulait le faire au mois d'août dernier : le ministère et la majorité l'en ont empêchée. Elle vient le faire aujourd'hui, car elle a été profondément blessée de l'affront gratuit qui a été fait par Fhonorable Ministre des Affaires étrangères au grand pape qui gouverne l'Eglise. L'honneur et la loyauté lui imposent le devoir de dégager ici sa responsabilité.
La Belgique, Messieurs, entretient des relations diplomatiques avec la plupart des nations civilisées; elle en entretient même avec la Chine et le Japon ; elle a des agents consulaires jusqu à Monaco, jusque dans les républiques de Libéria, de Costa-Rica et de Honduras, partout où ses nationaux pourraient avoir un inté- ' rêt matériel, si minime qu*il soit, à défendre.
Est-ce donc que les intérêts moraux et religieux ne jouent pas un rôle dans la vie d*une nation? Est-ce que ce rôle n*est pas plus considérable que celui des intérêts matériels? Ne sont-ils pas mêlés à tout le mouvement de la société? Et comment comprendre, dès lors, qu'un gouvernement digne de ce nom puisse songer à rompre avec la grande puissance morale qui est la personnification la plus haute de ces intérêts importants?
Ces seules considérations auraient suffi auprès d*un gouvernement national.
Elles ne pouvaient suffire auprès d*un gouvernement de parti, comme celui qui nous régit. Aussi, depuis de longs mois, nous étions convaincus que Thonorable M. Frère romprait nos relations avec le Vatican. Mais ce que nul de nous ne soupçonnait, c'est qu'il manquerait à ce point de tact et de patriotisme qu'il opérerait la rupture à la veille de nos fêtes nationales. Par là,
M. le Ministre des Affaires étrangères a voulu, ou bien témoigner que ces fêtes, destinées à célébrer l'union de 1830, n'étaient pour lui qu'une vaine apparence, ou bien marquer son mépris pour la minorité parlementaire et pour le peuple catholique qu'elle représente.
À l'un ou l'autre de ces points de vue, l'acte qu'il a posé est un acte injustifiable.
Messieurs, on lit dans la dépêche de l'honorable M. Frère du 5 juin 1880, que « l'expérience loyalement tentée échoue aujourd'hui par lofait du saint-siége lui-même. » La lecture des pièces diplomatiques nous a convaincus, au contraire, mes amis
et moi, que l'expérience a échoué par la faute du gouvernement.
L'honorable M. Frère a voulu faire de la légation auprès du Vatican un instrument de règne, un instrument de domination aux mains du libéralisme. Il a successivement aggravé ses exigences; il a prodigué les menaces au saint-père.
Le saint-si^ge, qui était entré loyalement dans l'échange de vues, n'a pas tardé à discerner le but que poursuivait l'honorable M. Frère. Et cependant il ne s'est jamais départi d'une mesure pleine de dignité, et j'aime à opposer les belles dépêches du cardinal Nina aux dépêches enfiévrées de l'honorable M. Frère, qui ressemblent à de véritables réquisitoires de cours d'assises. {Murmures à gauche.)
Les dernières dépêches et les dernières circulaires de l'honorable M. Frère multiplient à l'adresse du saint- siège les accusations de fourberie, de duplicité, de trames savantes. Nous allons probablement entendre les mêmes accusations dans le débat actuel ; et nous, membres de la droite, qui défendons Thonneur du saint-siége, nous serons accusés d'être les complices de ces fourberies, des hommes de peu de sens moral, incapables de comprendre les grandes conceptions politiques de l'honorable M. Frère.
J'engage mes honorables amis à ne pas se laisser émouvoir par ces gros mots.
L'Europe politique et diplomatique a clairement marqué sa réprobation pour les procédés de l'honorable M. Frère ; elle la marquera de plus en plus. Nulle pisirt, en effet, ses invectives n*ont eu le moindre écho en Europe. Tandis que Mgr Vanutelli était agréé par la cour de Vienne comme nonce, un accord se concluait entre le saint-siége et la Russie, et M. de Freycinet ouvrait avec la cour de Rome une négociation dans laquelle, d'après le témoignage qu'il lui a rendu au Sénat français, elle a fait preuve
des dispositions les plus conciliantes, et qui aui*aient abouti, s*il n*était tombé lai-méme du pouvoir.
Messieurs, dès Tavènement du cabinet actuel aux atlaires, ses membres s'étaient mis d'accord pour supprimer la légation auprès du saint-siége ; ils ne rappelèrent pas cependant immédiatement M. le baron d'Ânethan. Il leur fallait un prétexte; ce prétexte, on le chercha dans réchange de vues, et on devait l'y rencontrer, car il était impossible que le saint-siége condescendit à toutes les exigences du libéralisme.
Le prétexte a donc été trouvé. Justifie-t-il l'acte du gouvernement?
C'est ce que nous avons à examiner.
Est-il vrai. Messieurs, que l'échange de vues n'ait pas produit des résultats importants?
Est-il vrai que le saint-père n'ait pas travaillé ii la pacification du pays?
Est-il vrai qu'il n'ait pas fait preuve d'un grand esprit de conciliation ?
Une première question se présentait : la question constitutionnelle.
Elle agitait le monde politique. Les libéraux affirmaient que nous ne pouvions être attachés à nos institutions nationales; le saint-père a fait à cet égard les déclarations les plus rassurantes dont aucune, quoi qu'on en dise, n'a été retirée, et il a mis fin à la polémique fastidieuse h laquelle cette question avait donné lieu.
Nous, membres de la droite, nous n'avions pas besoin de ces déclarations ; mais nous reconnaissons cependant qu'on entretenait une équivoque au sujet de la Constitution, et qu'il importait qu'elle fût dissipée. Nous ne pouvons donc que remercier le souverain pontife de l'avoir fait en termes d'une clarté saisissante.
Le résultat obteou a-t-il plu à l'honorable Ministre des Affaires étrangères? On peut en douter. Que devenait en eflet la mission de défense nationale dont le gouvernement se disait investi? Que devenaient les mesures de guerre prises en matière d'instruction publique? C'est pourquoi on chercha à mettre le saint-siége en défaut sur un autre terrain; tous les efforts furent dirigés dans ce sens.
Dans l'entre-temps, une autre question se présenta. Faliait-il que les catholiques participassent aux fêtes du cinquantenaire de notre anniversaire national? Un certain nombre de nos amis du dehors nous disaient : Pouvons-nous nous réjouir, alors que nous nous trouvons en face d'un ministère qui se dit investi d'une mission de défense nationale contre les catholiques ?
Le saint-père intervint : il conseilla la participation. Le jour de l'ouverture des fêtes, son représentant figurait à la tête du corps diplomatique. Quelques jours après, l'honorable M. Frère le congédiait brutalement. 11 ne se serait certes pas permis un semblable procédé à l'égard du représentant d'un gouvernement fort!
Au même moment le diocèse de Tournai était profondément agité par les actes de son évéque. Les esprits étaient bouleversés.
M. Bara, Minisire de la Justice. — Non. A Tévéché, mais pas ailleurs. {Rires à gauche.)
M. Woeste. — Pas ailleurs, dit M. le Ministre. Vous allez entendre dans un instant le témoignage de vos propres amis. Parmi ces témoignages je cite en première ligne celui de l'honorable Ministre des Affaires étrangères, qui envoyait au saintsiége une plainte du bourgmestre de Tournai contre l'évèque et qui, dans une dépêche du 24 juillet 1879, dénonçait sa conduite dans les termes que voici : « Ni les exhortations répé-
tées, ni les sages conseils de Sa Sainteté n*ont été écoutés par févéque. »
La presse libérale déclarait qu il fallait en finir; elle 8*écriait sur tous les tons que l'évéque était fou, qu*il était complètement fou.
Le journal qui se distinguait dans cette campagne était l'Echo du Parlement. Il multipliait les articles disant que Févéque ne savait plus ce qu'il disait. Le 15 mars 1879, il écrivait :
« Que de gens seraient heureux de voir survenir, dans la direction de révéché tournaisien, un heureux changement ; et combien aspirent au moment où un prêtre sérieux serait appelé à remplacer un prélat aussi fougueux qu'irritable! »
Le 16 juillet : « Tout le monde accuse et abandonne le pauvre égaré; il faut en finir; tel est le cri de tous. » ^
Le 1 i septembre : « La patience du souverain pontife doit avoir des bornes, et les égards avec lesquels on a coutume de traiter les évéques en cour de Rome ne peuvent aller jusqu'à laisser gémir sous les caprices d'un esprit malade tout le clergé et tous les fidèles d'un diocèse. >^
L'évéque de Tournai avait des amis ; le saint-père ne les écouta pas ; il pacifia le diocèse. Le lendemain du jour où la nouvelle en fut reçue, un journal libéral de la localité, ÏEconotnie, s'écria : « Grotesque épopée, qui a trouvé samedi son dénouement... Une coterie a bassement flagorné Mgr Dumont, même le sachant insensé. »
Nul ne pouvait s'attendre alors à ce que quelques mois après, abusant de certaines lettres confidentielles, le parti libéral marcherait au scrutin bras dessus bras dessous avec M. Dumont, et à ce qu'un ministre du roi opposerait a la franchise brutale » de celui que sa presse avait qualifié d'insensé, « à l'hypocrisie jésuitique de Mgr Du Rousseaux. » Mais il est dans les destinées du libéralisme de ramasser sur son chemin tous les prêtres révoltés. {Très bien! à droite.)
M. Bara, Ministre de la Justice. — M. Du mont na jamais été avec nous et n*est pas avec nous.
M. Jacobs. — Il a fait au mois de juin des réclames électorales en faveur de vos amis.
M. Bouvier. — Lisez ses correspondances, elles vous accablent.
M. Woeste. — M. Dumont n*a jamais été avec les libéraux, dit M. Bara. Avez-vous oublié les affiches électorales qui ont été placardées sur les murs de tous les arrondissements où il y a eu lutte? Avez-vous oublié les articles des journaux libéraux dans lesquels, pendant toute la période électorale, on invoquait journellement les objurgations de M. Dumont pour engager les catholiques à voter contre les candidats de la droite? Avez-vous oublié que ces mêmes journaux louaient son langage comme étant un vrai langage d'évéque?
J'arrive, Messieurs, au conflit scolaire.
Le grief qui est adressé au saint- siège est formulé par M. le Ministre des Affaires étrangères dans la dépêche du 5 juin 1880 dans les termes que voici :
« Après avoir envisagé comme excessives et inopportunes les mesures prises par les évéques au sujet de la loi scolaire et en avoir laissé à ceux-ci toute la responsabilité, le pape, par un revirement inouï, couvre à présent de son approbation ces instructions épiscopales qui ont été blâmées par des catholiques non suspects et ont suscité la plus vive irritation dans le pays. »
Ainsi le grief est celui-ci : le pape a d*abord blâmé les évéques et puis il les a approuvés.
Messieurs, on est d'accord sur un premier point, c'est que le saint-père n*a rien fait pour envenimer le conflit scolaire.
On est d'accord sur un second point, c'est que, au point de vue des principes, l'entente la plus complète a toujours existé enlrc le saint-siégc et les évéques.
Le cardinal Nina avait déclaré, d*aprës la dépêche même du 5 octobre 1879, que, « sous le rapport de la doctrine, la lettre des prélats belges était parfaitement correcte. y>
L'honorable M. Frëre-Orban a reconnu ce point dans sa dépêche du 18 mai 1880. Après avoir relaté les paroles du cardinal Nina qui avait dit : « Au point de vue de la doctrine catholique, la nouvelle loi est absolument condamnable, comme exposant par elle-m^e la jeunesse au péril de perdre la foi et les mœurs, » il a aj6uté : a Cette déclaration de luniformité des principes théologiques qui guident en cette matière le pape et les évêques n'a rien d'imprévu; elle se retrouve, quoique en d'autres termes, dans maintes communications antérieures du saint-siége. Le gouvernement belge ne l'a jamais contesté. Au contraire, il l'a publiquement reconnu au parlement comme dans sa correspondance. »
Un troisième point est certain, c'est que le saint-père a vu de bon œil les efforts qui ont été faits par l'épiscopat et par les catholiques laïques pour développer l'enseignement libre ; il y a applaudi ; il les a bénis.
Hais, si l'accord le plus complet a toujours existé au point de vue des principes, s'il s'est toujours maintenu sur la nécessité de développer les écoles libres catholiques; un dissentiment, si dissentiment il y a eu, n'a pu se produire que sur une question secondaire, une question d'application.
Cette question se pose ainsi :
Y avait-il lieu de refuser les sacrements pour cause scolaire d'une manière aussi générale que l'avaient fait les instructions épiscopales du 1*' septembre 1879?
Messieurs, avant de répondre à cette question, je veux écarter une observation qui se retrouve partout dans la correspondance de l'honorable Ministre des Affaires étrangères et qu'on rencontre également dans l'Introduction du volume qui nous a été disra. 5
tribué hier. On dit : « Voyez comme le clergé belge est fanatique et intolérant! Il fait en matière scolaire ce que ne font ni le clergé irlandais, ni le clergé hollandais, ni le clergé autrichien, ni le clergé italien; il prodigue des censures ecclésiastiques en matière scolaire. » Dans sa dépêche du 18 juin, M. Frère-Orban résumait ce grief dans les termes que voici : « L*épiscopat belg^e a ordonné, le pape a toléré chez nous des censures ecclésias^tiques qui n*ont été appliquées ni ne s'appliquent dans aucun des pays où a prévalu jusqu'ici le principe de renseignement laïque. »
Messieurs, quels sont les trois caractères fondamentaux de la nouvelle loi sur l'instruction primaire en Belgique?
La religion ne figure plus dans le programme d'étude des écoles.
Tous les instituteurs doivent sortir des écoles normales de l'Etat.
Enfin, dans les écoles normales, qui sont des internats, il n'y a ni instruction religieuse, ni pratique religieuse.
Eh bien, qu'on me montre une autre législation en Europe qui réunisse ces trois caractères!
En Autriche, la religion figure dans le programme des écoles, et, en fait, rien n'a été changé sous la législation nouvelle à l'état de choses antérieur.
En Italie, la religion est également au nombre des matières enseignées dans les écoles, et les candidats instituteurs doivent passer uq examen sur le catéchisme et Thistoire sainte.
En Hollande, les instituteurs peuvent être choisis en dehors des écoles normales de l'Etat, et du reste celles-ci ne sont pas des internats.
En Irlande, il n'y a qu'une école normale de l'Etat, c'est celle de Dublin; on y veille à ce que les élèves instituteurs y remplissent leurs devoirs religieux. Du reste, les instituteurs ne doivent
pas sortir de cette école; ils sont librement choisis par les patrons des écoles primaires, et ceux-ci, dans leur choix, se laissent guider par leurs propres convictions.
Nulle part, je le répète, une législation scolaire ne réunit les trois caractères fondamentaux de la législation belge. Il est donc exact de dire gue cette dernière dépasse et de beaucoup la législation des autres Etats que Ton cite, et dès lors on ne peut opposer la conduite de leurs clergés à celle du clergé belge.
Je reviens maintenant. Messieurs, à la question que j*ai posée tout à l*heure : Y avait -il lieu de refuser les sacrements pour cause scolaire d'une façon aussi générale que le prescrivaient les instructions épiscopales du l*' septembre 1879?
Le saint -siège, qui juge les choses de haut et de loin, les apprécie avec cette mesure qui convient à une autorité planant au-dessus des difficultés locales.
De là les déclarations faites par le cardinal Nina et rappelées dans sa dépêche du 5 octobre 1879.
Je cite quelques-unes de ces déclarations, bien qu'elles résument d'une manière incomplète, ainsi que Ta fait remarquer le mémorandum du saint-siége, la pensée du secrétaire d*Etat.
« Les conclusions, dit la dépêche, tirées de principes justes peuvent être conduites d'une manière inopportune et même poussées trop loin. Il me paraît que c'est le cas ici... Les évéques ont agi dans les limites de leur droit strict et sous leur propre responsabilité. Sa Sainteté ne peut ni blâmer ni désavouer les principes sur lesquels ils se basent. Elle peut seulement engagei^ l'épiscopat belge à n'appliquer qu'avec une extrême réserve les instructions contenues dans la lettre collective du 1* septembre. »
Aussi le saint-siége n'avait pris qu'un seul engagement, c'était de conseiller tiux évéques de n'appliquer qu'avec une extrême réserve les instructions du l*' septembre 1879.
Cet engagement il Ta tenu, et j'ajoute qu'il l'a dépassé.
Dès le principe, il a été décidé que les enfants des écoles communales seraient reçus à la première communion. L'évéque de Bruges écrivait à son clergé le 28 janvier 1879 : « Il n'y a aucune distinction à faire entre premiers communiants à raison de l'école qu'ils fréquentent. » Le lendemain l'évéque de Gand écrivait à son tour à ses prêtres : « Déjà la préparation prochaine des enfants à la première communion a commencé. Ayez cette année particulièrement à cœur cette partie de votre ministère, puisque le bonheur de toute la vie dépend souvent de la première communion. Admettez tous les enfants déjà inscrits en tepips utile à cette instruction pratique quotidienne, même si pour un motif quelconque ils fréquentent l'école du gouvernement. » A Malines, à Tournai, etc., on ne parlait pas autrement.
Dès le princtpe également, de notables atténuations ont été apportées dans la pratique, par la jurisprudence des diocèses, aux instructions du 1^' septembre 1879.
Ce résultat n'a pas été étranger aux efforts du saint-siége, car les conseils de modération dont parlait la dépêche dû 5 octobre 1879 ont été renouvelés par lui en toute occasion. Dans sa dépêche du 3 mai, le cardinal Nina l'a rappelé dans des termes qu'il est bon de remettre sous les yeux de la Chambre :
« Si le saint-siége, y est-il dit, n'a pas cru devoir contredire en général, au sujet de la condition réelle des nouvelles écoles, le jugement des évêques, attendu que, placés sur les lieux, ils sont à même d'apprécier toutes les circonstances et les besoins des fidèles confiés à leurs soins, il na pas, éC autre part, négligé en plusieurs rencontres de leur conseiller la prudence^ le calme et la modération dans t application, aux cas individuels, des mesures décrétées. Diverses dispenses ont été accordées de fait par les évêques ; ils ne sont pas rares ceux qui, en vertu de ces dispenses, sont, en effet, restés à leur poste; tous les enfants ont éié
admis iadistinctemeot à la première communion* bien qu'un grand nombre en firéquentassent les écoles publiques, et la bénédiction de FEglise a été accordée au mariage des instituteurs et des institutrices. »
Plus loin, la dépêche ajoute que le saint-si^e « désire que, dans la pratique, il soit possible d*user, sur une plus large échelle, d'une plus grande indulgence. »
Ainsi, le saint-si^ a rempli rengagement quil avait pris à la date du 5 octobre 1879 : les conseils promis, il les a donnés. J*ai ajouté tout à l'heure que cet engagement, il Tavait dépassé. En effet, à la fin du mois d*avril ou au commencement du mois de mai, il a écrit aux évéques pour leur demander de modifier le texte même de leurs instructions antérieures. Les évéques se sont empressés de se ranger à son avis, et de nouvelles instructions ont été promulguées.
En vertu de ces instructions, qui datent du mois de juin, il n'y a plus de refus publics de communion; il n*y a plus de refus de mariage... {Protestalians à gauche.)
M. Bouvier. — Et Tenquéte scolaire?
M. le président. — Messieurs, je vous en prie, pas d'interruptions, et je vous engage à ne pas mêler l'enquête scolaire à la discussion actuelle. Loin de confondre les différentes questions politiques qui peuvent se présenter, nous devons chercher à les diviser.
Le débat s'engage sur la question du Vatican, ce qui est tout naturel ; restons autant que possible dans cette question jusquli ce qu'elle soit épuisée. Nous aurons l'occasion, lors de la discussion des budgets, de traiter la question scolaire et celle des commissaires spéciaux.
M. Woeste. — Je défère, monsieur le président, à l'observation que vous venez de &ire et je reprends mon discours au point où il a été interrompu .
Il n'y a plus, je le répète, de refus publics de communion; il n'y a plus de refus de mariage, si tant est qu'il y en ait jamais eu.
L'examen des cas particuliers a été abandonné à la prudence des confesseurs, suivant le droit commun de l'Eglise.
Il n'y a plus de refus de sacrements d'une manière générale aux instituteurs, aux membres des comités scolaires, aux professeurs et aux élèves des écoles normales, aux inspecteurs des écoles publiques. {Interruptions et dénégations à gauche.)
M. le président. — On répondra à gauche. Laissez la parole à l'orateur.
M. Woeste. — Je cite les instructions nouvelles qui ont paru au mois de juin et je dois croire que les honorables membres de la gauche qui m'interrompent ne les ont pas lues ou du moins pas étudiées.
Enfin, en vertu de ces nouvelles instructions, les instituteurs publics peuvent même recevoir de l'évéque l'autorisation d'enseigner le catéchisme.
Ces concessions sont importantes.
Le 19 novembre 1879, l'honorable M. Frère s'écriait : « Je me suis plaint de la mise en interdit des écoles en masse. Je me suis plaint des refus de sacrements. Je me suis plaint de refus de mariage. » Il n'y a plus de refus de mariage, en supposant, ce qui ne m'est pas démontré, qu'il y en ait jamais eu, et quant aux refus de sacrements, ils sont soumis aux règles générales qui président à la dispensation des faveurs spirituelles de l'Eglise,
Le saint-père a donc rempli tous les engagements qu'il avait pris. Il a fait plus. Il n'avait pas promis de demander la modification du texte des premières instructions. Il l'a fait cependant, et les instructions ont été changées.
Il n'est donc pas exact de dire, comme on l'a répété partout, que « le pape ait approuvé ce qu'il avait blâmé » . Les conseils
de modération qu*il a donnés dès le début, il les a maintenus dans la suite, et ces conseils ont reçu leur sanction définitive dans les instructions qui ont paru au mois de juin. Aussi, le cardinal Nina a-t-il pu dire avec raison le 8 juin, en résumant sa dépêche du 3 mai : a J'ajoutai que Rome avait continué de donner des conseils de modération pratique et d'envoyer des instructions destinées à tempérer les rigueurs, quand celles-ci n*éiaient pas impérieusement réclamées. Est-ce là un revirement ou n'est-ce pas plutôt une déclaration explicite des principes dont s*est inspiré réchange de vue? »
On peut se demander, Messieurs, en présence des faits tels que je viens de les résumer, et qui caractérisent dans son ensemble la conduite du saint-siége, comment la pensée a même pu venir à l'esprit de l'honorable M. Frère de lancer contre le pape cette accusation odieuse de fourberie qui a eu un si pénible retentissement dans les consciences catholiques !
11 semble cependant que, dans ces derniers temps, cette accusation ait été quelque peu atténuée.
Ou dit aujourdliui : Le pape a été faible ; c'est par faiblesse qu'il a cédé aux évéques; c'est par faiblesse quil y a eu revirement de sa part.
Le revirement consisterait en ceci : le pape était d*avis, au début, qu'il fallait distinguer entre les écoles publiques; les évéques ne l'ont pas voulu et le pape a cédé.
11 est à remarquer d'abord que jamais le saint-père n'a blâmé la condamnation en masse des écoles neutres par les évéques. Jamais non plus il n'a pris l'engagement de faire retirer par les évéques cette condamnation en masse. L'honorable M. Janson, dans son discours du 25 février 1880, l'a constaté; analysant la dépêche du 5 octobre, il a dit : « 11 n'y a dans cette lettre aucun engagement, aucune promesse de faire retirer l'interdit jeté sur les écoles officielles. \
Mais, dit-on, le saint-père a au moins donné des conseils aux évéques; il les a engagés à ne pas comprendre dans une condamnation d'ensemble toutes les écoles neutres. Ces conseils» les évéques ont refusé de les écouter, et le pape n'a pas insisté.
Cette affirmation. Messieurs, repose principalement sur une lettre adressée par le nonce au cardinal de Malines, à la date du 7 juillet 1879, et dans laquelle le réprésentant du saint-siége, après avoir dit qu'il agissait en vertu d'un ordre formel du saintpère, ajoutait :
« Je trouve très juste et très conforme aux réponses des congrégations romaines le principe dont il s*agit : c'est-à-dire que seulement les écoles où il existe un danger vrai et réel pour la foi ou les mœurs des enfants sont dignes d'être condamnées; de sorte que si, malgré la nouvelle loi, l'une ou l'autre école, placée dans n'importe quelles circonstances, ne présente réellement aucun danger ni pour la foi, ni pour les mœurs des enfants, cette école-là doit échapper à la condamnation générale, et la fréquentation d'une pareille école ne peut pas être interdite aux parents sous péché mortel, »
Il convient de rapprocher de ce document deux autres documents de la même époque, une dépêche du cardinal Nina au nonce en date du i""' juillet 1879 et une dépêche du baron d*Anethan au Ministre des Affaires étrangères du 8 juillet.
Dans la première de ces deux dépêches, on lit ce qui suit :
« Quant à la partie dispositive (du mandement), comme elle ne contient pas pour la fréquentation des écoles officielles une défense absolue, mais limitée par de sages et prudentes réserves, on peut la considérer comme assez modérée, laissant ouverture à des accommodements pratiques, chaque fois que l'éducation morale et religieuse des enfants ne sera pas mise en péril. »
La dépêche de M. le baron d'Anethan du 8 juillet portait de son côté : a Son Eminence m'a annoncé que le moyen que vous
nez suggéré dans le but de diminuer Tinteasité de Topposition qo*a rencontrée la loi sur l'instruction primaire avait obtenu l'approbation du pape. Avec Tautorisation de Sa Sainteté» des instructions très sages ont été transmises en Belgique , afin de tempérer dans Vexécution la rigueur des dispositions du dernier mandement. »
Que veulent dire ces trois documents? Veulent-ils dire que le saint-père ait renoncé à condamner les écoles neutres d'une façon générale. Autant dire qu'il aurait renoncé, contrairement h la doctrine de l*Eglise, à condamner l'enseignement neutre en soi.
Ces trois documents veulent dire qu'en fait, dam rexécutian, suivant les paroles du cardinal Nina, pour l'application des peines spirituelles les plus graves, pour l'existence du péché mortel^ d'après le langage même du nonce, il y avait lieu de distinguer entre les écoles. Or, ce résultat est précisément atteint par les conseils de modération donnés par le saint-siége, conseils que les évéques ont déclaré vouloir suivre et qui ont reçu leur consécration dans les dernières instructions épiscopales. Il est clair, en effet, que les confesseurs, à la prudence desquels l'appréciation des cas particuliers est laissée, seront beaucoup plus larges à l'égard d'une école dont le personnel enseignant offrira des garanties, dont le personnel aura obtenu la dispense, d'une école qui ne sera pas directement un péril pour la foi ou les mœurs, qu'à l'égard d'une école dont le personnel enseignant ne présentera aucune garantie.
L'honorable H. Frère a donc élevé une véritable question de mots à la hauteur d'un désaccord entre le saint-siége et les évéques. Dès que le saint-père s'en est aperçu, il a protesté.
Le nonce l'a constaté dans sa dépêche finale à M. Frère du 29 juin 1880, dépêche où on lit : « Lorsque, à différentes reprises. Votre Excellence a exposé devant les Chambres belges la
marche et les résultats des négociations, elle savait que les coq* séquences attribuées par elle aux paroles de Son Eminence le secrétaire d'Ëtat ne répondaient ni à la pensée ni aux intentions du saint-père. »
Le 30 juin, Thonorable H. Frère a opposé à cette constatation une dénégation irritée, mais nous savons aujourd'hui qui disait la vérité, du nonce ou du Ministre des Affaires étrangères.
Dès le 14 novembre 4879, une dépêche du cardinal Nina, en date du 11, avait été communiquée à l'honorable H. Frère. Cette dépêche s'expliquait nettement au sujet du prétendu désaccord fondamental que déjà alors l'honorable M. Frère semblait voir entre le pape et les évéques.
J'extrais de cette dépêche les passages que voici :
1® (c On a toujours admis que les évêques, en publiant leur pastorale et leurs instructions, n'ont fait qu'obéir à un devoir rigoureux. »
2® a Une ingérence du saint-siége dans le cas dont il s'agit devait au plus se borner à des conseils de prudence et de modération dans l'application pratique des instructions. De fait, ces conseils ont été écoutés par les évêques, qui sont fermement résolus à les appliquer, ainsi que le voulait Sa Sainteté, suivant les inspirations de leur conscience. »
Et voici la conclusion : « C'est une insinuation sans fondement et même de mauvaise foi que de prétendre qu'il existe un désaccord sur cette question entre l'épiscopat belge et le saint-siége. »
Oh! je sais bien qu'on dira que cette dépêche a été retirée. Je laisserai à l'honorable M. Frère le soin d'examiner ce que vaut, en diplomatie, une dépêche retirée. Ce qui est certain, c'est que cette dépêche n'a été retirée, — suivant les termes mêmes de la lettre du nonce du i6 novembre 1879, — qu'afin que le cardinal Nina a pût, de nouveau, en examiner la rédaction et en faire disparaître toute cause de malentendu et d'équivoque. ^
Le fond n'avait dono pas été retiré. M. Frère avait été averti, comme il aurait, du reste, pu Tétre par une simple conversation avec le nonce. Il était, dès ce moment, informé que le saint-père protestait contre toute idée d*un désaccord fondamental entre les ëvéques et lui; et c'est, sachant cela, qu*il a cherché k foire croire au pays le contraire, et qu'il a affirmé que le pape blftmait les ëvéques ! «
On fait une objection. On dit : la dépêche du 11 novembre étant retirée, les documents antérieurs subsistaient.
Sans doute, mais l'objection suppose qu'il y avait une contradiction entre la dépêche du 11 novembre et celle du 8 octobre. Or, cette contradiction n'existe pas, et c'est donner à la dépêche du 5 octobre une portée excessive que de le prétendre.
Que dit, en effet, la dépêche du K octobre? Elle dit deui choses :
La première est celle-ci : c'est que, suivant les déclarations du cardinal Nina, a les conséquences tirées par les évêques de principes justes avaient été conduites d'une manière inopportune et poussées trop loin. »
Hais suit-il de là qu'à cette date il y eût, que postérieurement il y ait eu un désaccord réel entre le saint-père et les évêques? Non, puisque le saint-père, dès qui! a connu les instructions, s'est empressé de donner des conseils de modération ayant pour objet d'en restreindre l'application, et que ces conseils ont fini par être complètement suivis par les évêques.
Dans la dépêche du 5 octobre, il y a une seconde chose. Elle rapporte que le cardinal Nina aurait dit : « qu'une autre solution se serait produite si les conseils du saint-pêre avaient été suivis. »
Mais, cette autre solution, est-ce la distinction entre les écoles neutres dans le sens où l'entend H. le Ministre des Affaires étrangères? Du tout. Vautre solution, dont parlait le cardinal, c'est
celle qui serait intervenue, si le gouvernement, lors des délibérations de la nouvelle loi sur l'instruction primaire, avait écouté les avis du saint-père, et fait des concessions qui eussent permis aux ^catholiques d*entrer dans une voie de transaction.
En résumé, Messieurs, jamais il n*y a eu de dissentiment substantiel entre le saint-père et les évéques.
Au début, il y a eu, si vous le voulez, une divergence d'appréciation relativement à la conduite à tenir vis-à-vis des écoles neutres. Dans la dépêche du 3 mai, le cardinal Nina la constate, mais en même temps il écarte la portée exagérée qu'on lui a donnée. On y lit : « Si pendant un certain temps il a pu y avoir quelque divergence d'opinion au sujet de l'application plus ou moins rigoureuse et l'opportunité des prescriptions relatives à la nouvelle loi de l'enseignement, il n'y a jamais eu, en substance, de vrai désaccord entre le chef de l'Eglise et les pasteurs de cette partie du troupeau chrétien. »
En d'autres termes, il y a eu une divergence d'appréciation relativement à la conduite à tenir vis-à-vis des écoles neutres. Le saint-père a recommandé une conduite modérée, les évéques se sont successivement ralliés à cet avis, et c'est pourquoi ils ont publié des instructions nouvelles, conformes aux recommandations du pape.
N'exagérons donc rien, ainsi qu'on l'a trop fait : il y a eu entre le saint-père et les évéques un échange de vues quant aux mesures à prendre à l'égard des écoles neutres, les conseils du chef de l'Eglise ont prévalu, et c'est ainsi qu'on a abouti à un accord complet.
L'honorable H. Frère, au contraire, a voulu voir dans cet échange de vues un blâme dirigé par le souverain pontife contre les évéques. Voilà ce qui était excessif et voilà ce contre quoi le saint-père n'a cessé de protester.
Je viens. Messieurs» d'exposer quelle a été la conduite du saint-
père depuis le commeocement du conflit scolaire jusque maintenant. Tai établi que le saint-père a toujours été fidèle à lui-même ; des conseils de modération ont été donnés, dès avant le mois d'octobre 4879; le pape n'a pas cessé de les maintenir; il a insisté auprès des évoques pour qu'ils fussent suivis, et les évéques, avec la juste déférence qu'ils doivent au chef suprême de l'Eglise, s'y sont conformés.
On se demande, en présence de ces faits, comment on a osé soutenir qu'il y avait eu de la part du saint-siége double jeu.
Loin qu'il en soit ainsi, il demeure établi que l'attitude du saint-siége a toujours été la même et qu'il n'a jamais eu qu'un langage, tant vis-à-vis du gouvernement que vis-à-vis de l'épiscopat.
Je n'ai plus, dans l'ordre d'idées que je discute en ce moment, qu'à rencontrer deux ou trois faits de détail d'où l'on veut foire résulter, dans les actes du saint-père, je ne sais quelle contradiction et quelle duplicité.
La contradiction, nous dit-on, découle de la lettre écrite par le pape à la date du 2 avril au cardinal de Malines et dans laquelle il lui a décerné les plus grands éloges à propos de la question scolaire.
Mais ces éloges, le cardinal de Malines les méritait pour avoir affirmé en matière d'enseignement les mêmes principes que le souverain pontife. Il les méritait pour son zèle à multiplier les écoles catholiques. Il les méritait enfin pour la loyale déférence qu'il mettait à se conformer aux avis de modération du souverain pontife.
On se demande dès lors comment les éloges décernés à Mgr Dechamps pourraient autoriser à accuser le souverain pontife de contradiction. On se demande comment Léon XIII aurait pu ne pas les lui décerner. Le cardinal de Malines avait fait et continuait à faire son devoir d'évéque au triple point de vue que
je viens d'indiquer; et c*est de cela que le pape le louait. Le cardinal Nina, dans sa dépêche du 8 juin, a du reste très bien expliqué la lettre du 2 avril : « Si dans cette lettre, a-t-il dit, on loue le zèle mis par les évéques à s*opposer aux conséquences de la nouvelle loi, combien de fois dans rechange de vues n'avaisje pas moi-même, au nom du saint-père, exprimé la même pensée? » Et la phrase relevée par H. Frère-Orban, dans sa dernière dépêche, à savoir « : les conséquences désastreuses de la nouvelle loi D, ne se retrouve- 1- elle pas dans la dépêche que lui adressa, le i9 mars, H. le baron d*Anethan, rapportant Tobservation que je lui avais faite, que « les conséquences de la nouvelle loi seraient fâcheuses pour Tinfluence de TEglise. »
Je passe au reproche de duplicité. Mais ici je dois dire que ce n'est pas sans rougir en quelque sorte que je le relève. Lorsqu'un semblable reproche est lancé à la face auguste du souve* rain pontife, il ne peut nuire à celui auquel il est adressé, mais bien à celui qui le formule. {Très bien! à droite.).
Quoi qu'il en soit, voici les deux faits d*où on a conclu au double jeu.
Le 18 janvier 1879, le baron d'Aiiethan écrivait au Ministre des Affaires étrangères que, d'après les déclarations du cardinal Nina, il n'était pas exact que le saint-père eût foit approuver, par dépêche télégraphique, la première lettre pastorale des évéques, et que jusqu'alors il n'avait exprimé son sentiment que sur le passage de ce document relatif à la Constitution.
Eh bien, dit-on, cette dépêche, nous l'avons, c'est bien une dépêche d'approbation ; elle a été adressée au nonce le 24 décembre et voici ce qu'on y lit : « Sa Sainteté ne croit pas nécessaire de forcer Tévêque de Tournai (à signer la pastorale). Cependant si Votre Seigneurie très illustre et les évéques le croient opportun, le cardinal-archevêque peut faire la publication en son nom; les autres évéques la communiqueraient, en ce cas, séparé-
ment à leurs fidèles, en laissant à Yévéque de Toonud la fiicultë de prendre le parti qu*il croirait le meilleur, b
Ainsi, le cardinal Nina, dans cette dépèche, disait que le saintsiège ne voulait pas forcer Fèvèque de Tournai à signer le mandement. 11 laissait aux èvèques belges le soin de prendre les résolutions qu*ils croiraient à propos, et Ton n*a pas craint de dire que, dans cette dépèche, il y avait une approbation formelle! Gomme si tous les termes de la dépèche ne protestent pas contre une semblable interprétation !
Non pas, je me hâte de rajouter, que le saint-siége aurait reculé devant la nécessité de s'expliquer sur la première pastorale, si son devoir Ty avait obligé. Mais enfin, il a cru, à ce moment, que son devoir n'était pas d'intervenir, et c'est pourquoi il a laissé k répiscopat toute liberté de décision.
Inutile, je pense, d'insister davantage sur ce premier frit; je passe au second.
Le 18 juin 4879, parait une nouvelle lettre pastorale des èvèques belges.
Le 20 juin, M. le baron d'Anethan télégraphie à M. Frère : « Tai informé le cardinal Nina qui a été devancé par l'épiscopat. Ses instructions sont arrivées trop tard. Il doit connaître le mandement pour se prononcer. »
Or, dit-on, le 17 juin, trois jours avant, le cardinal de Malines avait écrit aux èvèques dans les termes que voici : « La lettre pastorale collective, telle que vous Tavez reçue, est hautement approuvée et louée par le saint-père, liais Sa Sainteté veut que cela reste absolument secret. »
Rapprochant ces divers documents, M. Frère, dans sa circulaire du 17 juillet 1880, en a tiré la conclusion suivante : « Le pape et son secrétaire d*Etat approuvaient et louaient hautement, mais dans le secret le plus absolu, les mesures que Ton déclarait au gouvernement du roi ne pas connaître et n*avoir pu prévenir. »
Cette conclusion est à la fois inexacte et injurieuse.
Un projet de pastorale avait été envoyé à Rome par le cardinal de Halines. De Rome on y avait demandé une modification; on ne connaissait pas, le 20 juin, si la modification avait été admise; on ne savait pas quel était le texte définitif du mandement; et dès lors le cardinal Nina non seulement pouvait, mafs était tenu de dire « qu'il devait connaître le mandement pour se pronoAper. »
Nous savons du reste aujourd'hui par les déclarations mêmes du cardinal deMalines, que ce nétait pas le saint-père qui avait approuvé cette pastorale; c'était un dignitaire romain dans lequel le cardinal pouvait avoir la plus entière confiance; mais enfin ce n'était pas le pape lui-même.
Et pourquoi maintenant le dignitaire, qui avait été le correspondant du cardinal, avait-il recommandé le secret le plus absolu? Par une raison très simple. On avait envoyé un projet à Rome; on était donc dans la période des pourparlers. Or, lorsque des pourparlers s'échangent entre la curie romaine et les évéques, toujours ils sont protégés par le secret le plus absolu, de même que le secret enveloppe les délibérations des ministres lorsqu'ils élaborent un projet de loi marquant; de même encore qu'il couvre les rapports entre un ministre et ses fonctionnaires, lorsqu'ils préparent de concert des mesures administratives importantes. Jamais, dans aucune affaire romaine, une négociation n'est conduite publiquement : la discrétion est l'une des conditions de son succès.
Au surplus, je suppose un instant, par pure hypothèse, que soit le saint-père, soit le cardinal Nina, ait approuvé la pastorale du 18 juin avant qu'elle eût paru. Est-ce donc que le cardinal Nina aurait tenu vis-à-vis du gouvernement, postérieurement à cette date, un langage différent? A-t-il désapprouvé cette pastorale? Nous trouvons la réponse à cette question dans une dépé-
che de M. d'Aoethan, du 24 juin, relatant une conversation qu'il avait eue avec le cardinal Nina, après que celui-ci avait pris connaissance du mandement. On. y lit : « Le cardinal Nina m*a dit qu'il avait lu avec une grande attention le mandement des évêques belges. Son Eminence a ajouté que, quant à la partie dogmatique de ce document, il lui serait impossible d'y trouver rien à redire : Tépiscopat se base sur de nombreuses décisions pontificales qui ont unanimement condamné les écoles neutres. Le cardinal m'a exprimé très confidentiellement ses réserves quant à la forme du mandement et à la vivacité de certaines expressions, a
Aiasi certaines expressions avaient pu paraître trop vives. Mais, quant au fond même du mandement, quant aux résolutions qu'avaient prises les évoques, quant aux principes qu'ils énonçaient, le cardinal Nina n'avait pas hésité, le 24 juin, à déclarer que l'accord le plus complet existait entre le saint-siége et les évêques.
La même déclaration se retrouve dans la dépêche adressée par le cardinal Nina au nonce, sous la date du 1'' juillet et dans laquelle se trouve le passage suivant : « Je me bornerai seulement à dire qu'après avoir pris connaissance de la lettre pastorale des évêques, je pense ne pouvoir m'écarter de l'ordre d'idées que j'ai indiqué déjà dans ma susdite dépêche, et que, par conséquent, je suis forcé de constater que H. Frère-Orban, sous le coup peutêtre de l'impression du moment,a porté sur cet acte un jugement trop sévère. En effet, la partie doctrinale de cette lettre pastorale ne pouvait donner lieu à aucune censure, attendu qu'elle se conforme aux principes et aux maximes de TEglise catholique, appliqués jusque dans ces derniers temps par le saint-siége également à d'autres pays. Quant à la partie dispositive, comme elle ne contient pas, pour la fréquentation des écoles officielles, une défense absolue, mais limitée par de sages et prudentes réserves, m. ^
on peut la considérer comme assez modérée, laissant ouverture à des accommodements pratiques... »
Ainsi, le reproche consistait en ceci : c*est que le saint-père, avant le 20 juin, aurait approuvé formellement le mandement, et que, postérieurement à cette date, il aurait tout au moins donné à entendre qu'il ne l'approuvait pas. Or, le saint-père n*avait pas approuvé le mandement avant le 20 juin. Hais l'eût-il fait, qu'il n*a pas émis plus tard d'appréciation contraire. Au contraire, il résulte, tant de la dépêche du 24 juin de H. le baron d'Anethan que de la lettre écrite par la seorétairerie d'Etat au nonce, le 1^' juillet, que, sur la question de principe, sur la condamnation même portée par les évêques contre toutes les écoles neutres, l'entente la plus complète n'avait pas cessé de régner entre le pape et les évêques. Restait, après cela, la question « des accommodements pratiques ». Celle-là était réservée, et c'est à son sujet que devaient se produire les conseils de modération du saint-siége.
J'ai terminé ainsi, messieurs, le plus brièvement possible, l'exposé de la conduite du saint-siége dans les négociations relatives au conflit scolaire.
J'ai établi, je crois, que cette conduite a été irréprochable et que l'honorable M. Frère, comme je le disais tout à l'heure, a eu tort d'élever une divergence d'appréciation qui a disparu, après que le point de vue du saint- siège eut été admis, à la hauteur d'un blâme infligé par le pape à l'épiscopat. En faisant cela, il a excédé son droit. Le saint-père a protesté et il devait protester pour rendre hommage à la vérité.
Mais si l'attitude du saint-siége a été irréprochable, celle de l'honorable Ministre des Affaires étrangères ne l'a pas été. C'est par un véritable calcul de parti qu'il a maintenu la légation jusqu'au 5 juin 1880. C'est par un autre calcul de parti qu'il l'a supprimée à cette date, et dans l'exécution de ce double calcul, il
n'a pas craint de froisser gravement le souverain pontife. Il s*est attiré ainsi les deux dépêches du cardinal Nina, du 3 mai et du 8 juin, véritablement humiliantes pour sa diplomatie.
Je disais. Messieurs, que Tbonorable Ministre des Affaires étrangères n'avait pas craint de froisser gravement le saint-père. Il l'a &it en différentes circonstances.
Il a mis d'abord une véritable affectation à opposer le pape Léon XIII au pape Pie IX.
Ah ! sans doute, jamais deux papes, pas plus que deux souverains n'impriment à la marche des choses humaines une direction absolument uniforme; mais,quandunMinistre des Affaires étrangères, du haut d'une tribune parlementaire, s'attache à faire ressortir ces différences, il s'expose à manquer aux égards internationaux. {Rires à gauche.)
Si la Belgique avait été en négociations avec la Russie en 1885; si, à ce moment, l'honorable Ministre des Affaires étrangères avait été au pouvoir; si, dans cette assemblée, il avait opposé la politique de l'empereur Alexandre II à celle de l'empereur Nicolas, croit-il que l'empereur Alexandre II aurait été flatté?
Eh bien, ce qui est vrai d'un souverain temporel est, à plus forte raison, vrai du chef de l'Eglise, dépositaire d'une doctrine immuable confiée à sa vigilance et à sa fidélité.
Ce n'est pas tout.
L'honorable M. Frère a voulu vis-à-vis des populations se faire de la papauté un point d'appui contre les évoques et les catholiques.
Dans la séance du 9 mars 1880 il s'exprimait dans les termes que voici :
(c Nous n'apportons pas la soumission du clergé, mais nous apportons les éléments de la résistance à lui opposer.
« Les éléments de la résistance existent, ils ont déjà produit leur effet... Le résultat que nous avons obtenu vous donne une
force réelle, puissante, efficace, alors qu'il permet de répondre au clergé, comme je suis autorisé à le proclamer, que, suivant le pape, le évéques ont tiré de principes justes des conséquences excessives et inopportunes.
« Voilà le blâme infligé aux évéques...
« Les populations catholiques n'ont-elles pas le droit de dire aujourd'hui à leurs prêtres qui les accablent, les molestent, les violentent, n'ont-elles pas le droit de leur dire : Ce que vous faites est excessif et inopportun? n'ont-elles pas le droit de leur dire aujourd'hui en prenant les paroles mêmes que j'ai été autorisé à publier : « Une autre solution serait intervenue si les conseils du pape avaient été suivis? »
« Voilà ce que nous pouvons proclamer sur toute la surface du territoire en montrant que les prêtres violentent les populations et qu'ils n'y sont pas autorisés par le chef de FEglise. »
Ainsi, l'honorable Ministre des Affaires étrangères disait aux populations qu'il leur apportait des éléments de résistance contre les évêquesT et les catholiques laïques. Et quels étaient ces éléments de résistance? C'était le langage, c'étaient les actes du pape.
Par là, il devait blesser profondément le saint-père, et il l'a effectivement blessé.
Assurément, le pape, en vertu de sa charge suprême, peut exercer sur les évéques une influence modératrice; mais ce qu'il n'a jamais admis, ce qu'il n'admettra jamais, c'est qu'on fasse de lui en quelque sorte l'adversaire des évéques; c'est qu'on le représente aux fidèles comme se trouvant d'un côté, et les évéques du côté opposé ; c'est, en d'autres termes, qu'on introduise l'anarchie dans le gouvernement de l'Eglise.
Il y a plus.
L'honorable M. Frère a reconnu, en 1879, qu'il ne pouvait pas demander au pape de donner des ordres aux évéques. Il s'expri-
mail ainsi dans son discours du 18 novembre de Tannée dernière : « Pourquoi, dira-t-on peut-être, des avis, des instructions, des conseils et point d'ordres? On commencerait par supposer que le pape considère les évêques comme des fonctionnaires. Savonsnous et avons-nous le droit de rechercher comment ils envisagent les uns et les autres leur situation au point de vue du droit canonique? Nous ne sommes pas juges des pouvoirs du pape, ni de la manière dont il entend les exercer. »
Quelques mois après, l'honorable M. Frère-Orban changeait d'attitude ; et, tandis qu'il avait reconnu, au mois de novembre, qu'il ne pouvait pas demander au pape de donner des ordres aux évêques, il Ta demandé formellement dans sa dépêche du 7 avril. On y lit, en effet :
a Ce serait peu que le pape accentuât son dissentiment au sujet de la conduite du clergé belge, s'il ne prenait en même temps la résolution positive de s'en faire obéir. »
Ainsi, le Ministre des Affaires étrangères du petit royaume de Belgique disait au chef de l'Eglise, au souverain spirituel de 200 millions d'âmes : Vous allez donner des ordres aux évêques, et ces ordres, ce sont ceux que je vous trace !
Une telle attitude ne méritait qu'une réponse. Elle est venue dans la dépêche du 3 mai, identique pour le fond aux dépêches précédentes, plus ferme de ton, ainsi que l'exigeait la dignité du saint-siége.
Est-ce qu'au moins, l'honorable M. Frère, après avoir manifesté ces exigences vis-à-vis du souverain pontife prenait quelque engagement? Promettait-il de maintenir la légation? Non! Il ne faisait que répéter que le maintien de la légation était provisoire. Dans sa dépêche finale du 28 juin, il le rappelait encore en disant que « le Vatican avait été fréquemment averti, au cours de la correspondance, que le maintien de la légation belge n'avait qu'un caractère provisoire. »
C'est donc bien cela. L'honorable M. Frère disait au souveraio pontife : Ce n'est pas assez de donner des conseils, il &ut donaer des ordres, et ces ordres, ce sont ceux que je vous indique. iQuant h moi, je suis libre, et quand j'aurai obtenu de vous toutes les concessions que je veux vous arracher, eh bien, je me réserve de rappeler la légation ! (Très bien ! à droite.)
L'honorable M. Frère ne pouvait se dissimuler que, sur un pareil terrain, il s'exposait à un échec certain.
Comment donc se fait-il qu'il ait maintenu la légation jusqu'à la date du 5 juin?
Quelques paroles prononcées par lui le 9 mars 1880» dans une de ces répliques irritées où il ne se possède plus, vont Qoiis l'apprendre. {Oh! oh! à gauche)
« En quoi, s'est-il écrié en s'adressant à ses amis, en quoi et à qui peut nuire la situation que nous vous proposons de maintenir ! Voilà ce que je vous demande ! A qui cela peut-il nuire? Quel mal cela peut-il Caire et à qui? Il est impossible de le dire! Et nous sommes à la veille de la plus grande bataUle ékatorok que le pays ait été appelé à livrer !
« Savez-vous combien peuvent compter dans cette bataille ces éléments que vous dédaignez ? »
Aussitôt rhonorable M. Orts se leva ponr souligner les paroles de M. le Ministre des Affaires étrangères. « L'honorable Ministre nous a rappelé, dit-il, que nous étions à la veille d'une grande bataille politique, d'une bataille dont personne, ni à droite, ni à gauche, ne méconnaft^rimportance décisive. Il est utile, au point de vue de cette lutte électorale, que la majorité se présente devant le pays pour obtenir son approbation, entourée de tout le près tige moral qui résulte de la plus grande union possible dans les rangs d'un parti où l'union parfaite et absolue, l'unanimité, es^ une utopie. »
Nous avons donc l'aveu et du chef du cabinet et d'un membre
de la gauche qui était, à juste titre, Tun de ses che& : c'est par un pur intérêt électoral qu'on a maintenu la légation pendant un certain temps.
Aussi, ni le Moniteur, ni aucun journal officieux n*a fait connaître, le 5 juin et les jours suivants, la rupture avec le Vatican. Les élections se sont faites sur une équivoque!
Hais, à côté de cet intérêt électoral, Thonorable M. Frère avait un autre intérêt non moins important, c'est que les relations avec le saint-siége fussent rompues dès le lendemain des élections.
De là la date choisie pour la dépêche qui devait dénoncer la rupture. Si elle avait été expédiée le 4 juin, elle serait arrivée trop tôt; si elle avait été envoyée le 6, elle serait arrivée trop tard. L'honorable Ministre des Affaires étrangères avait calculé qu'en écrivant sa dépêche le 5, elle arriverait à Rome le 8, que dès le lendemain la rupture serait un feit accompli, mais que, de cette façon, le pays n*en aurait rien su le jour du scrutin.
M. Bouvier. — Quel machiavélisme!
M. Woeste. — Et voyez, messieurs, quelle importance l'honoi*able Ministre des Affaires étrangères attachait à ce qu'on ne perdît pas un jour. Le matin du 5 juin, il télégraphiait à M.d'Anethan : « Dépêche très importante vous est expédiée ce soir. » Le 7, il télégraphiait de nouveau : « Veuillez par voie télégraphique m'accuser réception de ma dépêche du 5, en indiquant le jour de l'exécution des instructions qu'elle contient. »
M. Frère tenait donc énormément, je le répète, à ce que les relations fussent rompues le 9.juin,sansque le pays cependant pût s'en douter le jour des élections.
M. Bara, Ministre de la Justice. — Et le ballottage à Namur et à Bruges? Et l'élection de Tournai et celle de Gand récemment?
M. Woeste. — Il ne s'agit pas des ballottages et des élections
postérieures au 8 juin. Je veux indiquer les motifs qu*avait M. Frère pour rompre le 5 juin.
A cette date, il croyait que les élections allaient renforcer considérablement la majorité. Le membre de la gauche qui est devenu le tuteur du cabinet et le régulateur de sa politique, Thonorable M. Goblet {hilarité à droite) nous a entretenus, dans un article de la Revue de Belgique, « des calculs enthousiastes que la plupart de ses amis bâtissaient sur les probabilités des élections ».
I/honorable M. Frëre-Orban se disait donc qu'il allait se trouver en face d'une majorité notablement plus forte; que les éléments avancés allaient y dominer plus que jamais, et qu*il serait dans rimpossibilité d'obtenir d'elle le maintien de la légation auprès du Vatican.
11 a donc voulu, en rompant avant les élections, se donner l'air d'agir dans la plénitude de son indépendance, tout en ayant bien soin cependant que le pays n'en fût pas informé au moment du scrutin.
Ici l'honorable M. FrèreOrban est lui-même presque en aveu. Dans sa dépêche du 5 juin, il a écrit : « Le gouvernement ne peut tarder davantage à agir, s'il ne veut s'exposer à être accusé d'avoir subordonné ses résolutions aux résultats des scrutins qui se préparent; » et quelques semaines après, le 28 juin, exposant les raisons qui avaient déterminé le rappel de la légation, il a ajouté : « Ce sont les motifs expressément déduits dans ma dépêche du 18 mai. J'ai attendu, pour déduire les conséquences des faits qui y sont exposés, aussi longtemps que les circonstances politiques me l'ont permis. »
On le voit : ce n*est pas la conduite du saint-siége, c'est l'intérêt politique du ministère qui a provoqué la rupture du 5 juin.
L'honorable H. Frère a cherché, à la vérité, à dissimuler son véritable mobile; mais il a eu beau faire. Tout le monde sait, tout le monde proclame qu'en brisant avec le Vatican, il a obéi à
la fraclioa la plus extrême de ses amis. Non, il n*est plus à la tête de son parti, il est à sa queue. {Hilarité.)
Il en est toujours ainsi, du reste, dans le parti radical auquel appartient désormais H. Frère; car, suivant la remarque de Ledru-Rollin, dans ce parti, ce sont les chefs qui suivent les soldats, parce que ce sont les passions qui gouvernent.
Mais, Messieurs, en rompant brusquement le 5 juin, l'honorable M. Frère a violé toutes les convenances diplomatiques.
Il avait écrit le 18 mai à M. le baron d*Anethan une dépêche qui n'était pas une dépêche de rupture. 11 semble, d'après les documents qui nous ont été communiqués, que cette dépêche n'a été remise au cardinal Nina que le 26 mai.
Après l'avoir reçue, qu'a répondu le cardinal? — « Qu'il se réservait de faire parvenir une réponse au Ministre des Affaires étrangères par Tintermédiaire du nonce apostolique, après avoir pris toutefois les ordres du saint-père à ce sujet. »
Une réponse était donc annoncée, il fallait l'attendre. L'honorable Ministre des Affaires étrangères avait mis près de quinze jours pour répondre à la dépêche du 3 mai; c'était bien le moins qu'il laissât quinze jours ou trois semaines au saint-siége, alors que celui-ci a le soin de toutes les églises, tandis que M. Frère n'a à se préoccuper que des intérêts du parti libéral belge.
Mais, s'il avait attendu pendant quinze jours ou trois semaines, le calcul politique que j'ai caractérisé tout h l'heure risquait d'échouer. Or, tout devait céder devant ce calcul. Et voilà pourquoi on n'a pas attendu la réponse annoncée du saint-siége.
Un dernier fait va mettre dans tout son jour la sincérité de la conduite de M. le Ministre des Affaires étrangères.
Un de mes amis m'a écrit de Rome que, dans le courant du mois de mai, le cardinal Nina avait autorisé M. le baron d'Anethan à &ire connaître à M. le Ministre des Affaires étrangères que
le saint-père avait écrit aux évéques pour leur demander de modifier les premières instructions.
L'honorable ministre nous dira si cette communication lui a été faite.
M. Frère-Orban, Ministre des Affaires étrangères. — Jamais !
M. Woesto. — Mais...
M. FrôreOrban, Ministre des Affaires étrangères. — Jamais!
M. Woeste. — Jamais?
M. Frère-Orban^ Ministre des Affaires étrangères. — Jamais !
M. Woeste. — M. le Ministre des Affaires étrangères dit : jamais! Eb bien, si la communication ne vous a pas été faite, vous deviez savoir au moins quel était l'esprit des recommandations... {hilarité à gauche) envoyées par le saint-père aux évéques. Le sens de ces recommandations était clairement indiqué dans toutes les dépêches que vous aviez reçues ; il l'était encore dans la dépêche du 3 mai, où le cardinal Nina faisait ressortir avec force que des conseils de modération n'avaient cessé d'être donnés par le saint-pèro en vue d'atténuer dans la pratique les instructions du l""' septembre 1879.
En résumé, voici quelle était, le 5 juin» la position de l'honorable Ministre des Affaires étrangères. Il attendait une réponse ofScielle du cardinal Nina; elle était annoncée; elle avait même été provoquée par sa propre dépêche du 18 mai. Et tout à coup il enjoint à M. d'Anethan de briser avec le saint-siége !
Qu'est-ce à dire, si ce n'est que la conduite du saint-père n'a été pour rien dans la résolution qu'a prise, le 5 juin, le gouvernement belge et que celui-ci n'a eu d'autre mobile que l'intérêt de parti que j'ai signalé tout à l'heure? Mais, comme il fallait cacher cet intérêt, à partir de ce moment, on a multiplié les accusations contre le saint-siége, les acousations les plus odieuses. Seulement, la tactique a échoué : l'intérêt du parti était trop évident pour pouvoir être dissimulé.
Tels ont été, Messieurs, les procédés de llioaorable M. Frère. U semblait difficile d'aller plus loin. Il en a trouvé cependant le moyen, et il n'a pas craint d'adresser des menaces au vénérable vieillard qui règne au Vatican.
Dans sa dépêche du 7 avril, il s'est exprimé dans les termes que voici :
« Si l'accord existe (entre le pape et les évoques) ou si rien n'est £ait pour que l'équivoque s'évanouisse et que la voix du souverain pontife soit écoutée, il y aurait à redouter les suites inévitables de la lutte ouverte et directe engagée entre l'Etat et l'Eglise, et le gouvernement s'efforceraiP vainement d'arrêter plus longtemps les conséquences d'une situation dont la responsabilité, à coup sûr, ne pourrait lui être imputée.
a Ces conséquences seraient graves et multiples ; elles atteindraient directement le clergé dans ses intérêts matériels et modifieraient essentiellement la position dont il a joui jusqu'ici...
« Certes, aucune mesure de persécution ni d'oppression n'e^t à craindre en Belgique. Nos mœurs, comme nos lois, les répudient. Mais ce serait en forcer l'esprit, en dénaturer le caractère que de compter, en toute éventualité, sur le maintien d'un régime de &veur, auquel ne correspondrait, chez ceux qui en profitent, aucun ménagement, aucune retenue, aucun respect envers l'autorité civile ni les pouvoirs de l'Etat. Lie gouvernement ne saurait toujours être à même de résister à la pression d'un mouvement d'opinion qui gagne de jour en jour en étendue comme en intensité et qui réQlarpe des mesures de représailles contre un clergé qui, après s'être mis au-dessus des lois, serait mal venu de se plaindre qu'on lui fit sentir les conséquences d'une situation créée, maintenue, aggravée sans cesse par lui-même. »
Ah! que vous connaissez peu ou mal l'Eglise si vous vous figurez, par de semblables objurgations, obtenir d'elles des concessions contraires aux intérêts sacrés qui lui sont confiés!
Ces mots : « mesures de représailles » ont, du reste, un sens et des antécédents sinistres. S'agit-il, par hasard, de mesures de représailles du genre des fusillades de Heule ? {Protestations à gauche.)
Non, dira-t-on; il s*agit d*atteindre le clergé dans ses avantages matériels. Et vous croyez que l*Eglise va trahir ses devoirs et oublier ses serments pour obtenir de TEtat quelques milliers de francs de plus?
Ah ! combattez-la tant que vous voulez, mais ne la calomniez pas; son honneur réside dans son intrépidité doctrinale! {Très bien ! à droite.)
En vain avez-vous dit, dans votre dépêche du 28 juin, que l'épiscopat et les catholiques agissaient par des mobiles poliliques. Vous vous êtes réfuté d'avance.
J'ai déjà cité la dépêche de Thonorable M. Frère, du 18 mai 1880. Cette dépêche rapporte les paroles suivantes du cardinal Nina. « Au point de vue de la doctrine catholique, la nouvelle loi est absolument condamnable comme exposant par elle-même la jeunesse au péril de perdre la foi et les mœurs »; et elle ajoute : « Cette déclaration sur Tuniformité des principes théologiques qui guident en cette matière le pape et les évéques n'a rien d'imprévu ; elle se retrouve, quoique en d'autres termes, dans maintes communications antérieures du saint- siège; le gouvernement belge ne l'a jamais contesté. Au contraire, il l'a publiquement reconnu au parlement comme dans sa correspondance. »
Qu'est-ce à dire, si ce n'est que l'intérêt religieux est le guide des catholiques dans leur opposition à la loi scolaire? Si, d'après ce que vous reconnaissez vous-mêmes, Técole neutre, suivant la doctrine de l'Eglise, est un péril pour la foi et pour les mœurs, comment pouvez-vous prétendre que, lorsque nous la combattons, nous agissons en vertu de mobiles politiques et non de mobiles religieux?
C*est ce que le cardinal Nina a fait remarquer le 8 juin :
oc Quand H. Frère-Orban, a-t-il dit, a lui-même avoué à la tribune qu'il comprenait très bien que le pape et les évoques condamnassent le nouveau régime scolaire au point de vue théologique, comment peut-il affirmer que le clergé descend dans Tarëne pour le combattre dans un but politique? »
Vous vous plaignez de ce que le saint-siége ait réclamé, pour le clergé, le droit de s'insurger contre la loi.
Le saint-siége n'a pas réclamé ce droit; nous ne le réclamons pas nous-mêmes ni pour le clergé ni pour nous.
Vous avez combattu pendant plus de trente ans la loi de 1842. Nous combattrons de même la loi du i''' juillet 1879. Nous ne nous insurgerons pas, nous ne nous révolterons pas contre elle; mais nous ne prêtons pas notre concours à son exécution, parce que notre conscience nous le défend et que la conscience est une force contre laquelle ni le pouvoir ni la loi ne peuvent rien. {Vive approbation à droite,)
Oui, comme l'a fait remarquer le cardinal Nina, elle est ancienne cette accusation qui consiste à reprocher au clergé et aux catholiques d'agir en vertu de mobiles politiques ; elle remonte aux premiers temps du christianisme. Mais ce qui est ancien aussi, c'est que jamais les catholiques n'ont fléchi devant de semblables accusations ; jamais non plus ils n'ont fléchi devant des menaces du genre de celles que M. Frère a formulées dans ses dépêches.
Libre à vous d*exécuter votre programme de guerre, ce programme que vous avez déclaré, dans le discours du trône, vouloir continuer à accomplir. Vous nous trouverez sur votre chemin. Et ne croyez pas que nous nous abaissions à vous supplier; la fierté de la conscience chrétienne ne connaît pas de semblables lâchetés.
A la vérité, vous avez dit dans une de vos dépêches qu'aucune
mesure d'oppression ou de persécution n*était à craindre en Belgique.
Avez-vous donc oublié les leçons de l'histoire? Et comment pouvez-vous vous flatter d arrêter les conséquences du mouve* ment que vous déchaînez vous-mêmes?
Vous êtes entrés dans une voie où il vous faudra aller jusqu'au bout; l'un d'entre vous l'a d'ailleurs déclaré à Tournai.
Déjà la prière pour le Roi est de trop. La prière est devenue suspecte! Demain vos alliés, ou plutôt vos maîtres les radicaux, vous demanderont la réduction du budget des cultes et la suppression des exemptions ecclésiastiques en matière de milice. Et vous céderez. Et quand vous aurez cédé» on vous demandera de nouvelles concessions avec d'autant plus d'ardeur qu'on aura obtenu plus facilement les premières. Alors viendra la question de la suppression de l'article 117 de la Constitution^ question qui n'est pas mûre aujourd'hui, dit-on, mais qui le sera bientôt.
N'est-ce pas l'honorable M. Goblet qui a déolaré qu'après les réformes auxquelles je viens de faire allusion, le tour de l'article 117 de la Constitution sera venu?
M. Goblet d*Alviella. — C'est un vieux cliché de la Revue générale, tout cela.
M. Woeste. — Non, monsieur Goblet, ce n'est pas un vieux cliché de la Revue générale; c'est vous-même qui avez écrit cela en 1878 dans la Revue de Belgique. Je cite vos paroles : « Lorsque de tout cet échafaudage (il s'agit des prétendus privilèges accordés à l'Eglise), l'article 117 restera seul debout, il faudra bien qu'il disparaisse d'une législation où il fera tache (1). »
Et quand on aura arraché de l'édifice constitutionnel cette première pierre vermoulue, on dira : 11 y en a bien d'autres! La Uberté d'enseignement et la liberté des associations sont aussi
(4) Reime de Belgique, 4878, p. 553.
des pierres Termouloes ; elles permettent de diviser le pays en deux Belgiques ; comme on dit en France que la liberté d'enseignement et la liberté des associations permettent de séparer la France en deux Frances. Et tous descendrez ainsi un i un tous les échelons de Féchelle radicale. Car vous tous êtes écartés de cette politique moyentie sans laquelle il n*; a point d*appui durable pour les gouvernements libi^, pas de paix ni de sécurité pour les nations.
Quant i nous, Messieurs, nous défendrons jusqu'au bout également nos couTictions et nos droits constitutionnels. Nous les défêndrons sans aucune défiiillance Nous crierons : Vengeance au Ciel ! {hilarité à gauche) sans oublier le Tieiix proverbe : « Aide-toi, le Ciel t'aidera ! »
La lutte pourra être longue, nous éprouverons peut-être des échecs partiels ; mais la victoire finale sera à nous.
L'honorable Ministre des Affaires étrangères a en des prédé* cesseurSr Ils ont passé. Qu'il continue donc à lancer contre la papauté ses anathëmes impuissants; il passera, et la papauté demeurera. {Applaudiêsetnents à droite.)
M. Stmye. — Messieurs, ladresse que la commission nous propose de voter en réponse au discours du Trône porte cette sentence :
« L'honneur et la loyauté du gouvernement belge, sa respon- « sabilité devant le pays, lui imposaient le devoir de rompre nos <c relations avec le Vatican. »
Messieurs, j'entends démontrer que l'honneur et la loyauté du gouvernement belge, sa responsabilité devant le pays lui défendaient de rompre nos relations avec le Vatican.
Je le démontrerai en examinant successivement les dépêches sur lesquelles l'honorable M. Frère a cru pouvoir établir son acte d'accusation contre le saint-siége.
L'honorable ministre des affaires étrangères avait demandé au
saint-siëge d*empêcher que Topposition dirigée par le clergé contre le projet de loi sur renseignement ne dégénérât en une entrave à l'exécution de la loi.
Son Éminence le cardinal Nina paraît, disait Thonorable ministre le 30 avril 1879, répondre à mon désir. Mais le baron d*Anelhan écrivait à M. Frère le même jour :
« Quant à la conduite que tiendra le clergé après le vote de la loi, c*est une question sérieuse, m*a dit le cardinal, et aucune décision ne peut être prise à cet égard actuellement, la loi n'étant pas encore votée, et étant par conséquent susceptible de modification. Cestf du reste, une question, a-t-il ajouté, dont la solutiofi appartient aux évéques. »
Le 7 mai, il confirmait cette réponse :
Le cardinal m*a répété a que la décision à prendre après le vote de la loi dépendait des évéques; une fois le fait accompli, il y aura lieu pour l'épiscopat d'examiner ce quexige ïintérét spirituel des £amilles catholiques, et le saint-siége sera toujours prêt à lui recommander la modération. »
Le 19 juin, M. Frère dénonçait le mandement collectif du 12 juin, comme « absolument contraire aux intentions du saintsiége » et comme pouvant avoir « de graves conséquences ».
Le cardinal Nina avait envoyé des instructions au nonce (c pour servir de règle aux évéques dans la rédaction de leur pastorale »; les instructions arrivèrent trop tard, à cause de Taccélération du vote du Sénat. Elles étaient de nature à modifier, à adoucir la forme de la lettre pastorale, mais, comme le déclare le cardinal Nina(dép. 25 juillet 1880) :
« Quant à la substance. Tordre d'idées indiqué ne difTère guère de celui qu'ont suivi les évéques. Et c'est précisément pour cela, dit le cardinal Nina, que, quand M. Frère-Orban me provoqua à faire connaître mon opinion sur la pastorale des évéques, je n'hésitai pas à l'approuver soit quant à la partie doctrinale, soit quant à la partie pratique. »
Or, qu*en est-il de la partie pratique du mandement, de son dispositif, la seule partie qui intéresse le débat? Quelle est la signification qu y attache le saint-siége?
Au 34 juin, on voit qu'au sujet du dispositif, le secrétaire d'Etat fiait observer « que les évéques n'ont pas jeté l'interdit sur les écoles officielles ». — L'interdit, en effet, est la sentence par laquelle il n'est pas permis, en un seul cas, ni de donner ni de recevoir l'enseignement dans les écoles officielles. Aux termes du mandement, au contraire, la défense, pour être la règle générale, n'est pas sans exceptions prévues ou éventuelles. En effet, le dispositif porte : « Dans les cas exceptionnels, chaque chef de famille s'adressera au curé de sa paroisse, qui, après avoir entendu ses raisons, en fera rapport à l'évéché, et l'évéque décidera. » — Ce qui permet d'espérer, dit le cardinal, que l'épiscopat usera de tempérament dans les mesures d'application. Et c'est précisément dans cet esprit de conciliation que le saint-siége compte user de son influence.
De même, dans la note du i^ juillet, le secrétaire d'État dit : ce Quant à la partie dispositive, comme elle ne contient pas pour la fréquentation des écoles officielles une défense absolue, mais une défense limitée par de sages et prudentes réserves, on peut la considérer comme assez modérée, comme laissant ouverture à des accommodements pratiques chaque fois que t éducation morale et religieyise des enfants nest pas exposée à péril (esposta a pericolo). »
De tout ceci. Messieurs, il résulte à toute évidence qu'au jugement du saint-siége, la loi est essentiellement mauvaise ; que le système scolaire qu'elle impose est plein de péril pour la foi et la morale catholiques ; que les écoles où le système est introduit sont interdites aux catholiques; mais il en résulte aussi que si des écoles officielles restaient, en fait, en dehors du régime de la loi, ces écoles-là ne devraient pas être interdites et pourraient être m. î>
tolérées quand ce Téducation morale et religieuse des entants ne se trouve exposée à aucun péril ».
Des instructions nouvelles furent envoyées, vers le !•' juillet, par le saint-sié^e, « afin de tempérer dans Vexicuiion la rigueur des dispositions du dernier mandement ».
Quelles furent ces instructions?
Les pièces du dossier Dûment, publiées par Y Indépendance belge le i*' septembre 1880, établissent la parfaite concordance de ces instructions du saint-siége avec la note du 1^' juillet, et cette concordance existe absolument dans le sens que nous venons de marquer plus haut.
C'est la lettre du nonce au cardinal Dechamps, datée du 7 juillet 1879, dont il s'agit ici. Cette lettre, qui est écrite d'après les instructions du saint-siége, déclare en effet : l"" qu'en vertu de la nouvelle loi, les écoles officielles doivent être présumées irréligieuses, jusqu'à preuve du contraire.
Et, par conséquent, aussi bien d'après les instructions nouvelles venues de Rome que, d'après la note du i""' juillet, elles doivent être prohibées.
La même lettre déclare S"" « que si, malgré la nouvelle loi, l'une ou l'autre école, placée dans n'importe quelles circonstances, ne présente réellement aucun danger ni pour la foi ni pour les mœurs des enfants, cette école- là doit échapper à la condamnation générale, et la fréquentation d'une pareille école ne peut pas être interdite aux parents sov^ péché mortel ».
Une situation de fait réellement exempte de danger donne lieu k exception; mais la règle, c'est la « condamnation générale », tout comme dans la note du l""' juillet.
M. Frère comprit-il ainsi les instructions qui venaient d'être transmises? Son intelligence toujours ouverte porte à le croire. En tout cas, il n'y avait aucune déclaration, aucune raison, aucun principe qui lui permit de leur attribuer une autre portée. Bien
au contraire» le simple bon sens devait dire à M. Frère, comme à lout homme sensé, que des écoles où, d après la loi et les circulaires ministérielles, l'on ne peut donner la notion de Dieu, de Tàme, de la vie future et de la morale que suivant les idées d'une philosophie purement naturelle et afl'ranchie du dogme caihotique, que ces écoles-là sont des écoles essentiellement dangereuses, pleines de péril pour la foi et les mœurs catholiques des enfants; que, par conséquent, elles ne peuvent être fréquentées par les enfants catholiques et que nécessairement l'autorité ecclésiastique les doit défendre.
Mais que répondit M. Frère à la communication du cardinal Nina annonçant l'envoi de ces instructions?
Le 15 juillet, il écrivit qu'une hostilité ouverte amtre toutes les écoles » établirait un antagonisme extrême entre l'Église et TËtat, et qu'il importait d'obtenir par les instructions des résultats efficaces. Des résultats elficaces, qu'est-ce que cela signifiait? Aux yeux de M. Frère comme aux yeux du secrétaire d'Etat, cela signifiait à toute évidence que les instructions devaient être de nature à prévenir une hostilité ouverte, systématique « contre toutes les écoles officielles ».
Que les instructions fussent en effet de cette nature, c'est ce que nous avons déjà exposé plus haut. Et qu'à Rome on crût à leur efficacité, c'est ce que tout le monde sait aussi.
 Rome, on recevait sur les dispositions conciliantes du gouvernement les meilleures assurances de la part de l'envoyé belge, et l'on y crut, trop longtemps, hélas! que le gouvernement belge tolérerait administrativemenl, permettrait malgré la loi, comme cela se voit dans d'autres pays, que bon nombre d'écoles officielles demeurassent sérieusement catholiques, soumises en fait à l'action et à la surveillance de l'Eglise. Mais telles ne furent jamais les vues du gouvernement et de la majorité libérale; car telles n'étaient pas les vues de la franc-
maçonnerie. Aujourd'hui à Rome, comme en Belgique, on ne le sait que trop.
Entre-temps, du côté de Rome, Tillusion dura; du côté de M. Frère, raisonnablement, il ne pouvait y avoir méprise sur la portée des déclarations du saint-siége.
La distinction entre écoles et écoles, telle qu elle était proposée par Rome, était basée uniquement sur Téventualité que parmi les écoles officielles il s*en rencontrerait où le système funeste de la loi ne fût pas appliqué, où la situation de fait fût telle que — faute d application de la loi — « Téducation religieuse et morale des enfants n*y serait exposée à aucun péril ». Cela se rencontre dans une large mesure en dautres pays, en Hollande, en Irlande, en Autriche, en Italie, comme le constate la dépêche du 8 juin 1880 du secrétaire d'Etat.
Serait-il, ne serait-il pas donné à Tautorité ecclésiastique, en Belgique, de constater, dans un certain nombre d*écoles, une situation de fait, sérieusement rassurante? L'avis du saint-père ne résolvait pas cette question.
En Belgique, y aurait-il beaucoup d'écoles dans ce cas, y en aurait-il peu, n'y en aurait-il point? Le saint-père n'en décidait rien. Ce n'était pas le saint-siége qui pouvait maintenir ou créer cette situation, contraire à la loi, contraire à son texte et à son esprit. Ce n'étaient pas davantage les évéques.
Le gouvernement seul pouvait déterminer, laisser exister ou se produire une situation de fait rassurante. Aussi, les instructions adressées par le saint-siége aux évéques ne furent-elles ni impératives ni absolues; elles étaient conditionnelles ; leur application — suivant la volonté du saint-père — était tout entière subordonnée à la constatation d'une situation de fait, offrant des garanties solides que l'éducation morale et religieuse ne serait exposée h aucun péril, et la constatation de cette situation avait été déclarée devoir être laissée aux évéques.
Or, nous le répétons, ce péril ne pouvait être éliminé des écoles officielles que par des mesures et par des tolérances administratives, que le gouvernement seul pouvait déterminer. Le péril pour la foi et la morale catholiques étant inhérent au système scolaire même, tel que la loi le détermine» ce péril devait exister, se produire partout où la loi serait exécutée.
Le fait de Tabsence de danger était à constater par Tautorité religieuse; mais c'était l'autorité civile seule qui pouvait faire en sorte que le danger n'existât pas.
Le pape ici pouvait présumer, grâce aux assurances de l'envoyé belge et à d*autres assurances, la bonne volonté du pouvoir civil. Hais les évéques, comme le saint-père le répéta itérativement, étaient mieux en situation que Sa Sainteté de juger les dispositions des personnes dirigeant et administrant en Belgique l'établissement scolaire officiel.
Or, les évéques ne crurent pas aux dispositions fevorables de ceux qui ont en mains le pouvoir; et l'événement a prouvé que les évéques avaient cent fois raison. La guerre acharnée que les départements ministériels, que toutes les administrations libérales font à rétablissement scolaire catholique, en est une démonstration saisissante, et l'attitude et la conduite du personnel scolaire officiel, partout où le personnel scolaire se met ou est mis en scène, comme dans les enquêtes, le congrès de l'enseignement, etc., etc., les éloges que cela lui vaut en haut lieu, la mission que toute la presse libérale lui donne, tout cela et mille autres faits attestent surabondamment l'hostilité latente ou ouverte des écoles officielles contre la doctrine, contre la morale, contre l'autorité de l'Eglise.
Qui, en Belgique, n'a pas prévu cet état de choses? Assurément, ce ne sont pas les libéraux, ils ont précisément, pour créer cet état de choses, réclamé à outrance et accompli la revision de la loi de 1842. Ce ne sont pas non plus les catholiques; ils ont
dénoncé ces choses-là comme la conséquence inéluctable de la loi de malheur et de guerre. Une seule chose au milieu de tout cela étonne et doit étonner catholiques et libéraux, c'est Thypocrisie de certaines déclarations officielles et de certaines pratiques scolaires, absolument contraires et à la lettre et à lesprit de la loi, vaines formules, fausses apparences, fallacieuses simagrées mises en avant tout exprès pour séduire les simples et éblouir les niais !
M. Frère savait et sait tout cela mieux que tout autre; il était bien décidé h ne pas laisser subsister une situation de fait exempte de péril pour la foi et les mœurs catholiques.
Entre les mains d'un gouvernement serviteur de la francmaçonnerie, exécuteur de son programme, la loi formulée par les loges devait être exécutée au gré et suivant l'esprit de la francmaçonnerie.
M. Bouvier. — Vous nous déclarez les serviteurs des francsmaçons, cela est inexact; mais vous oubliez que vous êtes les esclaves des évoques.
M. le président. — Pas d'interruption, Messieurs.
M. Struye. — Aussi M. Frère se garda-t-il bien de signifier au cardinal Nina, au cours de l'échange de vues, quelle portée pratique il attachait aux instructions du saint-siége; il se garda bien de lui dire qu'il entendait que le libre accès des écoles communales, telles que la loi les avait faites, devait être la règle et leur prohibition l'exception, et qu'elles ne pouvaient être interdites aux fidèles qu'après constatation, au sein de l'école, « d'un enseignement antireligieux continuant à y être donné, malgré les plaintes du clergé ».
L'honorable Ministre des Affaires étrangères n'en dit rien, au cours de l'échange de vues ; à la discussion du mois de novembre, il ne prétendit pas encore que telle était la portée des instructions du pape.
Ce fut seulement le 3 mars 1880 que M. Frère se risqua enfin
Il le prétendre catégoriquement, ouvertement : on était à !a veille des élections : il fallait produire un grand effet sur l'opinion publique. « Nous n'avons pas seulement, en Belgique, des philosophes, des libres-penseurs. Nous comptons des catholiques et en très grand nombre et dans les rangs des libéraux », disait M. Frère.
Ce fut à ce point de vue que parla l'honorable Ministre.
Le 9 mars suivant, H. Frère ne s'aventura plus à le prétendre ; il ne tenta plus que de déduire, de la note du 1^ juillet, que telles devaient être les conditions mises par le saint- siège à la défense de fréquenter les écoles ofScielles. Mais, nous l'avons démontré, à ces conclusions la noie se refuse absolument.
Le 13 mars, devant le Sénat, M. Frère usa du même procédé.
Affirmer hautement l'extrême divergence, la contradiction dés instructions du pape et de la décision des évêques, mettre cette affirmation sous le couvert du cardinal Nina et du pape était, assurément, d'un grand effet sur le public inconscient, toujours à la merci de la puissance de l'affirmation. Mais maintenir cette affirmation, revêtue de ce caractère autoritaire, était dangereux, sinon impossible. Il y avait à craindre, en effet, sur ce point, un démenti éclatant, public, qui ferait perdre tout le bénéfice de l'affirmation lancée.
H y avait un moyen de conjurer ce danger, c'était de donner, è la première occasion, une version des instructions du saint-siége, qui ne contredit plus la dépêche du 24 juin ni la note du i®' juillet. M. Frère se contenta donc, le 9 et le 13 mars, d'affirmer que les instructions portaient qu'il y a à distinguer entre écoles et écoles,
rien de plus.
Pour dissimuler sa retraite, M. Frère s'ingénia alors à faire sortir du texte de la note du 1*' juillet ce qu'il n'était plus opportun de placer abusivement dans les instructions du saint-siége. Il eut recours à une fausse déduction ; une fausse déduction nip
devait pas déterminer de si tôt un démenti, et entre-temps Teffet allait être produit, le résultat obtenu.
Depuis le i5 juillet, l'honorable M. Frère-Orban avait laissé croire au Vatican qu il ne trouverait pas trop à redire au dispositif du mandement du 12 juin, pourvu que, dans la pratique, le clergé distinguât entre écoles et écoles et ne mtt pas d'obstacle à la fréquentation des écoles publiques où l'éducation religieuse et morale des enfants n'était réellement exposée à aucun péril; il y avait fait accroire que, grâce aux bienveillantes dispositions du gouvernement, en fait, il pourrait assez généralement en être ainsi.
Et ce fut grâce à ces apparences favorables que Ton eut, malgré tout et pendant longtemps, des illusions à Rome, et ce fut grâce à ces illusions que, pendant quelque temps, du 8 juillet au 5 octobre 1879, on put constater l'existence d'une certaine divergence d'opinion entre le saint-siége et l'épiscopat, divergence dont les reflets se retrouvent principalement dans la fameuse correspondance du 5 octobre.
Messieurs, en quoi consistait cette divergence? Elle est réelle, indéniable, mais elle n'avait nullement le caractère que M. Frère lui assigna au mois de novembre et au mois de mars!
Celait une simple divergence d'opinion.
Cette simple divergence d*opinioii fut enflée, grossie par M. Frère, poussée jusqu'à des proportions incroyables.
M. le Ministre des Aflaires étrangères se servit à cet effet principalement des textes des dépêches du 23 septembre et du 5 octobre 1879.
Examinons ces dépêches et restituons à ces documents leur signification vraie.
Dépêche de Rome, 23 septembre 1879.
(c La presse libérale italienne s'occupe beaucoup de la récente publication faite par la Germania, d'une lettre collective de l'épis-
copat belge, et critique vivement l'attitude du haut clergé vis-à-vis des écoles officielles. Les organes du parti catholique gardent le silence ou font des réserves sur l'authenticité de ce document. Dans une audience privée que Léon XIII a daigné m'accorder. Sa Sainteté a fait allusion à ce document dont l'existence lui paraissait douteuse. »
Notons que M. le baron d'Anethan ne dit d'aucune façon que le pape avait pris connaissance de cette publication ; le pape en avait entendu parler assurément, et M. d'Anethan l'en entretenait dans un sens défavorable; mais de ce passage il ne ret>sort rien de plus. — « J'ai &it observer au saint-père, continue M. le baron d'Anethan, que cette publication causait une grande émotion en Belgique. Le pape m'a répondu qu'il n'était pas surpris des attaques de la presse contre le saint-siége à ce sujet. »
Ces paroles-ci impliqueraient-elles que le pape eût pris connaissance de la publication faite par la Germania et qu*il désapprouvât les instructions? Pas le moins du monde. Le saint-père savait que les mesures h prendre par les évêques, quelles qu'elles pussent être, ne seraient pas du goût de la presse libérale et soulèveraient ses clameurs contre le saint-siége et contre l'Eglise. Cela est incontestable, et Léon XIII le constate. Voilà tout.
— Le saint-père fait observer ensuite que « le gouvernement du roi ne pouvait ignorer les conseils de modération donnés à différentes reprises aux évêques par le chef de l'Eglise et son désir de voir le calme se rétablir dans les esprits >».
Cette observation trahit-elle le sentiment du saint-père sur la nouvelle lettre collective de l'épiscopat? Rien n'autorise à le prétendre; au contraire le baron d'Anethan ajoute aussitôt :
ce Sa Sainteté a émis des doutes sur le fait qu'une nouvelle lettre collective de l'épiscopat ait été adressée aux fidèles. »
— Le souverain pontife a ajouté « que les diispositiom piises par chaque évéque individuellement l'ont été sous leur propre
responsabilité et que le saint-siége n*a à les apprécier qu'au point de vue de la doctrine. »
Cesi là <c le désaveu clair et formel », dit M. Frère, dans sa dépêche du 48 mai 1880; ce n*est là qu'une remarque toute simple et tout élémentaire, disons-nous, car les dispositions à prendre étaient l'affaire des évêques qui, « conformément au droit canon sont libres dans leur action et dans le gouvernement du peuple qui leur est confié ». (Dépêche du cardinal Nina 11 novembre 1879^)
En résumé donc, dans la dépêche du 23 septembre, le pape — puisque rien ne permet de prétendre qu'il eût pris connaissance du document de la Germania ou du texte authentique des instructions épiscopales et qu'en tout cas il s'exprime en faisant abstraction de la connaissance qu'il pourrait en avoir — le pape, dis-je, déclare simplement que quelles que puissent être les dispositions prises, elles sont naturellement à la responsabilité propre des évêques, non à la sienne, les mesures prises étant absolument de la compétence épiscopale et le pape n'ayant à les apprécier qu'au point de vue de la doctrine. Voilà absolument tout. Il n'y avait ni approbation ni désapprobation : le pape n'avait exprimé ni jugement ni opinion sur la lettre des évêques. De cet entretien il n'y a donc rien à déduire contre les évêques, et cependant. Messieurs, écoutez quel parti M. Frère prétend en tirer :
Le 28 juin 1880, dans sa dépêche au nonce apostolique, M. Frère s'exprime comme suit : « Comment le saint-père, s il eût approuvé les instructiom du 1^' septembre, eût-il pu manifester lui-même, le 23 septembre, à M. le baron d'Ânethan des sentiments tout opposés? » — Or, nous venons de démontrer, en citant intégralement textes et contextes, que le pape n'avait pas exprimé de sentiments ni opposés ni favorables. « Devais-je, continue M. Frère, prendre un tel langage (celui de la dépêche) pour une approbation explicite des instruciioas épiscopales, et le secrétaire
d'Etat de Sa Sainteté ne saperçoitU pas que prêter^ après coup, à ce langage une semblable signification équivaudrait d justifier les